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Les Hauts de Hurlevent : interview de Joyce Goggin

Les Hauts de Hurlevent, un film de Andrea Arnold

C'est l'un des romans les plus célèbres de la littérature anglaise, un des plus adaptés aussi. Avec son Wuthering Heights, qui sort le 5 décembre sur les écrans français, l'anglaise Andrea Arnold (Red Road, Fish tank) rompt avec la tradition flamboyante des adaptations romantico-gothiques, dont la plus célèbre reste celle de William Wyler avec Laurence Olivier en Heathcliff. Elle filme la rudesse et la sensualité de cette vie rurale, elle se déleste des mots au profit du langage des corps, elle confie le rôle d'Heathcliff à un comédien noir…

Nous avons interrogé Joyce Goggin, professeur à l'université d'Amsterdam et spécialiste de l'adaptation filmique, de nous éclairer sur les choix d'Andrea Arnold.

Qu’est-ce qui vous frappe dans la version des Hauts de Hurlevent réalisée par Andrea Arnold ?

Joyce Goggin : La première chose qui frappe évidemment, c’est de voir incarner Heathcliff par un acteur noir. C’est un choix parfaitement juste et fidèle au roman, même s’il peut surprendre le spectateur d’aujourd’hui. Historiquement, il est évident qu’Heathcliff est un esclave, ou un enfant d’esclaves. Mr Earnshaw le trouve errant dans les rues de Liverpool, qui était le grand port négrier d’Angleterre, à une époque où la traite bat son plein (l’esclavage sera aboli en Angleterre en 1807, Les Hauts de Hurlevent est publié en 1847, mais le roman commence en 1761). Heathcliff parle une langue incompréhensible, il a la peau très foncée, il est décrit comme "dark almost as if it came from the devil".

Pourquoi les adaptations ont-elles escamoté cet aspect ?

Joyce Goggin : Tout simplement parce qu’il semblait impensable de montrer une blanche amoureuse d’un noir, notamment dans un contexte hollywoodien ! Si vous regardez le film de William Wyler avec Laurence Olivier et Merle Oberon (Les Hauts de Hurlevent, 1939), sans doute la plus connue des adaptations du roman, c’est assez caricatural. Pour retranscrire le "teint sombre" de Heathcliff, rôle qu’il a confié à… Laurence Olivier, Wyler place systématiquement le personnage dans l’ombre, utilise des éclairages contrastés, en s’inspirant de l’esthétique du film noir. L’ironie est que le rôle de Catherine est tenu par une actrice métisse : Merle Oberon, dont la mère était indienne (elle venait de Calcutta), et qui a passé toute sa carrière à cacher ses origines. Alors qu’Heathcliff est toujours dans l’ombre, elle au contraire est systématiquement inondée de lumière, ce qui lui donne un teint d’une blancheur surnaturelle. On voit comment la dimension ethnique est totalement évacuée.

Dans le film Hindley traite Heathcliff de "nigger "…

Joyce Goggin : C’est évidemment un anachronisme, comme les "fuck" que prononcent parfois les personnages. Le mot n’apparaît pas dans le roman, Heathcliff est désigné comme "gypsy" (un bohémien) et autres périphrases. Andrea Arnold met les pieds dans le plat en quelque sorte : un lecteur inattentif ou non averti peut passer à côté de cette dimension-là, surtout s’il a en mémoire les précédents Heathcliff blancs.

Le film d’Andrea Arnold modernise également la narration…

Joyce Goggin : Certains des choix d’Andrea Arnold sont dans la tradition cinématographique des adaptations des Hauts de Hurlevent : le film se concentre sur la relation entre Catherine et Heathcliff, il s’arrête à la mort de Catherine. Il élimine également le cadre narratif du roman, le récit enchâssé typique du roman romantique (c’est un voyageur qui couche à Wuthering Heights à qui la bonne Nellie raconte l’histoire). Mais la réalisatrice va plus loin. Elle se déleste d’une part de romanesque pour rendre justice à la sensualité du roman. Si elle élimine le cadre narratif, si elle se passe de voix-off, si elle étire ses plans, c’est pour mieux nous faire partager le tumulte des sensations et des sentiments qui agitent les personnages. Je pense à la très belle scène au cours de laquelle Heathcliff monte à cheval derrière Catherine. Il plonge la tête dans sa chevelure, il se laisse caresser par les mèches, il respire avec avidité son odeur : ce souvenir reviendra de manière obsédante dans la deuxième partie du film, comme si Heathcliff avait été à jamais marqué par ces sensations. Ce traitement de la sensation peut rappeler le travail de Terrence Malick dans ses derniers films, notamment Tree of life.

