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: (35 articles)

Adama : le site pédagogique

Adama, le site pédagogique

Entre l’Afrique et de l'Europe, le conte et l’Histoire, de l’enfance et de l’âge adulte : Adama, le premier long-métrage de Simon Rouby, se situe à la croisée des chemins. Le film, très remarqué lors dernier Festival d'Annecy, s’inspire de l’histoire vraie des tirailleurs sénégalais pour raconter la quête initiatique d’un jeune africain de douze ans, parti chercher son grand frère dans les tranchées de Verdun. Adama ne sait pas ce que sont la France ou l’Allemagne, ni qu’un sanglant conflit les oppose ; il n’a jamais quitté son village, ni même vu un homme blanc (un "nassara" comme on les appelle dans son village) en vrai. Au cours de cette extraordinaire aventure, il découvre les horreurs de la guerre, mais fait aussi l’expérience de la fraternité.

Adama nous invite à poser un regard neuf sur notre histoire, tout en proposant aussi un conte universel sur le passage à l’âge adulte. Zérodeconduite et Canopé proposent un site pédagogique autour du film, qui permettra de travailler du Cycle 3 au Lycée.

Adama de Simon Rouby, au cinéma le 21 octobre
Le site pédagogique du film (dossier Primaire, Collège / Histoire et Français) : http:www.zerodeconduite.net/adama

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 04.10.15 à 18:26 - Réagir

Les Mille et une nuits, volume 1 : conte de l'intranquillité

Après son magnifique Tabou (2012), c’est peu de dire que Les Mille et une nuits de Miguel Gomes étaient attendues avec impatience. Livrant non pas un mais trois films, constituant une somme de plus de six heures, le réalisateur portugais proclame avoir visé l’impossible : réaliser un conte merveilleux, un film magique et enchanté, tout en documentant la situation sociale et économique dramatique de son pays. Lors de la première à la Quinzaine des Réalisateurs, le cinéaste appelait toute l’équipe présente à le rejoindre sur scène, invitant les spectateurs, de manière farfelue mais finalement profonde, à méditer sur la composition baroque de cet aréopage : une quinzaine de producteurs, une actrice… et trois journalistes. Manière de présenter sa Schéhérazade portugaise, d’évoquer le périlleux montage financier du film, mais aussi et surtout d’introduire la méthode d’écriture de ces modernes Mille et une nuits. Les histoires que le film va nous conter sont directement inspirées de l’actualité du Portugal entre 2013 et 2014, recueillie à la source par les journalistes-scénaristes engagés par le réalisateur.

Le premier volume du triptyque, intitulé L’Inquiet (o inquieto) commence ainsi par entrelacer l'histoire de la faillite des chantiers navals de Viana et un reportage sur la lutte contre les guêpes asiatiques qui menacent les ruches portugaises. À travers la parole documentaire de ses témoins, Gomes, associant l’infiniment grand et l’infiniment petit, décrit un monde de combattants ou de héros déchus, de nobles Don Quichotte, ces Portugais confrontés à des puissances qui les dépassent (celles de la mondialisation). Ce début n’est qu’un prologue, la suite nous montrant un Gomes paralysé par sa responsabilité, avouant en voix-off que ce film impossible est "la pire idée qu’il ait jamais eue", fuyant son équipe dans une embardée burlesque. Retrouvé et condamné, le réalisateur entreprend de sauver sa tête en… racontant des histoires à son équipe, tel Schéhérazade à son roi, le film retrouvant alors les rails du conte promis. Comme chez Pasolini (dont l'intermède en costumes rappelle, en plus kitsch, les représentations de l’Antiquité), il s’agira dès lors de bâtir une mythologie moderne qui oppose à une sagesse ancienne la folie du monde contemporain. Un coq qui parle pour prendre sa défense face à un juge, une baleine qui en explosant donne la vie à une sirène, l'attirail merveilleux des contes coexiste avec un miraculeux spray au viagra et une litanie de SMS courtois.

