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La Religieuse : entretien avec l'historienne Elizabeth Lusset

La Religieuse

Combien y avait-il de femmes ayant "pris l'habit" au XVIIIème siècle, au moment où Diderot écrit son roman La Religieuse ? Les cas de vocations forcées comme celle de Suzanne Simonin, le personnage de Diderot, étaient-ils fréquents ? Quel pouvoir les supérieures avaient-elles sur les religieuses qui se montraient rétives à leur autorité ?
En complément de notre dossier pédagogique autour du film, et du débat avec Guillaume Nicloux, Zérodeconduite.net a interrogé l'historienne Elisabeth Lusset, spécialiste des questions de justice et de criminalité au sein des monastères (elle dirige le programme de recherche Enfermements) pour offrir un contrepoint historique à l'étude cinématographique et littéraire de
La Religieuse, et répondre aux questions que ne manqueront pas de (se) poser élèves et spectateurs.

Zérodeconduite.net : Pouvez-vous brosser à grands traits l'histoire du monachisme féminin en France jusqu'à la Révolution Française ? Quand voit-on apparaître les premiers couvents ?

Elisabeth Lusset : Les premiers couvents apparaissent au Haut Moyen-Âge. A partir du IVème siècle, des femmes s’enferment chez elles pour vivre une vie de chasteté, vouée à Dieu. L’enfermement monastique devient la règle à partir VIème siècle : les religieuses se regroupent dans des monastères afin de se soustraire au monde, conçu comme un lieu de péché. Ces communautés sont placées sous l’autorité de l'évêque du diocèse. Les ordres proprement dits, c’est-à-dire les regroupements de monastères, n'apparaissent en tant que tels qu'au XIIème siècle. Au XVIIIe siècle, il existe trois grandes familles d’ordres religieux : ceux qui vivent sous la règle de saint Benoît, ceux qui vivent sous la règle de saint Augustin et, enfin, les communautés mendiantes comme par exemple les Carmélites. La plupart des ordres féminins associent vie contemplative et activités pastorales, éducatives et caritatives.

Zérodeconduite.net : A la fin de l'Ancien Régime, au moment où paraît La Religieuse, combien y a-t-il de religieuses en France ? 

E. L. : En 1790, on recense 55 000 religieuses en France, réparties dans environ 600 monastères, sur une population globale de 29 millions d'habitants. 

Zérodeconduite.net : Le film de Guillaume Nicloux met en scène un contraste frappant entre les différents couvents, aussi bien en termes de règles de vie que des conditions matérielles.

E.L : Les communautés sont régies par différentes règles et des coutumes qui viennent compléter ces règles. Selon les ordres religieux, la vie régulière peut être plus ou moins sévère : le vœu de pauvreté et le rapport aux biens matériels, par exemple, est interprété différemment. Certains contrats établis à l’entrée des religieuses dans le monastère prévoient même des « rentes de douceur » pour leur permettre de supporter les austérités d’une vie en rupture avec leur milieu social d’origine.

Zérodeconduite.net : Au sein de quelles couches sociales recrutaient prioritairement les couvents, et pour quelles raisons ces femmes prenaient-elles l'habit ?

E.L. : La majorité des religieuses provient de la noblesse, mais à l'époque moderne, on constate une présence toujours plus grande des filles de bourgeois et de marchands. Concernant leurs motivations, il est toujours difficile de faire la part entre décision personnelle et déterminations sociales, souvent intimement mêlées. Certaines religieuses expliquent qu'elles se sont senties appelées à Dieu. Il arrive que leurs familles s'opposent à cette vocation religieuse, au XVIIIème siècle notamment, car à cette époque l'enfermement volontaire est de plus en plus débattu. On trouve également le cas de figure inverse, celui de religieuses incitées plus ou moins fortement par leur famille à entrer au monastère, comme dans le roman de Diderot. Il existe quelques cas de violence attestées, de parents qui forcent physiquement leurs filles à entrer en religion, mais les incitations sont plus souvent d'ordre psychologique.  

Zérodeconduite.net : Pourquoi ces jeunes femmes étaient-elles incitées à entrer au couvent ?

