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The Square : la déconfiture du mâle occidental

The Square

"De riches suédois perdant leur dignité" ("rich swedish men losing their dignity") : c’est ainsi que Ruben Östlund proposait, par boutade, d’intituler la rétrospective que lui avait consacré l'année dernière le Lincoln Center (finalement intitulée "In case of no emergency").
Nul ne pourrait mieux cette définition que Cristian, le "héros" de son nouveau film The Square. Conservateur d'un grand musée d'art contemporain, père divorcé mais attentif de deux filles, Cristian est le parfait exemple du grand bourgeois progressiste, tentant tant bien que mal de concilier son mode de vie ultra-privilégié avec ses généreux principes. Le film orchestre toute une série de dérèglements (le vol d’un portable, une rencontre amoureuse, une erreur de communication) qui vont le faire tomber de son piédestal, l’obligeant à se dévoiler dans sa très humaine médiocrité.
Servie par un implacable sens du cadre et du rythme, la satire réserve de francs éclats de rire et pose de nombreuses question philosophiques. Mais, à force d’accumuler les humiliations sur la tête de son personnage, sans jamais lui (et nous) offrir d’issue, The Square montre l’aporie qui menace le cinéma de Ruben Östlund, obsessionnelle mise à nu de nos travers par le décapage du vernis social.
Cette impression de circularité est encore renforcée par la dimension réflexive introduite dans The Square par le choix du cadre muséal et la mise en scènes d’autres œuvres (installations, vidéos, happenings…), à commencer par celle qui donne son titre au film. La scène du happening de l’homme singe (photo) est à cet égard révélatrice : à voir les invités du musée terrorisés par cette performance qui ne semble plus avoir de limites, on se rend compte que notre position de spectateur est par contraste bien confortable, et notre plaisir bien vain…

The Square de Ruben Östlund, Suède, 142 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.17 à 10:44 - Réagir

120 battements par minute : les combattants

120 battements par minute

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… Celui de ce qu'on appelle parfois les "années SIDA", soit l’effroyable hécatombe qui décima la France (et notamment la communauté homosexuelle) entre le début de l'épidémie du VIH et la mise au point des traitements par trithérapie… Ces années terribles, 120 battements par minute les raconte non du point de vue des victimes ou des témoins, mais de celui des combattants : les militants d’Act-Up Paris, association fondée en 1989 pour lutter contre l’inertie des pouvoirs publics et économiques et redonner le pouvoir aux malades…
Ample fresque des premières années de l’association, nourrie par les souvenirs du réalisateur (qui y fut bénévole) et de son co-scénariste Philippe Mangeot (qui en fut un des présidents), le film de Robin Campillo vaut d’abord pour sa recréation minutieuse de ce que fut Actup : ses méthodes d’action novatrices et spectaculaires (les "zap", les "die-in"…), son utopie de démocratie interne (le travail en commission, les assemblées hebdomadaires), dont les enseignements continuent à irriguer le militantisme d’aujourd’hui (il serait intéressant d’en traquer les traces dans L’Assemblée, le documentaire que Mariana Otero a consacré au mouvement Nuit Debout) ; sans oublier le formidable travail d’empowerment de populations discriminées (homosexuel-le-s, prostitué-e-s, toxicomanes) pour leur affirmation dans l’espace public, étape nécessaire à la mise en place de politiques de prévention efficaces… Car si 120 battements par minute est un vrai "film d’époque", c’est moins par son usage — discret —du décorum (costumes, décors, musique) que par sa reconstitution des mentalités d’une époque où, comme le rappelle le réalisateur, "l’homophobie était la norme".
On ne saurait toutefois réduire le film de Robin Campillo à sa dimension documentaire. Rendant hommage à des gens qui firent "de la politique à la première personne" (comme le dit un des personnages du films), 120 battements par minute ne fait pas l’économie du romanesque. Embrassant dans sa première heure le groupe et ses méthodes, le film se resserrera ensuite sur le couple formé par Nathan (Arnaud Valois) et Sean (Nahuel Perez Biscayart). L’un est séropositif, l’autre pas, et le spectateur sait d’emblée ce que cela signifie. Consacré à la lente agonie de Sean, la dernière partie du film réunira à nouveau, in extremis, la communauté militante, autour d'une des actions les plus marquantes du groupe. La beauté du film est ainsi d’embrasser jusqu'au bout le politique et l’intime, le corps et l’esprit, Eros et Thanatos, fondant en un continuum bouleversant manifestations, scènes de danse et scènes d’amour. Ovationné longuement par le public et la critique, 120 battements par minute constitue l’un des premiers chocs de ce Festival de Cannes…