Ces choix vous paraissent-ils pertinents ?

Joyce Goggin : Ils sont audacieux mais témoignent d’une fidélité profonde au roman, d’une volonté justement de restituer sa puissance et sa beauté. Il y a quelque chose d’un peu excessif, de surnaturel, d’invraisemblable diront certains, dans le roman d'Emily Bronté, notamment dans cet attachement incompréhensible qui lie Heathcliff et Catherine. Cette dimension semble parfois en contradiction avec les codes narratifs en vigueur à l’époque où écrit Emily Bronté. Par exemple, Heathcliff, qui ne parle pas un traître mot d’anglais au début de l’histoire, se révèle presque poète quelques chapitres plus tard, quand il se répand en imprécations contre Hindley ou Linton. Andrea Arnold se débarrasse de tout cela pour saisir de manière presque charnelle la relation entre Catherine et Heathcliff. La scène très sensuelle (qui n’est pas dans le roman, évidemment) où Catherine lèche les blessures d’Heathcliff (qui répond au crachat qu’elle lui envoie lors de leur première rencontre), est à cet égard une très belle trouvaille : cela retranscrit bien la relation d’empathie, de proximité, de consanguinité presque, qui lie Cathy à Heathcliff, malgré leurs différences.

Joyce Goggin est professeure agrégée en littérature anglaise et américaine à l’université d’Amsterdam, où elle donne également des cours sur le cinéma et les nouveaux medias.

Les Hauts de Hurlevent d'Andrea Arnold
Sortie au cinéma le 5 décembre.

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 29.11.14 à 20:57 - Réagir

Interstellar : nouvelle frontière

Interstellar

De quelle ?toffe nos r?ves sont-ils faits ? Dans son chef d'œuvre Inception, Christopher Nolan nous perdait dans les abymes insondables du monde onirique. Dans son dernier long-m?trage, il nous projette aux confins de l'univers et des lois de la physique.
On n'a pas manqu? de comparer Interstellar au r?cent Gravity, autre blockbuster de science-fiction "adulte". L'ambition des deux films est en effet comparable : renouveler un genre us? jusqu'? la corde (la SF) en le prenant au s?rieux, revivifier en quelque sorte la fiction par la science. Mais l? o? Alfonso Cuaron, se limitant ? notre orbite proche, faisait ing?nieusement de son r?alisme m?me (absence de son et de frottement dans le vide cosmique) un ?l?ment spectaculaire, Christopher Nolan ?chafaude un sc?nario plus "bigger than life" que jamais : alors qu'une catastrophe ?cologique condamne l'humanit? ? l'extinction, un petit groupe de scientifiques s'efforce de trouver une autre plan?te habitable… ? l'autre bout de l'univers. C'est l? qu'interviennent les notions de trou noir et de trou de ver (sorte de raccourci dans l'espace-temps qui donne un acc?s direct ? une galaxie lointaine), et leur corrolaires th?oriques : la relativit? einsteinienne, les notions de courbure de l’espace et du temps, le fameux paradoxe des jumeaux, etc (on pr?f?rera renvoyer aux nombreuses analyses parues sur internet des soubassements scientifiques du film, du plus simple au plus compliqu?). Si Gravity, comme son titre l'indique ("gravit?"), s'appuyait sur les lois famili?res de la physique newtonienne, le sc?nario d'Interstellar se place dans une perspective th?orique autrement plus absconse (celle de la physique post-einsteinienne), qui met la repr?sentation cin?matographique au d?fi. Dans sa volont? de nous faire saisir ces notions, Interstellar se heurte sans cesse ? deux ?cueils : la s?cheresse de l'expos? th?orique (le film compte quelques tunnels explicatifs) d'un c?t?, et le caract?re d?ceptif de la mise en images de l'autre. Comment ne pas ?tre d??u, apr?s les promesses d'un si long voyage, par les plan?tes d?couvertes par nos explorateurs ? Comment croire ? un personnage cens? vieillir de vingt-trois ans en quelques minutes de film ? Il manque ? Interstellar des images au pouvoir de sid?ration suffisamment fort pour nous faire "gober" tout ?a, celles qui faisaient la nouveaut? et la r?ussite d'Inception dans sa mise en sc?ne du monde onirique.

