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La Familia : le fils

La Familia

Le premier mot du jeune Gustavo Rondon Cordova, présentant son film en ouverture de la projection à la Semaine de la Critique, a été pour son pays : il était heureux et fier de présenter, avec son premier film La Familia, une autre image du Venezuela que celle donnée par les actualités, d’une nation au bord de la guerre civile. L’état de déshérence et de tension d’un pays ruiné par l’effondrement des cours du pétrole, on le sent pourtant très fortement dans La Familia, drame néo-réaliste qui explore la relation entre un père et un fils cherchant à échapper à la violence des quartiers pauvres de Caracas.
Livré à lui même alors que son père tente désespérément de joindre les deux bouts, le jeune Pedro blesse mortellement un garçon de la favela qui voulait lui voler son portable. Pour protéger son fils de la vendetta, Andrés, son père, l’emmène avec lui dans une cavale incertaine… Ce point de départ est le moyen d’une plongée sous tension dans la mégalopole vénézuélienne, et du portrait in vivo d’une société en crise. Ici tout s’achète, se trafique, se négocie (le film multiplie obsessionnellement les scènes de transaction), et les nécessités de la survie comme la violence des inégalités semblent dissoudre toute solidarité. L’affermissement progressif et semé d'embûches du lien entre père et fils n’en est que plus émouvant, même si on aurait aimé que le film fasse preuve d’un peu moins de pudeur, celle-ci tournant parfois à la sécheresse…

La Familia de Gustavo Rondon Cordova, Vénézuela, 2017, Durée : 82 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par zama le 24.05.17 à 20:50 - Réagir

Jeune Femme : Bienvenue dans la vraie vie !

Jeune femme

Dans ce premier film réalisé par Léonor Serraille, une jeune femme de 31 ans, Paula (Laetitia Dosch) se remet d'une rupture après dix ans passés auprès d'un photographe de renom (Grégoire Monsaingeon)… en se plongeant dans la vraie vie.

Paula n'a jamais rien fait, sa vie n'a tenu depuis dix ans qu'à celui qui l'a aimée, le temps d'en faire sa muse, le temps de voir la femme "éclore en elle" comme il le lui a dit ; elle a quitté ses parents, est partie au Mexique, a aimé profondément cet homme qui la jette sans ménagements de son bel et immense appartement parisien. Au début, le spectateur se dit que Paula n'est pas un cadeau, enfant gâtée dans un corps d'adulte, en souffrance, harcelante, égoïste avec ses ami(e)s. Sans un sou, au bord du désespoir et de la marginalité, elle erre de canapés en chambres d'hôtel, jusqu'à ce qu’à la faveur quelqu’un accepte de l’héberger et la lance, au gré des fables qu'elle s'invente (tour à tour experte en baby-sitting, étudiante en art ou vendeuse chevronnée de petites culottes) dans la vraie vie. 
Vivre sa vie cela commence par trouver un chez-soi, même vétuste et riquiqui, car comme l'écrit Virginia Woolf, l'émancipation passe avant toutes choses par Une Chambre à soi. Le film fait un beau portrait d'une femme qui s'échappe de sa prison dorée, de son aliénation amoureuse et économique, sur un mode à la fois comique et touchant de fragilité. Dans le dernier tiers du film, le spectateur porte un nouveau regard sur Paula : l’agacement et la compassion laissent la place au respect et à une forme d’admiration, car son caractère enfantin semble enfin dire oui à la vie, dans ce qu'elle a de plus humble mais aussi de plus respectable.
Quelle est-elle cette vie ? À la différence des vernissages où l'on porte robe longue et talons hauts, des soirées où l'on s'enivre de musique en compagnie d'inconnus aussi immatures qu'inquiétants, c'est celle du petit boulot précaire où se nouent des rencontres authentiques, de la vie imparfaite loin d'être ultra-contrôlée. Les autres portraits de femme du film soulignent les impasses de leur vie, depuis le pavillon de banlieue de la mère de Paula dont la peinture s'effrite, au magnifique appartement d'une femme qui élève seule sa fille sans jamais s'en occuper. Toutes ces femmes seules semblent vivre avec le fantôme d'un homme qui les a abandonnées. À ce titre, le film en rejoint d'autres comme Le Redoutable de Michel Hazanavicius ou Le Jour d'après de Hong Sangsoo, en représentant une domination culturelle qui emprisonne la femme, prise aux pièges de personnages masculins forts de leur supériorité artistique ou intellectuelle. Une domination qui va se révéler violence et manipulation dans le film de Léonor Serraille, à travers le personnage de Joachim Deloche auquel s'oppose celui du vigile, Ousmane, expert en économie, en relations humaines et en cuisine, à l'écoute sans pour autant s'en laisser compter.

Jeune Femme est donc un film féministe non pas tant parce qu'il met au cœur de son film son héroïne (et de fait Laetitia Dosch est de tous les plans) que parce qu'il dénonce la domination intellectuelle des artistes sur les femmes, les aliénant et les empêchant de s'émanciper. En ce sens, on pourrait voir en Paula une petite sœur de la Holly Golightly de Breakfast at Tiffany's, à la différence près que l'art des hommes ne sauve pas, mais enfonce les femmes.

