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Braddock America : la fascination des ruines

Braddock America

On ?voquait ici m?me, ? l'occasion d'un article sur le dernier film de Jim Jarmusch, la fascination pour les ruines. Si au temps des romantiques cette fascination s'exer?ait sur les vestiges monumentaux des civilisations grecque et romaine, elle s'est report? en ce d?but de XXI?me si?cle sur un patrimoine plus r?cent mais non moins d?grad? : les restes de la civilisation industrielle occidentale, usines d?saffect?s, friches industrielles, cit?s ouvri?res en d?sh?rence.
Dans Only lovers left alive, Jarmush montrait la majestueuse d?confiture de la ville de Detroit, Michigan, ex-capitale de l'industrie automobile (surnomm?e Motor City ou Motown). Le documentaire Braddock America de Jean-Lo?c Portron et Gabriella Kessler, nous transporte quelques centaines de kilom?tres au sud, dans la banlieue de Pittsburgh, Pennsylvanie, au cœur de la "Fonderie", la r?gion de l'acier am?ricain.

Au fil des d?ambulations dans cette ville (presque) fant?me, et d'une galerie d'attachants portraits, le documentaire dresse une s?rie de th?matiques famili?res : la nostalgie de l'?ge d'or, le ressentiment contre le cynisme des d?cideurs ?conomiques, la fiert? malgr? tout… Le plus frappant a posteriori dans ces t?moignages est sans doute le sentiment d'invincibilit? de cette "aristocratie ouvri?re" persuad?e que rien ne pouvait lui arriver, que Braddock serait toujours Braddock, que le monde aurait toujours besoin de l'acier am?ricain : ainsi cet ouvrier qui fait construire une piscine pour occuper une p?riode de ch?mage dont il ne s'imagine pas un instant qu'elle puisse perdurer, et encore moins devenir d?finitive…

Le film est remarquable par son ambition formelle : on saluera la musique ent?tante de Valentin Portron, la qualit? plastique de l'image, mais surtout le travail subtil de montage qui tisse les t?moignages d'aujourd'hui aux images d'archives... Celles-ci (hauts-fourneaux fonctionnant ? plein r?gime, th?ories d'ouvriers le jour de la paye, sc?nes de famille) ne sont pas utilis?es pour leur valeur informative mais pour leur charge romanesque et ?motionnelle, comme des r?miniscences nostalgiques d'un temps de prosp?rit? : comment cet enfer d'acier, de bruit et de fureur, s'est transform? ? la faveur du temps qui passe en un v?ritable paradis perdu ? H?las, pass? la s?duction de la premi?re demi-heure, rien de bien neuf dans ce lamento de la d?sindustrialisation (dernier documentaire d'une longue s?rie sur le sujet), que vient encore alourdir un retour deux si?cles en arri?re (une des grandes batailles de la Guerre de Sept Ans s'est d?roul?e non loin de l?) dont on se demande en quoi il ?claire le pr?sent. En l'absence d'un v?ritable enjeu narratif (comme celui qui animait l'autrement plus combattif Cleveland contre Wall Street de Jean-St?phane Bron) ou simplement d'une lueur d'espoir, le spectateur, faute de partager la fascination manifeste des documentaristes pour leurs personnages, glisse insensiblement de la m?lancolie ? l'ennui

[Braddock America de Jean-Lo?c Portron et Gabriela Kessler. 2013. Dur?e : 101 mn. Distribution : ZED. Sortie le 12 mars 2014]

Pour aller plus loin :
> Un dossier sur le film
> Des extraits in?dits comment?s par les deux cin?astes

Posté dans Dans les salles par zama le 14.03.14 à 17:18 - Réagir

Beaucoup de bruit pour rien : entretien avec S. Hatchuel et A. Hudelet

Beaucoup de bruit pour rien

Sarah Hatchuel et Ariane Hudelet sont toutes deux universitaires, spécialistes des rapports entre cinéma et littérature. Elles travaillent également sur l'univers des séries télévisées anglo-saxonnes et dans ce cadre collaborent au sein du projet GUEST-Normandie, Groupe Universitaire d’Etudes sur les Séries Télévisées (voir leurs biographies détaillées en fin d'entretien).
C'est à ce double titre que nous avons voulu les interroger sur le film de Joss Whedon 
Beaucoup de bruit pour rien (au cinéma le 29 janvier) nouvelle adaptation de la comédie de Shakespeare par l'un des cinéastes et showrunners ("créateur de série") américains les plus en vue du moment.