E.L : On trouve souvent, comme dans La Religieuse, le désir des familles d’avantager un des enfants, qui hérite de manière privilégiée du patrimoine, au détriment du cadet placé au monastère. L'entrée au monastère signifie en effet la mort civile et donc le renoncement aux droits sur l'héritage.  Pour les parents, l’entrée au monastère permet d’éloigner l’enfant des affaires de la maison tout en lui assurant une subsistance quotidienne. On peut aussi trouver des familles plus modestes dont les filles entrent au monastère pour y bénéficier d'une éducation et d'un mode de vie plus favorable que ce qu'elles auraient pu attendre de la vie séculière. 

Zérodeconduite.net : La cérémonie de prise de voeux est particulièrement spectaculaire dans le film… 

E. L. : La vision que donne le film est assez juste. La position des religieuses (face contre terre avec les bras en croix) et le linceul qui les recouvre signifient leur mort au monde. La profession est assimilée à un nouveau baptême, au cours duquel la jeune fille renaît au monde en tant que religieuse, c'est à dire en tant qu'épouse du Christ. Mais le film montre très bien qu'au-delà du caractère spectaculaire de la cérémonie, auquel assistent les parents, l'accent est placé sur le consentement des religieuses. Dans le droit canonique, si la novice exprime clairement le fait qu'elle ne consent pas aux voeux, elle n'a pas à entrer au monastère : d'où les questions posées à plusieurs reprises aux novices pendant la cérémonie. C'est d'ailleurs pour cela que le noviciat existe : il est destiné à permettre aux jeunes filles de tester leur foi pendant une année, avant de faire profession. Le concile de Trente au XVIe siècle a pris des mesures pour garantir la liberté d’engagement dans la vie religieuse et surveiller les recrutements des ordres monastiques.

(…)

>>>> Suite de l'entretien sur le site pédagogique du film

La Religieuse de Guillaume Nicloux, au cinéma le 20 mars

Posté dans Bonnes ressources par Zéro de conduite le 12.03.13 à 15:14 - Réagir

Guerrière, le site pédagogique

Guerrière

Premier long métrage du jeune réalisateur David Wnendt,  Guerrière (Kriegerin) a remporté trois distinctions en 2012 aux Lolas, les “César” du cinéma allemand : le Lola de la meilleure mise en scène et celui de la meilleure interprétation féminine pour Alina Levshin, ainsi que le Lola de bronze du meilleur film allemand. Depuis la réunification et la résurgence de la violence d’extrême droite dans l’espace public, le cinéma allemand s’est emparé du sujet de l’emprise de l’idéologie néonazie sur la jeunesse.
L’originalité de Guerrière est sa focalisation sur des personnages féminins : minoritaires, les femmes n’en jouent pas moins un rôle croissant dans les milieux néonazis. Les configurations sociales et familiales problématiques, l’engrenage de la violence, l’attrait de la contre-culture et de la musique (composée spécialement pour le film) devraient offrir autant de sujets de réflexion motivants pour les élèves.
Zérodeconduite.net propose un dossier pédagogique autour du film, destiné aux enseignants d'Allemand, qui permet d'aborder ces thématiques en classe, et de tirer le meilleur parti du visionnage du film.

Guerrière de David Wnendt, au cinéma le 27 mars

> Le site pédagogique Zérodeconduite.net

Posté dans Bonnes ressources par Zéro de conduite le 12.03.13 à 14:14 - Réagir

No : la démocratie fille de pub

No

Oui / Non, Si / No, Yes / No… Bien plus que le jeu incertain et complexe d'élections pluripartites, la logique binaire du référendum se prête à la dramaturgie cinématographique. Sous ses apparences manichéennes d'épopée démocratique, No de Pablo Larraín distille un message beaucoup plus ambigu, riche et mélancolique. Troisième film consacré par le jeune réalisateur à la dictature chilienne (après Tony Manero et Santiago 1973 Post-mortem), le film referme la trilogie en racontant la chute du régime d'Augusto Pinochet. Contraint par la pression internationale à trouver une légitimité dans les urnes (voir l'entretien avec l'historienne Regée Fregosi qui brosse le contexte), le général organise un plébiscite sur sa candidature, accordant à l'opposition démocratique quelques miettes de liberté d'expression (un créneau de quinze minutes quotidiennes à la télévision pour faire campagne pour le "No"). Convaincue qu'elle a une chance de gagner, la Concertation (alliance des partis d'opposition) fait alors appel à un jeune et brillant créatif formé à l'étranger. Le jeune publicitaire, René Saavedra (Gael García Bernal), convainc alors l'opposition de mener une campagne "positive" inspirée des méthodes du marketing, plutôt que de ressasser la litanie des crimes du régime et des souffrances que la gauche a subi sous le joug de Pinochet.