La très belle idée de raconter les mille et une histoires du Portugal en crise souffre parfois de nébulosité et de longueurs, mais on retrouve la diversité des tons propre à un Boccace ou à une Marguerite de Navarre, qui mélangeaient registres élevé et populaire. On pense même à Rabelais qui pour justifier la présence du grotesque dans Gargantua rappelait à son lecteur que dans l’os dédaigné se nichait toujours "la substantifique moelle". Le film se révèle finalement extrêmement fidèle aux procédés du genre, notamment mises en abîmes et enchâssements des récits : le réalisateur délègue la parole à Schéhérazade, qui la délègue au narrateur du conte, qui la délègue au coq, qui la délègue à son tour aux personnages par le biais de SMS… Mais derrière les fables de Schéhérazade, qu’elles soient politico-grotesques ("Les marchands qui bandent"), lyrico-burlesques ("Le coq et le feu"), ou oniriques et pathétiques ("Le bain des magnifiques"), c’est le visage du Portugal que le film dessine ; un Portugal à la fois contemporain (la crise, l’austérité, la corruption des élites) et intemporel (la terre et l’océan, la saudade, l’intranquillité chantée par Pessoa).

En comparant les pauvres mais inventives Mille et une nuits de Miguel Gomes avec le luxueux et spectaculaire Tale of Tales de Matteo Garrone, on perçoit l’opposition de deux méthodes : si Garrone fait le choix (parce qu’il en a les moyens) de la représentation du merveilleux pour nous détourner de notre monde (afin peut-être de mieux nous y ramener), Gomes procède lui au contraire à l’enchantement d’une réalité documentaire dans le but de la hisser jusqu'à l’intemporel.

Les Mille et une nuits, Volume 1, l’inquiet (As mil e uma noites - Volume 1, o inquieto) de de Miguel Gomes, 134 mn
Quinzaine des réalisateurs
Sortie prévue le 24 juin 2015

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 20.05.15 à 17:23 - Réagir

L'Étreinte du serpent : les odyssées du chaman perdu

Le superbe film colombien de Ciro Guerra, projeté à la Quinzaine des réalisateurs, narre à quarante ans d’écart les deux odyssées sur l’Amazonie de Karamakate, un chaman amazonien, à la recherche de son Graal, la yakruna, une mystérieuse plante capable de guérir et d’apprendre à rêver.

C’est tout d’abord un captivant film d’aventures qui met face à face Karamakate, jeune chaman qui vit seul dans la jungle amazonienne et un ethnologue allemand au début du siècle (le néerlandais Jan Bijvoet, déjà vu dans Borgman et Alabama Monroe). D’abord défiant, le jeune chaman refuse d’aider l’homme blanc, saisi d’une fièvre inguérissable, que lui amène Manduca, le fidèle Indien qui l’accompagne. Il acceptera de les guider en pirogue, le long de l’Amazone, pour retrouver sa tribu perdue détentrice de la Yakruna. Au détour d’un plan, le film nous projette alors dans un autre face à face qui met aux prises le même Karamakate, quarante ans plus tard, et un jeune botaniste américain, également à la recherche de cette miraculeuse Yakruna. Mais le vieux Karamakate ne sait alors plus qui il est. Il a oublié la symbolique de son savoir, il n’est plus qu’une coquille vide, un "chullachaqui"… Le film entrelace ainsi les deux odyssées, épousant le cours sinueux de l’Amazone et du mythique anaconda, répétant les mêmes étapes tantôt burlesques, tantôt cauchemardesques et tragiques, qui évoquent à la fois les films de Werner Herzog ou le Mission de Roland Joffé (avec une puissance d’évocation bien supérieure) autant que le roman Au cœur des ténèbres de Conrad. En effet, le film se focalise sur le personnage magnifique de Karamakate, ultime mémoire d’une nature que l’homme blanc a vidée de ses habitants, massacrés, torturés ou réduits en esclavage pour exploiter l’hévéa. Fier et distant,  le personnage inonde tous les plans d’une présence magnétique, grâce à l’incarnation saisissante des acteurs Antonio Bolivar et Nilbio Torres aux corps nus, vigoureux et beaux, qui l’incarnent à quarante ans de distance : ses silences valent toutes les armes, ses rires enchantent, ses paroles sont empreintes d’une mélancolie profonde et d’une poésie amère.