Zéro de conduite.net : Qu'avez-vous pensé du film de Joss Whedon ?

Sarah Hatchuel : C'est une adaptation très réussie de Shakespeare, dont on peut tout à fait se servir pédagogiquement. On pense inévitablement à la version de Kenneth Branagh ; il serait très intéressant de comparer les deux. Il y a en effet dans les deux films un ton, une esthétique et un choix d'époque très différents. Branagh est clairement dans l'épique, avec des clins d'œil au western, au "musical". Il privilégie les paysages grandioses, les extérieurs, les couleurs, tandis que Whedon applique à la pièce un traitement beaucoup plus intime, en intérieurs, en noir et blanc. La grande villa en Toscane était un peu l'héroïne du film de Branagh, tandis que Whedon se recentre sur le couple Beatrice/Benedick.

Ariane Hudelet : La grande qualité du film à d'arriver à faire un Shakespeare "américain". Les personnages sont des gens aisés de la jet set, qui habitent dans une villa luxueuse, et on accepte sans aucun problème qu'ils parlent "shakespearien". On l'accepte d'autant plus volontiers que l'esthétique du film est truffée de références cinématographiques. Il y a un côté Woody Allen dans l'utilisation du noir et blanc et du jazz, dans la fluidité de la mise en scène, qui passe d'une conversation à l'autre… Le film fait également de nombreuses références à la comédie hollywoodienne "screwball", ces films des années quarante et cinquante mettant en scènes des couples animés d'une sorte de tension à la fois conflictuelle et érotique (généralement joués par Katharine Hepburn, Spencer Tracy, Cary Grant ou James Stewart).

S.H. : On voit d'ailleurs bien que Much Ado About Nothing préfigure ces comédies hollywoodiennes.

Zero de conduite.net : Le film est signé par un des "papes" de la "pop culture" américaine, le créateur de la série Buffy contre les vampires. Au-delà des adaptations proprement dites, quelle est l'influence de Shakespeare sur cette culture (cinéma, série, bandes dessinées) ?

S.H. : Elle est immense, évidemment. Toute la culture anglo-saxonne est imprégnée de deux textes fondamentaux : la Bible et Shakespeare ! On sent d'ailleurs dans le film une grande familiarité avec le théâtre shakespearien. Joss Whedon avait l'habitude d'inviter chez lui ses amis comédiens pour faire des lectures shakespeariennes, et c'est dans le cadre d'une de ces lectures qu'il a pu lancer le tournage de Much Ado About Nothing. Il émane du film un plaisir communicatif : plaisir de la mise en scène, avec le jeu sur la théâtralité (par exemple quand un personnage se cache derrière un buisson de pure convention), mais aussi et surtout plaisir du jeu pour les comédiens. Les acteurs sont vraiment dans le "camp", dans l'exposition du jeu.  
Il y a une spontanéité très américaine, que l'on retrouve dans les musicals (les films avec Judy Garland, Mickey Rooney) : "let's put on a show and see what happens !". On retrouve un peu le même esprit en Angleterre avec les pageants, ces spectacles qui se jouent à Noël par exemple. A cet égard le film de Whedon m'a rappelé un autre film de Kenneth Branagh, In the Bleak Midwinter (Au beau milieu de l'hiver, 1995), qui raconte comment une troupe d'acteurs désœuvrés investit l'église d'un petit village pour y monter Hamlet avec trois bouts de ficelle. Whedon est un peu dans le même esprit, la mise en abyme en moins.