120 battements par minute de Robin Campillo, France, 2017, 140 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 21.05.17 à 23:20 - Réagir

Los Perros : ce passé qui ne passe pas

Los Perros

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Said. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Éte des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains.

C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Marcela, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.
Mais si Manena (l’héroïne de L’Été des poissons volants) avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêche de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Los perros de Marcela Said, 2017, 94 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.17 à 17:29 - Réagir

Okja : frère animal

Okja

Le nouveau film de Bong Joon Ho est arrivé sur la Croisette affublé de l’étiquette controversée de "film Netflix", cheval de Troie du géant de la SVOD dans le Saint des Saints cinéphile. Le débat, légitime, sur la non-diffusion du film en salles (en tout cas en France), ne saurait occulter une réalité cruelle : si le cinéaste coréen s'est adressé au network américain, c’est sans doute faute de pouvoir trouver auprès des circuits classiques à la fois les moyens de sa superproduction et la garantie de son indépendance artistique. Derrière la simplicité de son titre, Okja cache en effet un chef d’œuvre inclassable, mélange de conte pour enfants (on pense à Spielberg et à Miyazaki) et de satire acide du capitalisme contemporain, qui fait écho, dix ans après, à The Host, le plus grand succès de Bong Joon Ho.
Démarrant tambour battant par la keynote d’une multinationale de l’agroalimentaire (menée par une Tilda Swinton survoltée), dévoilant son projet d’élevage d’une nouvelle race de "supercochons", le film raconte les tribulations d’une de ces bêtes de concours, vouées par la firme à un destin funeste, et de la petite fille de l’agriculteur qui l’a élevée, qui tentera à toutes forces de la sauver. Ce ne serait pas rendre justice au film (et service au spectateur) que de dévoiler les rebondissements d’un récit extraordinairement inventif et rythmé, qui fera notamment intervenir un groupe d’activistes de la cause animale, et une jumelle maléfique (la frégolienne Tilda Swinton). On se contentera de rendre hommage au mélange de démesure (notamment dans la bouffonnerie, voir le personnage de Jake Gyllenhaal) et de maîtrise (particulièrement dans les scènes d’action) qui caractérise le style de Bong Jooh Ho ; et de souligner la profondeur d’une œuvre accessible aux plus jeunes (à partir de 10 ans). Au-delà de la satire attendue du greenwashing (l’agrobusiness aime barioler ses emballages de paysages bucoliques pour mieux faire oublier sa réalité industrielle), le film pointe en effet la contradiction fondamentale de notre rapport aux animaux (à la fois objets d’amour et de consommation), contradiction exacerbée par les excès conjugués de l’ère industrielle et de la la société de consommation…

Reste un paradoxe, qui constitue peut-être la limite du film : l’animal en question est une pure créature de synthèse, née non dans les éprouvettes d’un savant fou mais dans les lignes de code des sociétés d’effets spéciaux. Malgré les prouesses de l’animation numérique dans le rendu des mouvements et des textures, il y a là comme un déficit d’incarnation qui nous empêche d’adhérer émotionnellement à la fable. Mais si Okja peine à nous faire pleurer, il nous aura fait vibrer, rire et réfléchir pendant deux heures durant…

Okja de Bong Joon Ho, 118 minutes, 2017
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 19.05.17 à 23:38 - Réagir

Le Chanteur de Gaza : Palestinian idol

Le Chanteur de Gaza

Le 22 juin 2013, le présentateur d’Arab Idol (équivalent de la Nouvelle Star dans le monde arabe) annonce le sacre du Palestinien Mohammed Assaf. Feux d’artifices, concert de klaxons, danses : la Palestine toute entière explose de joie. Ce soir-là, Mohammed Assaf, qui est né en Libye, est arrivé à Gaza à l’âge de 4 ans et a grandi dans le camp de réfugiés de Khan Younes, devient l’icône de tout un peuple. Son parcours fait de lui le symbole des difficultés quotidiennes subies par les Palestiniens, et sa victoire celui de la combativité d’un peuple malmené par l’histoire.