Heureusement (ou pas), cette dimension n'est que le premier ?tage d'une fus?e narrative qui quitte les hypoth?ses scientifiques pour partir dans le romanesque le plus ?chevel?… Se jetant sans espoir dans le trou noir, le Cooper de Nolan se retrouvera miraculeusement sauv?, permettant des retrouvailles avec sa fille aussi improbables qu'attendues. Ce sont finalement moins les lois de la physique qui pr?valent dans Interstellar que celles du storytelling hollywoodien. Autant que dans le genre de la science-fiction, le film s'inscrit dans la tradition du m?lodrame hollywoodien ? grand spectacle, celle d'Autant en emporte le vent ou de Titanic : les ?pop?es les plus grandioses, les cataclysmes les plus terribles, n'y sont que le v?hicule des histoires et des sentiments les plus simples. James Cameron coulait un paquebot pour faire na?tre l'amour de Jack et de Rose, Christopher Nolan condamne l'humanit? pour ?prouver le lien entre Cooper et sa fille. C'est donc dans les sc?nes les plus modestes (les t?te ? t?te entre le p?re et la fille) qu'Interstellar est le plus ?mouvant, mais aussi qu'il pose les questions les plus universelles. Comment et pourquoi sauver l'humanit? si c'est pour la nier en soi-m?me ? Que nous importe l'avenir de l'esp?ce humaine quand on ne peut m?me pas sauver ses propres enfants ? ? l'amour inextinguible de Cooper pour sa fille le sc?nario oppose deux contre-mod?les, qui se rejoignent dans une forme d'inhumanit? : l'absolu individualisme de l'astronaute (Matt Damon) qui cherche ? sauver sa peau au d?triment de celle des autres, et l'id?alisme froid du scientifque (Michael Caine) qui se sacrifie lui et ses proches sur l'autel de la survie de la race.

On pourrait s'abandonner ? cette vision sentimentale si elle ne se doublait pas d'une id?ologie ambigu?. Il est frappant de constater ? quel point le film s'ancre dans un imaginaire exclusivement am?ricain, ? rebours des films catastrophes s'astreignant ? un minimum d'œcum?nisme (dans la repr?sentation de l'apocalypse plan?taire ou l'origine des personnages) : la mise en sc?ne de la catastrophe ?cologique plan?taire (puisant dans l'imagerie du Dust bowl des ann?es 30) restera circonscrite aux champ du Midwest, tandis que le projet d'exploration de la NASA (contrainte d'agir en secret en ces temps de d?croissance forc?e) renoue avec l'?pop?e glorieuse de la conqu?te spatiale am?ricaine (le cowboy astronaute compos? par Matthew Mac Conaughey rappelle les pionniers de l'a?ronautique de L'?toffe des h?ros de Philip Kaufman). ? rebours de Gravity l? encore (qui en montrant la Terre vue d'un espace inhospitalier nous faisait prendre conscience de la finitude et de la fragilit? de notre plan?te) le film d?livre ainsi un message id?ologique ambigu : inutile de se pr?occuper de pr?server notre plan?te, la science nous permettra d'en trouver une autre !

[Interstellar de Christopher Nolan. 2014. Dur?e : 169 mn. Distribution : Warner. Sortie le 5 novembre 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 13.11.14 à 12:56 - Réagir

Zérodeconduite lance le magazine Lumières sur

Le site Z?rodeconduite.net lance son suppl?ment papier ! Intitul? LUMI?RES SUR, imprim? dans un grand format (580x400), ce magazine consacrera chaque mois ses quatre pages ? un film sortant dans les salles de cin?ma. En variant les approches (d'une contextualisation globale du film ? l'analyse pointue d'une s?quence), les formats (interview, analyse, infographie, carte) et les contributeurs (enseignants, journalistes, universitaires, critiques), LUMI?RES SUR s'efforcera d'apporter un regard, sinon exhaustif, en tout cas riche et diversifi?, sur une œuvre cin?matographique dont un simple article ne permettrait pas d'?puiser la richesse.