A.H. : Quand on connaît Joss Whedon c'est tout sauf surprenant : c'est un homme d'une grande culture, qui adore mélanger les genres, les registres. Ce qui compte vraiment dans Buffy contre les vampires, au-delà des codes du fantastique, c'est le mélange de références à la culture classique (par exemple le mythe de Pygmalion) et à la culture ultra-contemporaine, l'alternance entre l'action pure et ce qu'on appelle le "wit" en anglais (les traits d'esprits, les jeux de mots). On retrouve dans Much Ado About Nothing, ce mélange complètement décomplexé de références, le plaisir de mêler Shakespeare au cinéma américain et à l'univers de Whedon (à travers la présence des acteurs de ses différentes séries).

S.H. : Le film se place à cet égard dans une voie ouverte en 1996 par Al Pacino avec Looking for Richard. Les deux films montrent que les Américains n'ont absolument pas à se justifier d'adapter Shakespeare : il leur appartient tout autant qu'aux Anglais. Ils s'affranchissent ainsi de cette sorte d'intimidation exercée par les "acteurs shakespeariens" anglais : les acteurs de Joss Whedon sont dans un jeu très naturel, voire naturaliste, et cela fonctionne parfaitement.

A.H. : Whedon est un adaptateur, un recycleur, mais un peu comme Shakespeare à son époque ! Shakespeare n'a créé que deux pièces ex nihilo, sans s'inspirer de sources externes : The Tempest et Midsummer Night's Dream. Pour Much Ado About Nothing, il s'est inspiré d'une histoire écrite par un moine italien. Il ne faut pas sacraliser Shakespeare, en faire un canon intouchable…

Zéro de conduite.net : Comment résumer les thématiques de la pièce de Shakespeare ?

S.H. : Il est intéressant de revenir au titre original, Much Ado About Nothing, qui est beaucoup plus polysémique que sa traduction française. "Nothing" à l'époque élisabéthaine pouvait s'entendre de différentes façons : c'est d'abord, comme aujourd'hui, le "rien", d'où l'idée du "tout ça pour ça !", que reprend le titre français. Mais "nothing" pouvait aussi se prononcer, à l'époque élisabéthaine, comme "noting", remarquer : cela donnerait donc ici "beaucoup de bruit pour la vision, l'observation" ou pour la "surveillance". Cela renvoie au thème du voyeurisme, qui est très important dans la pièce : il y a beaucoup de moments où les personnages s'épient, se surveillent, s'écoutent. Joss Whedon a très bien exploité cette dimension en encadrant souvent ses personnages à travers des fenêtres, des portes, des vitres, en les capturant dans le reflet d'un miroir ou d'une fenêtre, ou bien en choisissant des angles frappants (en surplomb par exemple), qui donnent le sentiment d'un regard un peu voyeur.
Enfin, à l'époque élisabéthaine le mot "nothing" pouvait aussi désigner le sexe féminin, que l'on définissait en creux, par opposition au sexe masculin (no-thing : qui est dénué de quelque chose). Much Ado About Nothing est donc également une pièce sur le genre. C'est d'autant plus fort que les rôles féminins étaient joués à l'époque par des hommes. Quand Beatrice dit : "Ha si seulement j'étais un homme, je pourrais aller tuer Claudio et manger son cœur sur la place du marché !", il faut se souvenir qu'à l'époque c'était un homme jouant une femme qui prononçait ces mots. Il y a donc là un jeu sur les frontières entre le masculin et le féminin.

A.H. : Joss Whedon aime les héroïnes fortes, à l'image de Buffy. Il n'est pas étonnant qu'il s'intéresse à un personnage comme Beatrice.

(…) Lire la suite de l'entretien sur le site pédagogique du film.

Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado about Nothing), de Joss Whedon, au cinéma le 29 janvier

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Anglais, Français), sur la boutique DVD Zérodeconduite.  