La bonne idée de Pablo Larraín est d'avoir tourné le film dans le format (le 3/4 UMATIC) et avec du matérial d'époque, rendant ainsi quasi imperceptible la transition entre les images d'archives et la fiction. Il y a un certain panache, à l'ère de la HD numérique, des lunettes 3D et du 48 images/seconde (cf le Hobbit de Peter Jackson), à retrouver les couleurs baveuses et le rendu métallique de la vidéo analogique… L'ironie est que ces images accusent leur âge pour le spectateur d'aujourd'hui : le temps écrasant tout, et la modernité plus que tout le reste, la différence entre les clips du oui et du non ne nous paraît pas si évidente…  Cette impression, qui entre en contradiction avec la geste apparemment héroïque de Saavedra, est plutôt à mettre au crédit du réalisateur. Si les clips du oui et du non nous paraissent après tout si proches, n'est-ce pas que le medium a pris le pas sur le message (cf Marshall Mac Luhan) ?
C'est la même agence qui travaille pour le "Non" et pour le "Oui", pour le dictateur et les démocrates. René et son patron (Alfredo Castro, l'acteur fétiche de Larraín) sont comme les deux faces d'une même médaille, et finiront par se réconcilier malgré les coups bas et les menaces. Les Américains avaient armé Pinochet et soutenu le coup d'état du 11 septembre 1973, ils financent désormais la campagne de la Concertation, troquant la brutalité des politiques du containement pour le "soft power" d'un libéralisme triomphant…
La fin du film, symétrique du début, le confirme : business as usual pour le jeune et brillant publicitaire, capable de vendre la démocratie comme un soda, et vice versa. Gael García Bernal interprète avec ce personnage flottant, à l'air un peu ahuri, dont on ne saisit jamais vraiment pourquoi il se lance dans cette galère : révolte post-adolescente, fidélité à l'histoire familiale, volonté de reconquérir son ex-femme, ou tout simplement goût du challenge ? L'historienne Renée Fregosi a raison de remarquer que le film donne plus d'importance au publicitaire qu'à Juan Gabriel Valdés (le stratège de la Concertation), et passe sous silence des éléments déterminants de la victoire du non (comme l'inscription de millions de Chiliens sur les listes électorales, ou les dissensions internes au régime) : Pablo Larrain nous parle peut-être moins de l'année 1989 que de celles qui ont suivi. Sous ses dehors euphorisants de célébration d'une victoire de la démocratie sur la dictature, No annonce en creux la domination de la télévision comme medium de masse, le triomphe de la communication sur la politique et le règne du "storytelling"…

Zérodeconduite.net propose un dossier pédagogique autour de ce film passionnant, qui permet d'aborder les notions de « Mythes et héros », « L’idée de progrès » (La société de consommation des années 80 et la répression sociale), « Lieux et formes de pouvoir », etc.  

[No de Pablo Larraín. 2012. Durée : 117 mn. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 6 mars 2013]

> No, le site pédagogique
> Un entretien avec l'historienne Renée Fregosi sur Zérodeconduite.net
> Un entretien avec le réalisateur Pablo Larraín sur Culturelycée.fr

Posté dans Dans les salles par zama le 05.03.13 à 20:00 - Réagir

Revue de web # 5 : Soft power, World Press Photo, Sattouf…

Oscars et soft power

Un Oscar du meilleur film remis par la "first lady" en personne à Argo de Ben Affleck (sur la prise d'otages de l'ambassade américaine de Téhéran en 1979), alors que les autres favoris pour la statuette étaient une l'hagiographie d'un président américain (Lincoln), et un film d'action sur la traque d'Oussama Ben Laden par la CIA (Zero Dark Thirty) : jamais sans doute le mariage entre Hollywood et Washington, entre soft et hard power, n'a été aussi flagrant et assumé qu'à cet instant. Le paradoxe étant que ces films aux valeurs ouvertement nationalistes continuent d'attirer des foules toujours grandissantes hors des frontières américaines. Comme le résume un commentateur américain, "…as the world often hates America, it also still loves America, and often - as the Oscars illustrate - for the very same reasons."
C'est l'occasion de réécouter ce numéro de la Fabrique de l'Histoire intitulé "Histoire du soft power" consacré aux liens entre l'industrie hollywoodienne et la propagande. C'est aussi celle de se demander comment sont perçus ces films à l'étranger, et plus précisément dans les pays qu'ils mettent en scène : sur Slate.fr, une franco-iranienne raconte la façon dont elle a perçu Argo, partagée entre le plaisir (de spectatrice) et la gêne (d'iranienne). Le Courrier international, lui, reprend le point de vue d'un journal pakistanais sur Zero Dark Thirty, perçu comme un "festival de clichés"

Une photo… trop cinématographique ?

