blog :::

: (38 articles)

Exodus : un Moïse musclé mais complexe

Moïse à Noël, Exodus au boxoffice ? Ridley Scott n’a ménagé ni sa peine ni son talent pour transformer son nouveau long métrage en succès commercial. En ces temps de crise, Hollywood vise d’abord à la rentabilité économique. Dans la droite lignée des péplums des années 1950 chargés de ramener dans les salles obscures des spectateurs américains enthousiasmés par la récente arrivée de la télévision dans leurs foyers, Exodus doit lutter contre la concurrence des blockbusters de fin d’année et amortir les 140 millions de dollars investis par la Scott Free Productions. Toute prise de risque est exclue, Exodus respectera à la lettre la loi d’un genre à même de satisfaire le plus grand nombre. Comme souvent dans les péplums, l’histoire est simple mais universelle. Plutôt que le Nouveau Testament, Ridley Scott privilégie ainsi l’Ancien - plus largement ouvert aux trois religions monothéistes - en magnifiant les étapes attendues du parcours de Moïse, prince d’Égypte déchu pour mieux conduire en Terre promise 600 000 esclaves hébreux. À l’image de ses illustres prédécesseurs, Exodus sort une légende biblique de la gangue érudite pour la livrer, pédagogique et populaire, aux plaisirs d’un large public. Aux fondements du bon péplum, Ridley Scott choisit encore de remplacer le grossier carton-pâte par de grandioses effets numériques et les larges plans fixes par une impressionnante chorégraphie scénique. Des reconstitutions pharaoniques, une bataille de Qadesh sur-vitaminée, des courses de chars dopées à l’adrénaline depuis les sommets escarpés des montagnes égyptiennes jusqu’aux fonds d’une Mer Rouge habilement mis à nus, sans oublier les dix plaies qui s’abattent, monstrueuses et infernales, sur la ville de Memphis… avec Exodus, le démiurge n’est plus à trouver dans les cieux mais bel et bien aux pieds des collines d’Hollywood.

Des talents, de l’argent, une histoire universelle… tous les ingrédients sont réunis pour hisser Exodus au sommet du genre. Il lui manque cependant l’essentiel. Ridley Scott échoue manifestement à placer sur le plastron de son long métrage les galons du consensus. À moitié oublié par le public américain dès sa sortie en salle, le film a encore été la cible d’une nuée de critiques aussi diverses qu’acerbes. Certaines sont attendues car inhérentes au genre, d’autres invraisemblables car propres aux extrémistes. Au pilori de la critique puriste que l’on amène ainsi le jeu de Ramsès perdu entre l’anachronisme outrancier et les mauvaises mœurs occidentales mais encore les briefings du pharaon en conseil de guerre directement extraits des QG de l’armée américaine. À l’échafaud des minorités ethniques que l’on suspende la représentation raciste des hommes de couleur, condamnés à camper les rôles de voleurs et d’esclaves et non ceux de Pharaon ou même de Moïse. À la question des musulmans extrémistes ou des autorités culturelles marocaines que l’on place Ridley Scott pour avoir osé représenter Dieu et un prophète. ? la potence des antisionistes que l’on conduise enfin le scénariste pour attribuer aux Hébreux le rôle de bâtisseurs des grandes pyramides !

Des critiques aussi nombreuses et cruelles que les plaies d’Egypte. Tel est sans doute le lot de tout péplum. Tel est surtout le revers de la médaille des choix scénaristiques audacieux d’Exodus. Une fois n’est pas coutume dans le cinéma populaire, Ridley Scott ne transige pas avec la simplicité. Au diapason d’un monde américain qui, en proie à une crise morale, peine à proposer une lecture claire et réconfortante des Saintes Écritures, le maître de l’épique en costume marche aujourd’hui encore, après Robin des Bois, Kingdom of Heaven et Gladiator, sur un sentier qui brouille volontiers les transpositions morales et historiques. Film d’un entre-deux insaisissable, Exodus s’ouvre à toutes les interprétations. Qui faut-il voir dans cet empire égyptien, miné par la bureaucratie et les sécessions religieuses ? Les États-Unis en difficulté au Proche-Orient ou un despotat oriental intolérant à l’égard des minorités ? Si les États-Unis aiment se représenter comme le peuple élu, comment comprendre dès lors l’intention de Christian Bale de prêter à son personnage, Moïse, la morale et la geste d’un terroriste placé à la tête de camps d’entrainement disséminés dans le désert égyptien ? Les choix religieux de Ridley Scott ne sont guère plus clairs. Si Exodus conduit de miracles en miracles les Hébreux vers la Terre sainte, ils sont à chaque fois exposés à la critique scientifique rationaliste. Héros assurément charismatique, Moïse fait davantage figure de chef de guerre sceptique plutôt que patriarche rassurant. Confronté à Dieu, représenté ici comme un gamin capricieux et colérique (!), le guide des Hébreux découvre la foi apràs s’être violemment cogné la tête… comme si la religion monothéiste ne pouvait être que l’élucubration onirique d’un esprit profondément traumatisé ! À placer ainsi son film dans un entre-deux complexe et stimulant, Ridley Scott cherche sans doute à plaire aux croyants comme aux sceptiques. Il risque surtout de ne ravir personne… car telle est encore la loi d’un genre populaire qui ne vit que de manichéisme.