Mais El Abrazo de la serpiente est aussi un film poétique, dont le noir et blanc (à l’exception d’une brève "illumination" colorée) magnifie paradoxalement la "forêt d’émeraude" amazonienne. Ce procédé, en évoquant les photographies qui trônent dans tous les musées ethnographiques du monde, rapproche bien évidemment le film d’un documentaire (à la manière de Miguel Gomes dans Tabou). Mais comme Miguel Gomes, Ciro Guerra échappe à la reconstitution, mi-Tintin mi-Lévi-Strauss, d’un monde perdue, pour infuser une merveilleuse nostalgie pétrie d’une humanité à la fois déchue et sublime, où le rêve affleure à travers un jaguar énigmatique, comme le cauchemar sous les traits de serpents avalant des serpents. L’expérience est totale si l’on prête attention aux bruissements de la nature faisant écho à ceux des langues qui s’entremêlent, quand l’Eden se mue en Babel. La beauté des paysages, les personnages complexes et touchants, le périple aventureux, la quête symbolique et la conception d’un temps cyclique font de ce film un sommet poétique et humaniste, à l’image de ce volcan au pied duquel la seconde odyssée s’achève, comme un rappel de l’arbre gigantesque incendié au pied duquel s’achève la première.

On ne saura trop conseiller ce film à des lycéens, qui étudient la figure de l’Autre, notamment en cours de Littérature et Société, puisqu’il évoque aussi bien Voltaire (à travers la rencontre avec un malheureux Indien amputé et estropié) que Montaigne et Jean de Léry, mais surtout parce qu’il nous fait entrer par le biais des sensations dans un monde, dont nous, Occidentaux, nous éloignons à grand pas, celui d’une nature lyrique et magique.

El abrazo de la serpiente de Ciro Guerra, 125 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 17.05.15 à 12:08 - Réagir

Oedipe Roi (Pasolini-Sophocle) au programme des TL

Oedipe Roi Pasolini

L'un a vécu il y a vingt-cinq siècles, l'autre est mort il y a quarante ans : Sophocle et Pasolini sont à l'honneur du nouveau programme de littérature de la Terminale L, qui invite les lycéens de la série littéraire à plancher sur deux versions Œdipe Roi. Après les adaptations de roman (Zazie dans le métro, Les Liaisons dangereuses, Tous les matins du monde) le domaine "Littérature et langage de l'image" (qui doit selon les instructions officielles "conduire les élèves vers l'étude précise des liens et des échanges qu'entretiennent des formes d'expression artistiques différentes") invite donc à comparer une des plus célèbres tragédies antiques (~425 av. JC) et son actualisation dans le langage cinématographique (1967) par un des grands cinéastes du vingtième siècle.
Voici comment le B.O. présente les deux œuvres : "Avec Œdipe Roi, Sophocle ouvre une nouvelle ère du tragique, dont les conflits ne jouent plus seulement entre l'humain et des forces divines, mais aussi entre le sujet et sa propre conscience, faisant surgir ainsi l'individu au cœur de la Cité.  L'Œdipe Roi de Pasolini s'affiche comme une réécriture de la pièce de Sophocle. Emblématique du « cinéma de poésie » théorisé par le réalisateur, le film fait de la tragédie antique l'archétype d'un questionnement sur soi, qui met aussi en jeu l'énigme de l'identité créatrice. Doublement dépaysée dans le temps et dans l'espace, la pièce y est enchâssée dans une fable autobiographique qui la réinterprète à la lumière des thèses freudiennes sur le « complexe d'Œdipe ». (…) La transposition de la pièce de Sophocle dans un univers « primitif » et « barbare » traduit, chez Pasolini, une nostalgie du sacré, dont l'oubli ou la négation fonde le tragique moderne. L'épilogue du film, inspiré d'Œdipe à Colone, l'infléchit vers une réflexion sur le collectif, de nature politique, qui tout à la fois rappelle l'origine de la tragédie et appelle une réflexion sur le rôle de l'homme, et plus particulièrement de l'artiste, au sein de la Cité."
Voir le Bulletin Officiel n°16 du 16 avril 2015

Zérodeconduite propose aux établissements scolaires d'acquérir le DVD d'Oedipe Roi de Pasolini via sa boutique en ligne. Le DVD est accompagné de ses droits de diffusion en classe (et de prêt) ainsi que d'un dossier pédagogique téléchargeable (en cours de réalisation). Celui-ci est réservé aux établissements acquéreurs du DVD auprès de Zérodeconduite, mais des extraits seront publiés en libre accès sur le mini-site consacré au film.


DVD Oedipe Roi (M6 Video) + Droits de diffusion en classe + Dossier pédagogique exclusif : 49,90 €
Le site pédagogique zerodeconduite.net/oediperoi

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 27.04.15 à 16:56 - Réagir

Nous, princesses de Clèves : les bannis de la culture

Nous, Princesse de Cl?ves

"L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !"