L'attribution du World Press Photo (récompense qui distingue les meilleurs photos de presse de l'année) au suédois Paul Hansen (travaillant pour le Dagens Nyheter) pour sa photo d'un enterrement à Gaza, a provoqué un début de polémique dans les miieux du photojournalisme et la presse. On a reproché à Hansen le caractère spectaculaire d'une photo trop parfaitement composée pour être honnête, la renvoyant aux codes de la peinture ou au cinéma plutôt qu'au photojournalisme. Ainsi Télérama.fr dénonce l'abus supposé des retouches sur Photoshop, écrivant que Hansen "cherche à sortir son cliché de l’instantané, à le rendre comparable à une peinture.", et le site Arrêt sur images consacre une émission entière au cliché (accès payant). Sur son blog L'Atelier des images, André Gunthert, professeur à l'EHESS et chercheur en "culture visuelle", élève le débat en interrogeant ses présupposés : une photo d'actualité doit-elle forcément être transparente, in-discutable (et rares sont les occasions de débattre d'une image photographique, à la différence des images cinématographiques) ? "Qu’on l’apprécie ou qu’on la critique, écrit André Gunthert, la version de l’image diffusée par le World Press Photo a apparemment suscité un certain sentiment d’irréalité. C’est cette impression qui explique le recours au vocabulaire de la retouche, utilisé négativement pour disqualifier l’image. (…) L’aspect le plus frappant de la discussion, de la part de deux qui critiquent la photo de Hansen, est le recours à l’argument de la retouche comme outil de disqualification esthétique, dans le contexte d’une revendication de la virginité photographique."
> "Oublier Photoshop ? Le World Press Photo fait débat."

Riad Sattouf et la domination masculine

Dans un registre beaucoup plus léger, "M" le magazine du Monde, dévoile les coulisses du prochain film de Riad Sattouf, l'auteur de bande dessinée et réalisateur du très drôle Les Beaux gosses (2009), Jacky au royaume des femmes : une fantaisie swiftienne basée sur le renversement des codes et des signes de la domination masculine ; ou l'histoire de la "république démocratique et populaire de Bubunne", dans laquelle "les femmes ont le pouvoir, commandent et font la guerre, et les hommes portent le voile et s'occupent de leur foyer" (résumé d'Allocine.fr). "Jacky au royaume des filles est un conte burlesque et cauchemardesque situé dans un monde entièrement fantasmé par son auteur, lequel s'est approprié, pour le fabriquer, toutes sortes de signes ostentatoires de l'oppression. L'abaya en est un. Les écrans de télévision allumés en permanence dans tous les foyers qui évoquent le roman de George Orwell, 1984, en sont un autre. (…) Fondus et transformés dans un grand méli-mélo syncrétique, les signes avec lesquels il joue sont au service d'une relecture délirante du mythe de Cendrillon, mâtinée de Chaplin et de Tex Avery et passée au filtre des théories des philosophes Michel Foucault et Judith Butler."
> "M" : Riad Sattouf inverse les rôles

A voir également : le dossier pédagogique (anglais) réalisé par l'APLV autour de Shadow Dancer de James Marsh, une fiche sur Rocky IV et la fin de la guerre froide sur Cinéhig.

Posté par Zéro de conduite le 02.03.13 à 15:00 - Réagir

No : Entretien avec Renée Fregosi

No

Directrice de recherche en science politique à l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (Université Paris III - Sorbonne Nouvelle), Renée Fregosi a beaucoup travaillé sur les dictatures sud-américaines et la transition vers des régimes démocratiques. Son ouvrage Parcours transnationaux de la démocratie. Transition, consolidation, déstabilisation (Éditions Peter Lang, 2011) raconte l'histoire de la démocratie, ses concepts et pratiques à travers le monde ces trente dernières années (le deuxième chapitre est consacré aux enjeux des contrôles électoraux). Elle faisait également partie de l'équipe internationale de contrôle parallèle lors des élections générales du Chili en 1989, et a donc vécu de près l'histoire racontée par No. Elle a visionné le film de Pablo Larraín pour Zérodeconduite.net et accepté de répondre à nos questions… 

Zérodeconduite.net : Comment considérez-vous le film d'un point de vue politique et historique ?

