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Faites le mur : le Banksy que vous pouvez vous offrir

Il est passé par ici, il repassera par là… Durant tout le mois d'octobre, le génial Banksy, "artiste de rue", le plus célèbre, le plus secret et — accessoirement — le plus cher au monde a défrayé la chronique newyorkaise avec son projet de résidence sauvage : créer une œuvre par jour dans les rues la "grosse pomme", dont l'emplacement était annoncé après coup sur son site internet… C'est l'occasion de découvrir la seule œuvre que – sauf nouveau miracle banksyen – la plupart d'entre nous pourront jamais s'offrir : son film Faites le mur (Exit through the gift shop en VO), sorti en France en 2010, aujourd'hui édité en DVD (et disponible sur la boutique Zérodeconduite.net). Faites le mur est le portrait d'un personnage nommé Thierry Guetta, magnat français (accent inénarrable inclus) de la fripe et vidéaste compulsif, s'improvisant témoin passionné du mouvement street art et de ses figures de proue. Mais s'avérant incapable de tirer un film cohérent de ses quelques dix-mille heures de rushes, Thierry Guetta décide d'abandonner son rôle de témoin pour se "mettre à son compte" sous le pseudonyme de "Mister Brainwash", caricature vivante des dérives de l'art contemporain, parvenant à vendre à prix d'or des œuvres ineptes entourées d'un discours fumeux, au grand dam de ses mentors (le film a failli s'appeler "Comment vendre de la m… à des c…")… 

Il ne fallait pas s'attendre à un documentaire classique de la part de ce trublion qui a distribué des faux billets à l'effigie de Lady Di, introduit le costume de Guantanamo à Disneyland, ou repeint le mur de séparation entre Israël et la Palestine (entre autres exploits)… Ce brillant mockumentary, constamment drôle et vivifiant, est non seulement un témoignage de première main sur le mouvement street art (dont on voit les œuvres en situation, et les principaux artistes : Space Invader, Shepard Fairy, Banksy lui-même), mais aussi et surtout un manifeste de l'art de Banksy appliqué au cinéma.
Il ne manquera pas d'enthousiasmer et d'interpeller (quel est le vrai du faux) les lycéens, et c'est pour cela que nous proposons le DVD dans notre boutique avec un dossier pédagogique destiné aux profs d'anglais. On consultera aussi avec profit l'interview de l'historien de l'art Alain Milon, consacré à ce film et à Vandal de Hélier Cisterne.

Dans la boutique Zérodeconduite.net :
Faites le mur (Exit through the gift shop)
de Banksy, 2010, DVD France Télévisions Distribution
DVD + droits d'utilisation en classe et de prêt + dossier pédagogique anglais

Bonus : un excellent article du Monde faisant le point sur Banksy : "Banksy, génie ou imposteur" ?

 

Posté dans Dans les bacs par Zéro de conduite le 30.10.13 à 16:51 - Réagir

M?moires de nos p?res

 

Premier épisode de la saga consacrée par Clint Eastwood à la bataille d'Iwo Jima, Mémoires de nos pères s'attache à explorer le point de vue américain sur ce sanglant épisode de la Seconde Guerre Mondiale (il faudra attendre 2007 et la sortie de Lettres d'Iwo Jima pour en découvrir la vision japonaise).
Mémoires de nos pères est l'adaptation d'un récit de James Bradley dont le père, vétéran de la bataille de l'île d'Iwo Jima, péniblement prise aux Japonais, fit partie des six soldats qui hissèrent le drapeau américain sur le mont Suribachi le 23 février 1945.
Cette action fut immortalisée par le photographe Joe Rosenthal. Le film traite l'histoire du cliché de cette scène (voir cette analyse de la photo, parmi 4 autres, proposée le site académique de Strasbourg) destiné à devenir, dans un premier temps le symbole de la future victoire américaine, puis quelques années plus tard une image-emblème (statue) de la force et de la valeur des soldats américains.
Grâce à de fréquents flash-backs, Clint Eastwood entrelace l'histoire vécue par ces soldats lors de la prise de cette île avec celle de la tournée des trois survivants de la photographie de Rosenthal aux Etats-Unis, acclamés comme des héros au cours d'une campagne publicitaire destinée à inciter les Américains à acheter des bons de guerre. Ce long-métrage, qui n'est pas un simple film de guerre, mène ainsi une réflexion approfondie sur la construction de l'Histoire : comment passe-t-on de la simple réalité des combats à un épisode légendaire de l'histoire d'une nation ? Eastwood choisit d'y répondre en montrant à la fois la transformation d'une photographie en une icône patriotique comme celle de simples soldats en véritables héros d'une nation.
Ce film peut se prêter par ailleurs à un travail pédagogique dans le cadre du programme d'histoire des premières générales et de la Terminale STG, consacré à la Seconde Guerre Mondiale. Il présente en effet la réalité des combats menés lors de la reconquête du Pacifique, qui sont plus rarement abordés au cinéma que les grandes batailles européennes de cette période. Il est utile d'autre part pour comprendre les différents enjeux de la guerre totale menée par les Etats-Unis : la tournée des survivants du cliché de Rosenthal rappelle en effet l'intense travail de propagande mis en oeuvre pour convaincre les Américains du bien-fondé de leur combat comme de l'impérieuse nécessité de financer l'effort de guerre de la nation.
On pourra par ailleurs, en inscrivant ce long-métrage dans la filmographie de Clint Eastwood, étudier l'appréhension de l'histoire des Etats-Unis par Hollywood. Le metteur en scène, ancienne icône des westerns et des films policiers américains (Le Bon, la Brute et le Truand ; L'inspecteur Harry), s'interroge en effet depuis plus d'une quinzaine d'années sur les principes fondateurs de l'histoire de son pays, qu'il a lui-même longtemps incarnés. Comme Impitoyable et Space Cow Boys, le film rappelle en effet combien l'allégeance aux épisodes glorieux de la nation et la soumission respectueuse à une généalogie de héros pose problème à un pays qui aujourd'hui met en question la valeur de ses mythes fondateurs.