[Exodus de Ridley Scott. 2014. Durée : 154min. Distribution : 20th Century Fox France. Sortie le 24 décembre 2014]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 05.01.15 à 15:04 - Réagir

Les Hauts de Hurlevent : interview de Joyce Goggin

Les Hauts de Hurlevent, un film de Andrea Arnold

C'est l'un des romans les plus célèbres de la littérature anglaise, un des plus adaptés aussi. Avec son Wuthering Heights, qui sort le 5 décembre sur les écrans français, l'anglaise Andrea Arnold (Red Road, Fish tank) rompt avec la tradition flamboyante des adaptations romantico-gothiques, dont la plus célèbre reste celle de William Wyler avec Laurence Olivier en Heathcliff. Elle filme la rudesse et la sensualité de cette vie rurale, elle se déleste des mots au profit du langage des corps, elle confie le rôle d'Heathcliff à un comédien noir…

Nous avons interrogé Joyce Goggin, professeur à l'université d'Amsterdam et spécialiste de l'adaptation filmique, de nous éclairer sur les choix d'Andrea Arnold.

Qu’est-ce qui vous frappe dans la version des Hauts de Hurlevent réalisée par Andrea Arnold ?

Joyce Goggin : La première chose qui frappe évidemment, c’est de voir incarner Heathcliff par un acteur noir. C’est un choix parfaitement juste et fidèle au roman, même s’il peut surprendre le spectateur d’aujourd’hui. Historiquement, il est évident qu’Heathcliff est un esclave, ou un enfant d’esclaves. Mr Earnshaw le trouve errant dans les rues de Liverpool, qui était le grand port négrier d’Angleterre, à une époque où la traite bat son plein (l’esclavage sera aboli en Angleterre en 1807, Les Hauts de Hurlevent est publié en 1847, mais le roman commence en 1761). Heathcliff parle une langue incompréhensible, il a la peau très foncée, il est décrit comme "dark almost as if it came from the devil".

Pourquoi les adaptations ont-elles escamoté cet aspect ?

Joyce Goggin : Tout simplement parce qu’il semblait impensable de montrer une blanche amoureuse d’un noir, notamment dans un contexte hollywoodien ! Si vous regardez le film de William Wyler avec Laurence Olivier et Merle Oberon (Les Hauts de Hurlevent, 1939), sans doute la plus connue des adaptations du roman, c’est assez caricatural. Pour retranscrire le "teint sombre" de Heathcliff, rôle qu’il a confié à… Laurence Olivier, Wyler place systématiquement le personnage dans l’ombre, utilise des éclairages contrastés, en s’inspirant de l’esthétique du film noir. L’ironie est que le rôle de Catherine est tenu par une actrice métisse : Merle Oberon, dont la mère était indienne (elle venait de Calcutta), et qui a passé toute sa carrière à cacher ses origines. Alors qu’Heathcliff est toujours dans l’ombre, elle au contraire est systématiquement inondée de lumière, ce qui lui donne un teint d’une blancheur surnaturelle. On voit comment la dimension ethnique est totalement évacuée.

Dans le film Hindley traite Heathcliff de "nigger "…

Joyce Goggin : C’est évidemment un anachronisme, comme les "fuck" que prononcent parfois les personnages. Le mot n’apparaît pas dans le roman, Heathcliff est désigné comme "gypsy" (un bohémien) et autres périphrases. Andrea Arnold met les pieds dans le plat en quelque sorte : un lecteur inattentif ou non averti peut passer à côté de cette dimension-là, surtout s’il a en mémoire les précédents Heathcliff blancs.