Jeune femme (Montparnasse-Bienvenue) de Leonor Ferraille, France, 2017, Durée : 97 mn
Sélection Officielle, Un Certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 24.05.17 à 16:39 - Réagir

Le Redoutable : portrait de l’artiste en misanthrope

Le Redoutable

Après l’échec public et critique de The Search, Michel Hazanavicius renoue avec les styles qui ont fait son succès, le pastiche et la comédie de caractère, consacrant son Redoutable à Jean-Luc Godard période mai 68. S’il brosse un portrait acerbe de l’auteur d'A bout de souffle et du Mépris, icône intouchable du septième art, Hazanivicius rend aussi hommage à une œuvre mythique et à un personnage touchant de par sa misanthropie même.

Le film s'inspire des deux romans autobiographiques d'Anne Wiazemsky, qui relatent sa rencontre avec Godard alors qu'elle est en Terminale (Une année studieuse), puis son mariage avec le cinéaste (Un an après). Interprété par Louis Garrel et Stacy Martin, le couple formé par Godard et Wiazemskzy va s'aimer, vivre et se déliter en neuf séquences chapitrées à la mode Nouvelle vague. La graphie des titres, les couleurs si identifiables des cartons, du bleu Klein au rouge vif, les bons mots et les maximes de Godard, les sous-conversations d'une scène de ménage qui ne dit pas son nom, les regards-caméra prenant à partie le spectateur… Hazanavicius joue avec la grammaire cinématographique novatrice inventée par le cinéaste pour l'appliquer au personnage lui-même. Si le jeu peut parfois sembler superficiel ou artificiel, force est de reconnaître que Michel Hazanavicius rend un bel hommage à l'enfant terrible de la Nouvelle Vague, distillant une nostalgie tenace ; il fait également œuvre de pédagogie (comme il l’avait fait pour le cinéma muet avec The Artist) en ramassant en un même film la plupart de ces procédés et en les affichant comme tels. De ce point de vue, le film est une réussite visuelle, progressant avec élégance tout en restant accessible. Mais cette forme sert aussi le comique du propos, car sous l’hommage perce le déboulonnage de l’idole.

Certains se sont scandalisés ainsi du sort réservé au génie helvète, et il faut dire que l'homme en prend pour son grade : représenté comme possessif, impoli, méprisant et égoïste, humilié dans les scènes où on le voit fuir devant les CRS (après les avoir copieusement insultés) ou s’écraser devant l’insolence d’étudiants pas intimidés pour un sou, ridiculisé dans sa propension à prôner l’émancipation à une jeune fille de vingt ans de moins de lui, qu’il couve par ailleurs d’une jalousie très possessive… Le film fait de Godard, ce regard absolu, un aveugle qui casse paire de lunettes sur paire de lunettes, incapable de poser sur son environnement un oeil complexe et apaisé.
Mais cette humiliation-là est salutaire, c'est la même qu'opérait déjà Molière au XVIIe siècle à travers le personnage d'Alceste, l'atrabilaire amoureux, décidément trop infréquentable pour vivre dans la société des "honnêtes hommes". De fait le spectateur indigné peut avoir la même lecture du Redoutable que celle que Rousseau avait d'Alceste au XVIIIe siècle dans sa Lettre à D'Alembert sur les spectacles : "Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien ; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable." Mais cette lecture-là reposait aussi sur deux contresens, l'un lié à la différences des deux époques, l'autre à la projection de Rousseau, qui se reconnaissait en Alceste.

La comédie s’inscrit par ailleurs, comme les OSS, dans la tradition moliéresque du castigat ridendo mores ("corriger les mœurs par le rire"). En se focalisant sur cette période où Godard tourne le dos au cinéma qui l'a érigé en maître à penser d'une jeunesse rebelle, pour se faire plus révolutionnaire que le roi, jusqu’à s’exiler comme Alceste dans son propre désert (l'expérience de cinéma collectiviste du groupe Dziga Vertov), Hazanavicius interroge le statut de l'artiste dans la société. Godard est celui qui décide de ne plus faire corps (amoureux, amical, social) pour résoudre ses conflits de loyauté intérieurs.
Il va sans dire que ce jubilatoire déboulonnage d'idéaux révolutionnaires met à nu aussi ce qui se joue actuellement, où les envies de révolution citoyenne se heurtent parfois aussi aux attraits du confort moderne ou aux aspirations individualistes. Philippe Caubère l'avait fait lui aussi au théâtre plongeant à la fois dans le grotesque et terrible Mai 68. Le personnage Godard va donc le temps du film se radicaliser et s'éloigner de l'amour, des copains et du succès pour devenir le mythe Godard, et si le film nous fait rire en explorant les méandres de sa misanthropie, en peignant le crépuscule d'une idole, il nous touche également en montrant ce que Godard a également d'humain, trop humain.