Renée Fregosi : Tout ce qui est dit dans le film est juste, mais un peu parcellaire… No est une œuvre de fiction, il faut la prendre comme telle. L'histoire romanesque de ce publicitaire est belle, mais les ressorts de la victoire du non lors du référendum de 1988 furent évidemment plus complexes. Le personnage de Juan Gabriel Valdés est central. C'est lui, le responsable politique de la "Concertation des partis pour la démocratie" (coalition de 17 partis politiques chiliens du centre et de la gauche, représentée par le logo arc-en-ciel), qui va chercher le publicitaire et le pousser à faire ce type de campagne moderne. Il souhaite une campagne qui se tourne vers l'avenir plutôt que le passé, une campagne qui ne ressasse pas les horreurs commises par la dictature et évoque la joie à venir.

Zérodeconduite.net : Ce n'est pas la campagne publicitaire qui a fait gagner le "non" ? 

R. F. : Une campagne publicitaire efficace s'articule autour d'une bonne stratégie politique. C'est la stratégie politique qui fait la campagne publicitaire, pas l'inverse. Pourquoi la Concertation a-t-elle accepté cette campagne publicitaire qui choque certains de ses membres ? En son sein il y a alors des jeunes modernistes qui ont imposé la stratégie consistant à prendre part au référendum et de tout faire pour que le non l'emporte, afin de prendre la dictature à son propre piège. Mais cette campagne pour le "non" succède à une grande campagne d'inscription sur les listes électorales en 1987. Ce qu'on appelait à l'époque la croisade pour l'inscription sur les listes électorales. On sent bien, à travers ce terme, la présence de la démocratie chrétienne (Parti démocratie-chrétien) dans la Concertation. Jusqu'aux grandes manifestations de 1983-1984, on imagine que la chute de la dictature ne peut être que brutale. Mais la forte mobilisation populaire de ces années-là ne suffit pas à renverser pas la dictature. C'est pourquoi l'opposition modifie sa tactique. Au niveau régional, des transitions pacifiques à la démocratie ont déjà eu lieu. Les intellectuels et les responsables politiques pensent qu'eux aussi pourraient concevoir une transition pacifique de la dictature à la démocratie en pervertissant le jeu même de la dictature.

Zérodeconduite.net : Comment est née cette idée de plébiscite ?

R. F. : Ce référendum n'était pas prévu. En 1988, les dispositions transitoires de l'installation de la constitution de 1980 se terminaient et Pinochet, qui assumait la transition depuis huit ans, était censé quitter le pouvoir. La constitution, écrite par Jaime Guzman, un grand juriste de droite chilien, instaurait une "démocratie protégée". Son installation prévoyait des élections : à partir de 1987, on met en place des listes électorales et des nouveaux partis pour participer à ces élections. Les socialistes, qui n'ont pas le droit d'apparaître comme tels, forment le parti pour la démocratie. Mais Pinochet désire finalement se représenter, ce qui provoque des remous au sein même du groupe dirigeant. Pinochet décide alors de se faire légitimer par le peuple en demandant par référendum s'il a le droit d'être candidat. Le référendum de 1988 s'inscrit donc à la fois à l'intérieur et hors du cadre de cette nouvelle constitution. 

Zérodeconduite.net : Comment réagit l'opposition ?

R. F. : A partir de 1987, l'inscription sur les listes électorales est volontaire. Les membres de l'opposition se lancent dans une vaste campagne pour pousser les Chiliens à s'inscrire sur les listes. Le paradoxe est que l'opposition fait ouvertement campagne pour le non, alors que le régime continue ses exactions (répression, torture…). Cette ambiance un peu incertaine est bien rendue dans le film.

>>> Suite de l'entretien sur le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/no

No, de Pablo Larraín, au cinéma le 6 mars 2013.

Posté par Magali Bourrel le 28.02.13 à 11:47 - Réagir