Le premier num?ro de LUMI?RES SUR est consacr? ? National Gallery de Frederick Wiseman (actuellement en salles). Il comporte une interview de l'historien des mus?es et institutions culturelles Dominique Poulot, une analyse du film par la critique de cin?ma Charlotte Garson, et une infographie consacr?e au cin?ma de Frederick Wiseman. Ce num?ro est disponible (au format papier) dans le r?seau Canop? et dans les salles qui diffusent le film, ainsi qu'en t?l?chargement dans le Club Enseignant Z?rodeconduite.

Le prochain num?ro de LUMI?RES SUR sera consacr? ? Iranien de Mehran Tamadon (au cin?ma le 3 d?cembre).

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 10.10.14 à 23:41 - Réagir

National Gallery : entretien avec l'historien Dominique Poulot

Comment les mus?es peuvent attirer le public d’aujourd’hui devant les grandes œuvres du pass?, sans perdre de vue leurs missions de conservation et de recherche ? ? l'occasion de la sortie en salles du documentaire-fleuve National Gallery de Frederick Wiseman, que nous?avions vu et appr?ci? ? Cannes, nous avons interrog? l’historien des institutions culturelles Dominique Poulot. Pour lui, le film de Frederick Wiseman pose parfaitement les d?fis auxquels sont confront?s les grands mus?es contemporains…?

Cet entretien est extrait du n? 1 de Lumi?res sur, le suppl?ment papier de Z?rodeconduite.

Voir ?galement notre critique du film :?National Gallery, l'?cole du Regard?

Z?rodeconduite.net / Lumi?res sur : Pouvez-vous comparer la National Gallery aux autres grands mus?es europ?ens, notamment le Louvre ?

Dominique Poulot : La collection de la National Gallery ne se diff?rencie pas tellement de celles des grands mus?es europ?ens ou mondiaux. De pr?tention universelle et encyclop?dique, elle offre un exemple de chaque ?cole et t?moigne de la volont? de constituer une histoire g?n?rale de la peinture. La National Gallery repr?sente n?anmoins un ? go?t anglais ? tout comme le Louvre repr?sente un ? go?t fran?ais ? ou italien.

Zdc / LS :?Qu’avez-vous pens? de la mani?re dont Frederick Wiseman filmait le mus?e…

DP :?Il le montre comme une petite ville, une petite communaut?, ? l’instar de ce qu’avait fait Nicolas Philibert dans La Ville Louvre (1990). Frederick Wiseman filme avec la m?me attention aussi bien le directeur de la National Gallery et les membres du conseil d’administration que les restaurateurs, les conf?renciers ou le personnel de nettoyage. National Gallery t?moigne de la diversit? des professions au sein du mus?e, mais aussi de celle de ses publics, car le documentaire donne ? voir un ?chantillon de visiteurs qui va des jeunes enfants aux personnes ?g?es en passant par les personnes en situation de handicap.

Zdc / LS :?Plusieurs s?quences sont consacr?es aux op?rations de restauration des peintures.

DP :?Les discussions ? propos d’anciennes restaurations ou d’autres en cours de r?alisation r?v?lent les enjeux de la profession. La National Gallery a ?t? marqu?e au XIXe si?cle par une controverse sur le nettoyage des oeuvres qui a provoqu? une r?flexion collective. Certaines oeuvres ont ?t? abim?es irr?m?diablement par la suppression de couches ou de vernis. Les restaurations modernes sont r?versibles, comme l’exige la charte de Venise de 1964. On peut effacer des mois de travail en quelques minutes si on juge qu’il s’agissait d’une erreur.

Zdc / LS :?La politique culturelle du mus?e est un enjeu tr?s fort, comme en t?moigne les d?bats qui agitent le conseil d’administration.