Le film d’Andrea Arnold modernise également la narration…

Joyce Goggin : Certains des choix d’Andrea Arnold sont dans la tradition cinématographique des adaptations des Hauts de Hurlevent : le film se concentre sur la relation entre Catherine et Heathcliff, il s’arrête à la mort de Catherine. Il élimine également le cadre narratif du roman, le récit enchâssé typique du roman romantique (c’est un voyageur qui couche à Wuthering Heights à qui la bonne Nellie raconte l’histoire). Mais la réalisatrice va plus loin. Elle se déleste d’une part de romanesque pour rendre justice à la sensualité du roman. Si elle élimine le cadre narratif, si elle se passe de voix-off, si elle étire ses plans, c’est pour mieux nous faire partager le tumulte des sensations et des sentiments qui agitent les personnages. Je pense à la très belle scène au cours de laquelle Heathcliff monte à cheval derrière Catherine. Il plonge la tête dans sa chevelure, il se laisse caresser par les mèches, il respire avec avidité son odeur : ce souvenir reviendra de manière obsédante dans la deuxième partie du film, comme si Heathcliff avait été à jamais marqué par ces sensations. Ce traitement de la sensation peut rappeler le travail de Terrence Malick dans ses derniers films, notamment Tree of life.

Ces choix vous paraissent-ils pertinents ?

Joyce Goggin : Ils sont audacieux mais témoignent d’une fidélité profonde au roman, d’une volonté justement de restituer sa puissance et sa beauté. Il y a quelque chose d’un peu excessif, de surnaturel, d’invraisemblable diront certains, dans le roman d'Emily Bronté, notamment dans cet attachement incompréhensible qui lie Heathcliff et Catherine. Cette dimension semble parfois en contradiction avec les codes narratifs en vigueur à l’époque où écrit Emily Bronté. Par exemple, Heathcliff, qui ne parle pas un traître mot d’anglais au début de l’histoire, se révèle presque poète quelques chapitres plus tard, quand il se répand en imprécations contre Hindley ou Linton. Andrea Arnold se débarrasse de tout cela pour saisir de manière presque charnelle la relation entre Catherine et Heathcliff. La scène très sensuelle (qui n’est pas dans le roman, évidemment) où Catherine lèche les blessures d’Heathcliff (qui répond au crachat qu’elle lui envoie lors de leur première rencontre), est à cet égard une très belle trouvaille : cela retranscrit bien la relation d’empathie, de proximité, de consanguinité presque, qui lie Cathy à Heathcliff, malgré leurs différences.

Joyce Goggin est professeure agrégée en littérature anglaise et américaine à l’université d’Amsterdam, où elle donne également des cours sur le cinéma et les nouveaux medias.

Les Hauts de Hurlevent d'Andrea Arnold
Sortie au cinéma le 5 décembre.

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 29.11.14 à 20:57 - Réagir

4 mois, 3 semaines... : le cinéma à l'estomac

è

Hasards du calendrier obligent, c'est cette année avec rien de moins que la Palme d'Or et le Prix de l'Education Nationale du dernier Festival de Cannes que Zérodeconduite fait sa rentrée 2007. D'autres ayant déjà longuement glosé sur la légitimité de cette Palme, on se contentera pour notre part, une fois n'est pas coutume, d'applaudir le choix du jury de l'Education Nationale. Par la force universelle de son histoire, la jeunesse de ses deux protagonistes, ses qualités dramatiques, 4 mois, 3 semaines et 2 jours ne devrait pas manquer de toucher nos jeunes élèves, quel que soit leur niveau scolaire et leurs origines sociales. Par ses partis pris de mise en scène (le plan séquence, le jeu avec le hors-cadre…), tranchés mais jamais gratuits, il constitue un formidable support de sensibilisation aux possibilités du langage cinématographique.
4 mois, 3 semaines… s'avance certes sur un terrain que l'on pourra juger sensible, sur un plan autant intime qu'idéologique. Mais il le fait avec une totale confiance dans ses moyens et une honnêteté difficile à mettre en doute. La mise en scène de Cristian Mungiu a ainsi l'immense talent de ne pas en rajouter dans le suspense ou le pathos, de ne pas sombrer dans le mélodrame ou le misérabilisme. Elle se contente de regarder la réalité (de la société roumaine de la fin du communisme, d'un avortement tardif) en face, à l'image de ce plan qui a fait jaser, et à la lumière duquel le titre du film s'éclaire : un foetus inanimé d'exactement… 4 mois, 3 semaines, et 2 jours.
Le film sortant quelques mois après son passage cannois, et quelques jours avant la rentrée, les enseignants pourront se sentir un peu dépourvus. Rappelons donc qu'en attendant le DVD pédagogique qui sera comme chaque année (ainsi que le rappelle fièrement l'IGEN de cinéma Christine Juppé-Leblond, en référence aux soupçons de censure qui ont animé l'été) édité par le CRDP de Nice, le Quai des images propose quelques pistes d'analyse rédigées par les membres du jury ("Le contexte historique", "Une dramaturgie en oblique", "Le traitement de l'image et du son", "L'étrange solidarité"…) ainsi qu'un entretien avec Cristian Mungiu et une revue de presse autour du film.