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 28.01.14 à 10:42 - Réagir

Beaucoup de bruit pour rien : le site p?dagogique

Beaucoup de bruit pour rien

Quand Joss Whedon, le créateur de la série Buffy contre les vampires et et le réalisateur du "blockbuster" The Avengers, s'empare d'une des plus célèbres comédies de Shakespeare, Much Ado about Nothing (Beaucoup de bruit pour rien) cela donne… une très jolie surprise, légère et euphorisante comme les bulles du champagne. Du champagne, entre autres alcools, il y en a beaucoup dans le film, qui transpose l'intrigue de Shakespeare (ou les amours contrariées de Beatrice, Benedick, Hero et Leonato) dans la jet-set californienne d'aujourd'hui, à la manière d'un Baz Luhrmann.
Dans un noir et blanc et sur une musique jazzy qui rappellent l'univers de Woody Allen, les acteurs s'approprient brillamment la langue de Shakespeare, pour le plus grand plaisir du spectateur. Alors que 2014 sera en France l'année anniversaire de la naissance de Shakespeare ("Shakespeare 450"), le film est une jolie occasion d'introduire les élèves à ses comédies, en s'appuyant pourquoi pas, à titre de comparaison, sur la version de Kenneth Branagh, sortie il y a tout juste vingt ans.

Zérodeconduite.net consacre un site pédagogique au film, avec un dossier en Anglais et en Français.

Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado about nothing) de Joss Whedon, au cinéma le 29 janvier 2014
> Le site pédagogique : www.zerodeconduite.net/beaucoupdebruitpourrien

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Anglais, Français), sur la boutique DVD Zérodeconduite.   

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 22.12.13 à 23:50 - Réagir

Mandela, un long chemin vers la libert? : Nelson et Winnie

Mandela, un long chemin vers la libert?

Imagin? d?s 1995 par le producteur sud-africain Anant Singh, Mandela, A long walk to freedom ne sort sur les ?crans de cin?ma qu'aujourd'hui, alors que le monde ach?ve ? peine de c?l?brer la disparition de la derni?re ic?ne politique du XX?me si?cle. Ce hasard ach?ve de consacrer le film de Justin Chadwick comme LE "biopic" du premier pr?sident de l'Afrique du Sud post-apartheid : d'abord parce qu'il se pr?sente comme l'adaptation fid?le de l'autobiographie de "Madiba" ; ensuite, et surtout, parce qu'? la diff?rence d'œuvres ant?rieures (Goodbye Bafana, qui se concentrait sur la captivit? de Mandela, Invictus, qui roman?ait la victoire de l'?quipe sud-africaine ? la Coupe du Monde de Rugby de 1994) ce nouveau film suit Mandela suit la majeure partie de sa vie.

A la faveur des hommages, r?trospectives, dossiers sp?ciaux qui ont ces derniers jours ?clair? les moindres zones d'ombre de la vie du grand homme, on mesure la gageure que repr?sente une telle entreprise : comment r?sumer en deux heures et quelques (de ce qui doit rester un divertissement populaire) une "longue marche" de plus de soixante ans, avec ses brusques acc?l?rations (la p?riode de clandestinit?, le proc?s de Rivonia, la lib?ration) mais aussi le long et d?sesp?rant tunnel que constitu?rent ses 27 ann?es d'incarc?ration ? Quel fil narratif tirer pour donner unit? et coh?rence ? l'accumulation de faits biographiques d?j? largement connus ?