DP :?En Angleterre comme en Europe, les budgets s’amenuisent. Les grands mus?es comme la National Gallery recherchent constamment de nouvelles ressources. Il faut souvent choisir entre des op?rations financi?rement profitables et le maintien d’une exigence ?thique. La National Gallery se situe sur Trafalgar Square, au coeur de la ville de Londres. Le mus?e se retrouve ainsi malgr? lui au centre de nombreuses manifestations, qu’elles soient commerciales, sportives (le marathon dont il est question au cours du conseil d’administration) ou politiques (ainsi la banderole visant British Petroleum, d?ploy?e par des militants ?cologistes sur la fa?ade du mus?e).

Zdc / LS :?Si le partenariat avec le marathon fait d?bat, le directeur rappelle que le personnel ?tait d’accord pour s’associer au film Harry Potter.

DP :?Le succ?s du Da Vinci Code de Dan Brown a largement profit? au mus?e du Louvre. Les lecteurs ont voulu parcourir les salles sur les pas des h?ros. Le mus?e propose m?me un parcours Da Vinci Code ? ses visiteurs. La National Gallery a jou? sur la m?me symbiose avec Harry Potter. Les mus?es tentent de se raccrocher ? l’actualit? m?diatique : le Louvre invite des artistes, des intellectuels, des prix Nobel de litt?rature pour ses manifestations.

Zdc / LS :?La danse s’invite ?galement au mus?e, comme le montre la sc?ne finale du documentaire.

DP :?L’art vivant tient une place in?dite dans les mus?es. Cela faisait d?bat dans les ann?es 70 car certains conservateurs craignaient que les visiteurs ne regardent les oeuvres que de fa?on distraite, que les tableaux deviennent un simple d?cor. Mais aujourd’hui, le spectacle vivant est entr? dans les moeurs. Les mises en sc?ne et chor?graphies s’adaptent aux galeries et valorisent les collections. Les mus?es modernes deviennent des centres artistiques g?n?ralistes. On y regarde des films, ?coute de la musique, assiste ? des spectacles, des lectures... Le film montre une autre forme de m?diation, pl?biscit?e aujourd’hui par presque tous les mus?es du monde : des coups de projecteur rapides sur une œuvre, propos?s ? diff?rents moments de la journ?e (? l’heure du d?jeuner par exemple), qui permettent d’attirer diff?rentes cat?gories de publics. On est pass? d’une m?diation longue ? des formats courts, correspondant ? ce que l’on voit sur internet ou ? la t?l?vision.

Zdc / LS :?Les milliers de visiteurs quotidiens de la Joconde au mus?e du Louvre ne lui accordent souvent que quelques secondes.

DP :?La reproduction technique, les photographies au sein des mus?es interrogent. Certains visiteurs prennent individuellement tous les tableaux en photos, ? la vol?e. En une minute trente ils couvrent toute la salle et repartent. A l’instar du mus?e d’Orsay, certains mus?es interdisent la photographie, consid?r?e comme une appropriation ill?gitime. Au lieu de se tenir debout un moment afin d’appr?cier une oeuvre, le visiteur choisit la facilit? en prenant une photo rapidement. Il existe un affrontement entre deux tendances, les partisans de l’approche br?ve, cinq minutes face ? l’œuvre, plus en phase avec les go?ts du public, et les partisans du slow (comme dans le mouvement slow food) qui veulent ralentir la consommation, la limiter ? une ou deux oeuvres par visite, en restant longtemps devant.

Zdc / LS :?La p?dagogie des conf?renciers de la National Gallery est remarquable.

DP :?Leur parole est extr?mement libre face ? l’oeuvre. Ils parlent peu d’histoire de l’art au sens acad?mique du terme. Ils tentent plut?t d’amener les visiteurs ? regarder le tableau de fa?on pr?cise. La comparaison que propose une des m?diatrices entre une figure f?minine d’un tableau et une jeune fille d’aujourd’hui envoyant un texto peut surprendre. Cet aspect de la m?diation consiste ? d?shistoriciser le tableau et jouerla carte de l’anachronisme d?lib?r?, pour rendre une certaine actualit? ? l’oeuvre. Wiseman filme aussi la strat?gie inverse : en face d’un tableau religieux du Moyen-?ge, la m?diatrice tente de faire prendre conscience ? son public des conditions mat?rielles, en particulier visuelles, dans lequel se trouvait le tableau ? l’origine. Elle leur explique qu’il ?tait vu dans la p?nombre, ?clair? ? la bougie et que les figures surgissaient de mani?re quasi magique. Au Louvre, c’est totalement diff?rent, les conf?renciers et conf?renci?res tiennent des discours plus acad?miques, de grande qualit? certes, mais qui sont semblables ? ceux qu’on re?oit ? l’?cole. Ce sens de la vulgarisation manque aux mus?es fran?ais. Les mus?es anglais et am?ricains b?n?ficient peut-?tre de moyens et de r?flexion plus cons?quents...???