[MAJ du 17/09/07] Voir également en ligne :
L'article de Philippe Leclercq pour les Actualités pour la classe du CNDP
L'article des Cafés Géos
— Et surtout la longue (10 pages) étude de Vincent Marie, clionaute et membre du jury de l'Education Nationale 2007, qui revient plus spécifiquement sur la dimension historique du film.

[4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu. 2007. Durée : 1 h 53. Distribution : Bacfilms. Sortie le 27 août 2007]

Posté dans Dans les salles par zama le 03.09.14 à 23:30 - 32 commentaires

Métamorphoses : le site pédagogique

Metamorphoses

?clectique, et toujours surprenant Christophe Honor?… Apr?s avoir adapt? au cin?ma George Bataille (Ma m?re, 2004) et Madame de La Fayette (La Belle personne, 2008), c'est ?… Ovide que s'attaque aujourd'hui l'auteur des Chansons d'amour, dans cette adaptation po?tique et ?pur?e des M?tamorphoses. Comment raconter, comment donner ? voir ces transfigurations merveilleuses, quels choix faire au sein des centaines de mythes relat?s par Ovide, comment les actualiser pour un public contemporain ? Le r?alisateur, dont la filmographie a toujours ?t? attach?e ? la litt?rature (et l'on pouvait d'ailleurs y retrouver l'influence d'Ovide), rel?ve ce d?fi en se concentrant sur le personnage d’Europe, ? la fois h?ro?ne d'un r?cit d’initiation et r?ceptrice d’autres r?cits, partageant ainsi nos interrogations sur la foi ? pr?ter ? ces histoires ? dormir debout, et sur leur port?e dans notre monde moderne. M?tamorphoses ouvre ainsi ? la r?flexion sur l’identit?, l’intemporel et l’?ph?m?re, le corps et les sens, le d?sir et l’amour, la mort… En cherchant une forme nouvelle, Christophe Honor? court sans cesse le risque de briser l’illusion r?f?rentielle, cr?ant ?tranget?, d?calage et d?sorientation, et renouvelant notre regard sur ces mythes antiques.

Z?rodeconduite.net consacre dossier p?dagogique au film, destin? aux enseignants de Fran?ais en Lyc?e. Celui-ci propose des activit?s autour des th?matiques suivantes, en rapport avec les objets d'?tude des programmes du lyc?e : la question de l’Homme, les r??critures, et celle de l’adaptation.

[M?tamorphoses de Chritophe Honor?, 2014. Dur?e : 1 h 42. Distribution : Sophie Dulac. Sortie : le 3 septembre 2014]

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 02.09.14 à 22:36 - Réagir

Caricaturistes, fantassins de la démocratie : liberté, je dessine ton nom

Caricaturistes

Le documentaire de Stéphanie Valloatto, né d'une rencontre entre le cinéaste Radu Mihaileanu (producteur du film) et le dessinateur Plantu (fondateur de l'association Cartooning for peace, qui rassemble et défend les dessinateurs de presse à travers le monde), nous propose un tour du monde du combat pour la liberté d’expression, mené par les caricaturistes, ces personnalités souvent aussi masquées pour le public qu'elles sont bien identifiées par les pouvoirs en place.