Le film choisit judicieusement de mettre l'accent sur la relation qui unit Nelson ? "l'autre Mandela" : Winnie Madikizela Mandela, compagne tendrement aim?e qui se muera par la force des choses en partenaire, puis en adversaire, politiques. C'est un choix doublement f?cond : sur le plan de la fiction, montrer un Mandela ambitieux, coquet, un peu coureur, en un mot humain, et le faire incarner par un acteur de quarante ans (Idriss Elba, star de la s?rie The Wire), permet de nous faire un tant soit peu ressentir la violence que subit Madiba, ? qui furent vol?s vingt-sept ann?es de sa vie sentimentale, sexuelle, familiale… Sur le plan historique, l'accent mis sur la relation entre Nelson et Winnie est aussi un excellent raccourci pour faire comprendre la grandeur politique de Mandela : cette capacit? ? d?passer le ressentiment pour imposer la r?conciliation ? un pays au bord de la guerre civile (le film montre les affrontements entre partisans de l'ANC et zulus de l'Inkhata, alors tent?s par la s?cession), alors que la majorit? de ses partisans semblait aveugl?e par son esprit de revanche. Ceux-l?, c'est Winnie qui les repr?sente dans le film, Winnie auquel le r?gime sud-africain, non contente de l'avoir s?par?e de son mari et du p?re de ses filles, fit endurer un v?ritable calvaire (vexations, incarc?rations, torture, exil), la transformant en opposante farouche et d?termin?e. Et c'est encore elle qui les repr?sente aujourd'hui, malgr? des frasques (dont une accusation de meurtre) sur lesquelles le film passe pudiquement (fid?le en cela ? l'indulgence que lui manifesta toujours Nelson) : tous ceux qui pensent que les blancs s'en sont tir?s ? bon compte, et que Madiba leur a vol? "leur r?volution".

Sans aucune audace sur le plan cin?matographique mais dot? de moyens cons?quents, Mandela, un long chemin vers la libert? est donc un biopic qui s'acquitte honn?tement de sa tache, et qui pourra ?tre utile aux enseignants, notamment d'anglais, souhaitant aborder l'Afrique du Sud et le parcours de Mandela en classe.

[Mandela, un long chemin vers la libert? de Justin Chadwick. 2013. Dur?e : 139 mn. Distribution : Path?. Sortie le 18 d?cembre 2013]

Pour aller plus loin :
> Un dossier p?dagogique en Histoire sur le film de Justin Chadwich
> Notre site p?dagogique sur le film Goodbye Bafana de Bille August (2007) : il propose un dossier p?dagogique (Anglais, Histoire) ainsi que le magazine Cin?classe du Monde de l'?ducation, avec notamment une interview de l'historien François-Xavier Fauvelle-Aymar qui replace l'histoire de l'apartheid dans celle des relations internationales (expliquant ainsi le soutien dont b?n?ficia tr?s longtemps l'Afrique du Sud de la part des d?mocraties occidentales), point que n'aborde pas le film
> Des ressources pour les enseignants d'Anglais sur le site acad?mique de Dijon

Posté dans Dans les salles par zama le 18.12.13 à 17:06 - Réagir

The Lunchbox : In(de) the mood for love

The Lunchbox

Le premier long-m?trage de Ritesh Batra, d?couverte de la derni?re Semaine de la Critique (Cannes 2013) raconte la magnifique "tomb?e en amour" de deux personnages que tout oppose : Ila (Nimrat Kaur), jeune ?pouse d?laiss?e de la classe moyenne, et Saajan (Irrfan Khan, d?j? vu dans Slumdog Millionaire, The Amazing Spiderman, L'Histoire de Pi), comptable misanthrope ? la veille de la retraite. Cet innamoramento est d'autant plus sublime qu'il est ?conome de ses effets : loin de tout lyrisme, il se glisse dans les silences, les non-dits et les rendez-vous manqu?s, et prend pour cadre un Bombay quotidien et r?aliste, ? cent lieues des sucreries bollywoodiennes.