Dominique Poulot est sp?cialiste de l’histoire du patrimoine et des mus?es. Professeur ? l’Universit? Paris 1 Panth?on-Sorbonne, il a notamment ?crit Patrimoine et Mus?e : l’institution de la culture, Paris, Hachette, collection Carr? Histoire, en 2001 et Mus?es en Europe : une mutation inachev?e?(avec Catherine Ball?), Paris, La Documentation fran?aise, en 2004.

Propos recueillis par Magali Bourrel?

Posté dans Entretiens par zama le 08.10.14 à 12:35 - Réagir

Shirley : le site pédagogique

L'immense succ?s de la r?trospective qui lui a ?t? consacr?e l'ann?e derni?re (la deuxi?me exposition la plus fr?quent?e du Grand Palais depuis quarante ans) l'a une nouvelle fois prouv? : le peintre Edward Hopper jouit d'une incroyable cote d'amour aupr?s du grand-public, sans commune avec la place que lui assignent les ?rudits dans l'histoire de la peinture. On peut certes y voir, de ce c?t?-ci de l'Atlantique, la fascination pour l'Am?rique, cette Am?rique ? la fois r?aliste et fantasm?e mise en images par le peintre (qui incarnait selon sa femme “le meilleur de la tradition am?ricaine”) ; on peut aussi, et de mani?re plus universelle, pointer l'attrait qu'exercent ces sc?nes ? la fois quotidiennes et ?nigmatiques, instants suspendus qui appellent irr?sistiblement ? la fiction. Qui ne s'est pas projet? dans ces figures esseul?es et m?lancoliques ? Qui n'a pas pr?t? un pass?, des pens?es, des sentiments aux noctambules de Nighthawks (1942) ou ? l'ouvreuse de New York Movie (1942) ?

Hopper a inspir? de nombreux cin?astes, mais avec Shirley, visions of reality (Un voyage dans la peinture d'Edward Hopper), le cin?aste Gustav Deutsch fait des tableaux du peintre am?ricain la mati?re m?me de son film : il a recr??, mis en mouvement et reli? treize toiles, qui racontent sur une trentaine d'ann?es l'itin?raire d'un personnage fictif d?nomm? Shirley, et un peu de l'histoire des ?tats-Unis au vingti?me si?cle. Shirley est d'abord un enchantement visuel, fascinant par le travail sur les d?cors, les couleurs, la lumi?re. La recr?ation "grandeur nature" des tableaux permet ? la fois de magnifier la splendeur plastique des toiles de Hopper et de d?monter leur profonde ?tranget?. L'immobilit? forc?e du cadre nous rend attentifs au jeu subtil sur le hors-champ (les personnages de Hopper ont souvent le regard dirig? vers l'ailleurs), notamment par le travail sur les ambiances sonores. Mais le film de Gustav Deutsch, tout introspectif qu'il soit, dresse ?galement un portrait impressionniste de l'Am?rique : par le monologue de Shirley ou par le biais d'archives radio, chaque toile est pr?cis?ment ancr?e dans son ?poque (celle de sa conception par Hopper) ; et c'est ainsi la Grande D?pression, le maccarthysme et le Mouvement des Droits Civiques qui d?filent…?

Z?rodeconduite.net propose un site p?dagogique autour de ce film, destin? aux enseignants d'Anglais au Lyc?e.
http://www.zerodeconduite.net/shirley

[Shirley, un voyage dans la peinture d'Edward Hopper. Dur?e : 93 mn. Distribution : KMBO. Sortie le 17 septembre 2014]

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 16.09.14 à 23:42 - Réagir

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