Honneur tout d’abord aux douze héros que le film met enfin sous les feux de la rampe : Jeff Danziger (États-Unis), Michel Kichka (Israël), Baha Boukhari (Palestine), Nadia Khiari (alias Willis from Tunis, Tunisie), Plantu (France), Mikhail Zlatkovsky (Russie), Rayma Suprani (Vénézuela), Angel Boligan (Mexique), Damien Glez (Burkina Faso), Lassane Zohore (Côte d'Ivoire), Pi San (Chine), Menouar Merabtèn (alias Slim, Algérie), Baki Bouckhalfa (Algérie), sans oublier Kurt Westergaard, le dessinateur danois qui caricatura le prophète Mahomet avec un turban en forme de bombe... L'intérêt du film est de nous faire prendre conscience des pressions que subit cette catégorie particulière de journalistes, ceux qui dénoncent, par la seule force de leurs dessins, les absurdités, les injustices et les ignominies du monde dans lequel nous vivons. Des coups de fil de Nicolas Sarkozy à la direction du Monde, en passant par les convocations de  M. Zlatkovsky au F.S.B, jusqu'aux menaces anonymes reçues par la vénézuélienne de R. Suprani, le film dresse une typologie des intimidations qu'ont à subir les caricaturistes, d'autant plus inquiétantes qu'elles sont diffuses.

Si la situation de Plantu paraît plus enviable que celle de ses camarades (c'est d’ailleurs pour cela qu'il est à l’origine de l’association Cartooning for Peace, créée à l’ONU en 2006 sous l’égide de Kofi Annan), le spectateur perçoit le contraste entre des climats politiques très différents, et le degré de liberté que ceux-ci laissent aux caricaturistes. Le rapprochement entre les deux (seules) femmes présentées dans le film, la vénézuélienne R. Suprani et la tunisienne M. Merabtèn, dresse ainsi un tableau saisissant de l’état de leurs pays respectifs : à l’organisation sociale complètement quadrillée mise en place par le système Chavez répond le chaos d’une Tunisie qui s'est vue voler sa révolution. La confrontation des différents dessins, longuement montrés à l'écran, est également intéressante, en ce qu'elle traduit les préoccupations mais aussi les tabous du public, très différents d'un pays à l'autre : si Damien Glez au Burkina Faso n’y va pas de main-morte avec les chefs d’état, l'ivoirien Lassane Zohore est davantage bon enfant. Un phallus, qui sert de support pour croquer un soldat, ne passera pas ici, alors que Jeff Danziger représente Dick Cheney nu jetant un préservatif à l’effigie de Bush aux toilettes ; Plantu s’interdit de dessiner des juifs avec un gros nez, ce à quoi s’adonne avec délectation l'israélien Kichka.

De fait il paraît difficile de donner une définition universelle de la liberté d’expression et de ses limites, tant les situations du film rappellent constamment le « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » de Pascal. C'est la limite de ce documentaire, qui s'en tient à une célébration, certes louable et nécessaire, du courage de ces "fantassins de la démocratie", et s'arrête au seuil de questionnements plus délicats : la liberté d'expression est-elle une valeur absolue (on se rappelle le débat sur l'affaire Dieudonné, ou celui sur les caricatures de Mahomet) ? la caricature ou le dessin humoristiques sont-ils bons par nature (cf l'usage de l'image antisémite par la presse d'avant-guerre) ? le dessin fonctionnant sur l'implicite et la complicité avec le lecteur, peut-il n'être pas ou mal compris ?

Il n'en reste pas moins que Caricaturistes est un film qui plaira sans doute aux élèves, et qui peut être très utile à l'enseignant, d'abord par le tableau très large qu'il dresse du monde contemporain (à ce titre la rencontre de l’Israëlien Kichka et du Palestinien Boukhari est très intéressante), et ensuite parce qu'il peut permettre aux professeurs (de Lettres et d’Histoire-Géographie) de rebondir sur l’analyse d’images, dont l’expérience démontre qu’elle de plus en plus malaisée, pour les élèves du Secondaire comme pour les étudiants.

[Caricaturistes, fantassins de la démocratie de Stéphanie Valloato. 2013. Durée : 106 mn. Distribution : Europacorp. Sortie le 28 mai 2014]

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe, sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté dans Dans les salles par comtessa le 01.06.14 à 21:52 - Réagir

new site