Mais si l’histoire est belle, le film d’Hany Abu-Assad (Omar, Paradise Now) se contente de la retracer sans grande inventivité ni profondeur. On en sort certes le sourire aux lèvres, mais avec l’impression tenace que le réalisateur est passé à côté de son sujet. De tout le film, on ne comprendra en effet jamais pourquoi le héros chante, la musique apparaissant ici comme un simple prétexte à la success-story. La première partie est moins consacré à la naissance d’un talent qu’au récit des aventures de quatre enfants dans la bande de Gaza. Cette séquence enfantine n’en constitue pas moins la meilleure part du film, car Hany Abu-Assad y propose une représentation humaniste de ces enfants gazouis. À rebours de l’image d’éternelles victimes (de la guerre ou du blocus) que laisse l'écume de l'actualité, les enfants du film sont montrés comme bien vivants, espiègles, débrouillards, et convaincus que le futur n’aura d’autre choix que de se plier à leurs désirs. Peu importe qu’ils soient enfermés dans une bande de terre de 360 km2, peu importe que les instruments sur lesquels ils jouent soient bricolés avec trois fois rien : la sœur de Mohammed, Nour, répète à qui veut bien l’entendre qu’ils se produiront un jour à l’opéra du Caire. La réussite de cette première partie tient grandement au personnage de Nour, de loin le plus enthousiasmant du film. La petite fille n’a pas sa langue dans sa poche, affirme sans sourciller qu’elle ne se mariera jamais, et ne cesse d’encourager les trois garçons qui l’entourent à croire en leurs rêves. Grâce à cette figure féminine forte, le film réfute l’idée d’une soumission totale des filles et des femmes gazaouies. Mais Hany Abu-Assad se garde de tomber dans l’angélisme, son trio de personnages féminins (Nour, sa mère et sa meilleure amie) permettant d’exprimer de manière riche et nuancée la difficulté d’être une femme dans une société patriarcale – les libertés qu’elles conquièrent et les stratégies qu’elles inventent pour contourner des traditions machistes les plus immuables.

Malheureusement, Nour disparaît dans la deuxième partie du film, située une dizaine d’années après la première. La petite fille s’étant imposée comme le personnage principal du film, celui-ci ne sait plus très bien à quoi se raccrocher. Le réalisateur se raccroche dès lors à une succession de péripéties : la frontière entre Gaza et l’Égypte étant fermée, Mohammed doit ruser pour parvenir au Caire ; il rentre ensuite par effraction dans l’hôtel où ont lieu les auditions, et s’engage dans une course-poursuite avec les agents de sécurité ; enfin, au cours de semaines de tournage de l’émission, il doit lutter contre la pression de plus en grande que fait peser sa notoriété naissante sur ses frêles épaules. Mais Hany Abu-Assad ne réussit pas à construire de véritable suspense, de sorte que l’intérêt du spectateur se délite peu à peu. Il oublie également de s’intéresser à la psychologie de son personnage, de sonder ses failles et ses douleurs. Mohammed est ainsi cantonné à son rôle d’idole palestinienne, obligé de n’être qu’une feuille blanche sur lequel chacun, qu’il soit téléspectateur ou réalisateur, peut écrire ce qu’il veut. Son incroyable parcours valait probablement mieux que cela.

Philippine Le Bret

[Le Chanteur de Gaza de Hany Abu-Assad. 2015. Durée : 95 mn. Distribution : La Belle company. Sortie le 10 mai 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 12.05.17 à 11:47 - Réagir

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