Comme dans In the mood for love de Wong Kar Wa?, on retrouve donc une ?pouse d?laiss?e : Ila pr?pare chaque matin des plats d?licieux pour reconqu?rir son mari, et les lui fait livrer au bureau dans la "lunch-box" en m?tal qui donne son titre au film. On d?couvre avec curiosit? l'organisation des Dabbawallahs, ce syst?me sophistiqu? de livraisons quotidiennes qui permet ? la population de Bombay de consommer au bureau des plats faits maison. Par extraordinaire (la statistique est d'une erreur sur un million, selon des math?maticiens de Harvard), le livreur se trompe et sert l'un de ces d?lices, non pas au mari distant, mais ? l'inconnu Saajan... La lunch box va ainsi devenir l'espace d'une rencontre gustative et servir ? l'?change d'une correspondance, d'abord lapidaire, puis plus ample, dans laquelle chacun des protagonistes va r?v?ler ses failles et ses blessures. Le r?alisateur ?vacue la question morale d'un possible adult?re entre Saajan, le veuf et Ila la femme mari?e, en montrant la souffrance existentielle d'Ila qui malgr? tous ses efforts n'arrive pas ? cr?er le dialogue avec son ?poux, et dont un fait divers rapport? ? la radio (une m?re de famille qui se suicide avec ses enfants) laisse entrevoir le destin tragique. Par ailleurs le film se pla?t ? rapprocher une jeune et belle femme et un homme entrant en vieillesse, qui, m?me s'il porte toujours beau, commence ? "sentir l'odeur de son grand-p?re" : Saajan refusera la facilit? et la vanit? de la s?duction, contrastant en cela avec le personnage de l'?poux volage.

Les destins de ces deux personnages qui n'?taient pas appel?s ? se croiser sont figur?s par les trains bond?s, et, surtout, par le trajet de la lunchbox verte, ballott?e par les Dabbawallahs dans le labyrinthe inextricable de Bombay.? M?me si Ila et Saajan ?changent leurs souvenirs nostalgiques d'une Inde pass?e, le film se tourne r?solument vers le futur : il s'agit pour Ila de commencer une nouvelle vie, et pour Ritesh Batra d'envisager une soci?t? moins cruelle envers ses femmes… C'est ici qu'il convient d'?voquer Shaikh (Nawazuddin Siddiqui), le troisi?me personnage du film, jeune employ? que Saajan est cens? former avant son d?part : orphelin aux faux airs de Tony Curtis indien, mi-escroc, mi-h?ros, Shaikh parvient par son humour gracieux ? se faire adopter par Saajan, comme il a r?ussi ? convaincre la famille de son beau-p?re de c?l?brer le mariage avec la jeune fille qui avait tout quitt? pour lui. Cette touche picaresque ajoute au charme d'un film qui joue sur les sensations, ? travers un d?fil? de plats ?pic?s qui scandent l'?volution int?rieure des personnages…

D?s la quatri?me, on peut conseiller aux ?l?ves ce tr?s joli film (d'ailleurs s?lectionn? pour le Prix Jean Renoir des Lyc?ens 2014) qui offre un regard loin des clich?s sur l'Inde. M?me si certains passages sont en hindi, le film peut ?tre utilis? en cours d'anglais pour aborder cet ex-pays du Commonwealth. Il pourra ?galement ?tre abord? en cours de g?ographie pour l'?tude de la ville de Mumba?/Bombay, en Seconde comme ?tude de cas sur "Villes et d?veloppement" durables, en Terminale ES/L pour le chapitre sur "Mumbai, modernit?, in?galit?s". Le film est particuli?rement int?ressant par son illustration de la mobilit? urbaine, celles des hommes (mouvements pendulaires des travailleurs dans les trains de banlieue bond?s, embouteillages dantesques dans les rues) comme celle des marchandises (les trajets complexes, utilisant diff?rents moyens de transport, des lunchboxes), et par le tableau des in?galit?s sociales et spatiales qu'il laisse appara?tre en filigrane.

[The Lunchbox de Ritesh Batra. 2013. Dur?e : Distribution : Happiness. Sortie le 11 d?cembre 2013]

Pour aller plus loin :
> La fiche p?dagogique du Prix Jean Renoir

Posté dans Dans les salles par comtessa le 11.12.13 à 12:24 - 1 commentaire

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