Le projet à l'origine de Nous, princesses de Clèves, (suivre un projet pédagogique autour de l’œuvre de madame de La Fayette mené dans un lycée classé ZEP de Marseille), est en fait antérieur à la —désormais célèbre— sortie de Nicolas Sarkozy en 2006. A la fois pré- et post-politique, ce film se veut d’abord un film de cité, au sens de la polis antique.
Régis Sauder choisit d’emblée de plonger le spectateur dans la cour bruissante d’un lycée comme Madame de La Fayette nous plonge dans la cour de Henri II. On pense à L’Esquive d'Abdellatif Kechiche, pour l’alternance de la langue classique (récitée par les élèves face caméra) et de la langue vernaculaire, retentissant des maladresses d’une syntaxe approximative mais aussi d’une énergie du dire. Le passage de l’une à l’autre est d’abord l’évidence que cette langue venue des siècles passés a encore quelque chose à dire de l’innamoramento éternel de l’état d’adolescence. On pense également à Entre les murs, dans le mesure où l’œuvre littéraire permet de transfigurer un cadre panoptique (car chacun y est sous le regard des autres) dont Laurent Cantet avait montré la dimension carcérale, en un lieu de la parole, qui semble couler, sincère et spontanée, devant la caméra de Régis Sauder. Mais les scènes qui marquent le plus sont en fait celles tournées hors de l'établissement : y éclatent le cloisonnement des paroles entre les générations et l’incapacité à tisser des liens, à ériger des ponts entre une culture traditionnelle rigide, une autorité qui cherche sa légitimité, et une envie de liberté, un besoin d’épanouissement en phase avec la modernité. Ces adolescents sont coincés comme la Princesse et Nemours par des codes, des rites, des préjugés qu’ils s’imposent à eux-mêmes et auxquels ils essayent d’échapper…
Dans le cadre scolaire, les élèves apparaissent partagés entre défiance et fascination pour un monde de la culture qui leur semble aussi indéchiffrable qu'inaccessible. Il faut voir le bibliothécaire de la BNF leur parler du manuscrit et du sens de l’ouvrage, pour sentir le fossé entre une parole critique élaborée qui descend jusqu'à eux et la façon dont ils se sont appropriés l’œuvre. On a entendu lors d’une avant-première le réalisateur parler de "violence institutionnelle" à propos d'une scène où l’on voit un professeur faisant passer une épreuve de bac blanc oral à une élève qui n’en maîtrise pas les codes : elle n'a pas apporté de texte, mais une bouteille d’eau pour faire passer le stress. Et après ? Le fossé entre le milieu enseignant et cette jeunesse réapparaît dans cette scène, qui montre conformément aux thèses bourdieusiennes l’institution scolaire comme une impitoyable machine à trier. Comme si le film n’avait pas montré que la violence est d’abord "hors les murs"…

De fait Nous, princesses de Clèves ne prèchera sans doute que les convaincus, pétris d'humanités et de mauvaise conscience de gauche, et risque de laisser les autres sur leur faim. Quand une jeune fille déclare que ses amis l’appellent "la princesse de Clèves" (parce qu’elle est partagée entre son copain "officiel" et un autre garçon qu’elle désire), on peut se demander si ce processus d'identification est la seule façon de s’approprier une œuvre ; et si ce n'est pas tout simplement la voie du pauvre… La religion comme opium du peuple, dernier "soupir de la créature opprimée" ?
La seule parole véritablement politique qui se fait entendre dans le film est paradoxalement celle de l’élève qui ne parle jamais du roman de Madame de La Fayette et qui ne se reconnaît pas dans une culture qui lui est étrangère. Cette voix percutante et comique déstabilise de manière bienvenue tous les bons sentiments à l’œuvre dans ce film.

[Nous, princesses de Clèves de Régis Sauder. 2010. Durée : 1 h 09. Distribution : Shellac. Sortie le 30 mars 2011]

Pour aller plus loin :
> Trois scènes commentées par le réalisateur (Telerama.fr)
> Madame de La Fayette vue par les cinéastes :
La Princesse de Montpensier (Bertrand Tavernier)
La Belle Personne (Christophe Honoré)

Posté dans Dans les salles par comtessa le 30.03.15 à 09:47 - Réagir

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