Le Redoutable de Michel Hazanavicius, France, 2017, 107 mn
Sélection Officielle, en compétition

 

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 24.05.17 à 07:36 - Réagir

The Killing of a sacred deer : père impuissant

The Square

Le grec Yorgos Lanthimos revient à Cannes pour présenter sa Mise à mort du cerf sacré (The Killing of a sacred deer), titre mystérieux évoquant un rite sacrificiel. Après avoir mis en scène le sentiment amoureux comme illusion cimentant le conformisme social dans sa dystopie The Lobster, Lanthimos poursuit sa mise à mort de la société moderne aseptisée, en disséquant à coups de scalpel la cellule familiale.
Steven Murphy (Colin Farrel) est un brillant chirurgien qui fréquente en cachette un mystérieux adolescent, Martin (Barry Kheogan). Un beau jour, il l'invite à manger dans sa somptueuse maison, et l'ordre des choses va se détraquer, révélant l'inhumanité derrière la respectable façade d’une parfaite famille américaine. Entre Steven, sa femme Anna (Nicole Kidman) et leurs deux enfants, le petit Bob et l'adolescente Kim, une existence léthargique s'est installée, figeant dans des codes et préférences un écosystème familial, avec Steven protégeant sa fille d'une part et Anna couvant Bob d'autre part, chaque enfant représentant une promesse de réalisation de l'adulte qui l'a pris sous son aile, la rivalité mère-fille côtoyant l'indifférence père-fils. Rien que de très banal jusque là, mais l'arrivée de Martin, ange de malédiction, peut-être un souvenir du Théorème de Pasolini, va confronter Steven puis sa famille à des choix qui feront voler en éclats les places de chacun, non pas dans la violence des affrontements, mais dans l’outrance des conventions de leurs rôles.
Il y a quelque chose de grec dans la fatalité qui plane, comme lors ces plongées à l'hôpital qui mettent en scène une transcendance en acte, soulignée un peu lourdement par l'allusion à ce devoir sur Iphigénie pour lequel Kim a obtenu un 20 sur 20. Il y a aussi un goût pour le fantastique très européen, quand c'est la réalité qui s'affole, ici la famille Murphy, alors que l'étrange demeure "normal", en la personne de Martin. On se plaît à retrouver l'atmosphère des nouvelles d’E.A. Poe ou des poèmes en prose baudelairiens, mettant en évidence la cruauté du monde moderne, la culpabilité mortifère, les inégalités sociales.  Mais Lanthimos joue aussi ironiquement avec des références plus récentes, aussi diverses que la série Dr House (le médecin brillant et névrotique déjouant les énigmes du corps) ou que le Eyes wide shut de Stanley Kubrick, dans lequel déjà Nicole Kidman révélait la femme sous l'épouse. Cette Mise à mort du cerf sacré est le film cannois à qui il appartient cette année de porter la veine de l'humour noir et du fantastique comme poils à gratter, forcément destabilisants mais toujours nécessaires, des rôles que la société et la famille nous assignent.

The Killing of a sacred deer (La Mise à mort du cerf sacré) de Yorgos Lanthimos, Grande-Bretagne, Irlande, 2017, 109 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 23.05.17 à 16:02 - Réagir

Promised Land : Elvis, une biographie de l'Amérique

The Square

Et si on pouvait lire dans le destin d'Elvis Presley un précipité de l'histoire des Etats-Unis d'Amerique ? Mélange de road movie musical et de film d'archives, Promised Land nous propose un voyage dans le temps et dans l'espace, à la recherche d'une certaine idée de l'Amérique.
À bord d'une Rolls Royce ayant appartenu au "King", Eugène Jarecki sillonne les lieux de la légende, de son Mississippi natal jusqu'au Vegas des dernières années, en passant par New York et Hollywood ; il interroge proches, témoins ou quidams, musiciens ou historiens, alternant passé et présent, témoignages et extraits musicaux. A travers ces éclairages contrastés, Promised Land fait ressortir la richesse symbolique du chanteur devenue icône. Comment cette incarnation parfaite du rêve américain (le garçon parti de rien qui devient une star par la seule grâce de son talent et la force de sa détermination) a-t-elle pu se muer en sa caricature grimaçante, mort à quarante-deux ans d'overdose sur la cuvette de ses toilettes, bouffi de junkfood et de médicaments ? Derrière cette question en affleure une autre : comment l'Amérique, triomphante et optimiste, des fifties a-t-elle pu accoucher de celle, anxieuse et revancharde, qui portera Donald Trump au pouvoir (le film a été tourné pendant la campagne de 2016) ? Et le film d’analyser l’explosion de Presley (dont le rôle — controversé— fut de faire accepter la musique noire au public blanc), son positionnement patriotique (l’opposant, sur la question du service militaire, au réfractaire Mohamed Ali) et la dérive mercantile (sous l’influence du fameux Colonel Parker) qui l’entraîna dans des choix artistiques et personnels systématiquement désastreux. Servi par un montage percutant (notamment dans l’utilisation des archives), Eugene Jarecki propose, bien plus qu’un biopic musical, un jeu de miroir passionnant entre un pays et son idole.

Promised Land de Eugene Jarecki, États-Unis, 2017, 117 mn
Sélection Officielle, Séance spéciale

 

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.17 à 15:52 - Réagir

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