[Mémoires de nos pères de Clint Eastwood. 2006. Durée : 2 h 12. Distribution : Warner Bros. Sortie le 25 octobre 2006]

Posté dans Dans les salles par zama le 26.10.13 à 18:31 - 10 commentaires

As I lay dying : entretien avec Fr?d?rique Spill

As I lay dying

Quand on demandait ? William Faulkner ce qu'il faisait ? Hollywood, il r?pondait en toute simplicit? : "La pute". L'anecdote r?sume ? elle seule le clich? du grand ?crivain sudiste g?chant son g?nie pour quelques poign?es de dollar dans la Babylone du septi?me art, clich? savoureusement mis en sc?ne par les fr?res Coen dans Barton Fink ? travers leur personnage ? cl? de W.P. Mayhew.

Il serait dommage de s'en tenir ? ?a pour r?sumer les rapports entre Faulkner et le cin?ma : d'un c?t?, l'auteur du Bruit et la fureur a notamment co-?crit cinq films avec Howard Hawks, dont Le Grand sommeil et Le Port de l'angoisse, comme le rappelle Philippe Garnier ; de l'autre, ses romans et nouvelles ont inspir? des cin?astes comme Douglas Sirk (La Ronde de l'aube, 1957, d'apr?s Pyl?ne), Martin Ritt ou Tony Richardson… Aujourd'hui, c'est le jeune James Franco qui s'attaque ? un des chefs d'œuvre de Faulkner, Tandis que j'agonise, et au d?fi que pose sa narration ?clat?e et son style touffu… On a beaucoup parl?, notamment lors de la pr?sentation du film au dernier Festival de Cannes, du choix du split-screen pour retranscrire la multiplicit? des points de vue. Mais la grande r?ussite du film de J. Franco est sans doute d'avoir r?ussi ? donner chair cin?matographique, ? travers les com?diens et la mise en sc?ne, ? ce petit coin de Tennessee qui constitue le d?cor de la quasi totalit? de son œuvre de fiction : le comt? de Yoknapatowpha.

Nous avons interrog? l'universitaire Fr?d?rique Spill, Ma?tre de conf?rences en litt?rature am?ricaine ? l'universit? de Picardie, et sp?cialiste de Faulkner (L'idiotie chez William Faulkner, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2009), pour mieux cerner l'univers fictionnel de Faulkner et sa place dans l'histoire litt?raire. Cet entretien est ? retrouver en int?gralit? sur le site p?dagogique du film, avec un dossier p?dagogique destin? aux enseignants d'anglais.

Pouvez-vous nous pr?senter l'?crivain William Faulkner ?

F. Spill : Faulkner est un ?crivain du sud des ?tats-Unis. Il est n? en 1897 dans l'?tat du Mississippi et y a pass? presque toute sa vie, ? quelques excursions pr?s ? la Nouvelle Orl?ans ou en Europe au moment o? il ?tait un ?crivain en herbe. Lorsqu'il re?oit le prix Nobel de litt?rature en 1949, il est amen? ? voyager mais il conserve un fort attachement ? sa r?gion. Il est tr?s ancr? dans son terroir, notamment dans la ville d'Oxford au Mississippi qui se situe ? quelques dizaines de kilom?tres de Memphis (Tennessee).?

L'oeuvre de Faulkner se d?roule essentiellement dans le sud des Etats-Unis.

F. Spill :? L'auteur a recr?? cet environnement sp?cifique dans sa fiction. Toute son oeuvre, ? quelques exceptions pr?s, se passe dans le comt? fictif du Yoknapatawpha, nomm? pour la premi?re fois dans le roman As I lay dying. Il a ?tabli, ? plusieurs moments de sa carri?re, une carte du comt? qui retrace les lieux majeurs de l'oeuvre. Dans ce comt?, les personnages se croisent et reviennent d'un roman ? l'autre. Cela ressemble un peu ? une com?die humaine balzacienne. Dans le film de James Franco, il y a une allusion ? Snopes, le personnage qui vend l'attelage de mules. Cette famille Snopes prend de l'ampleur ? mesure que l'oeuvre de Faulkner s'accro?t. Une trilogie lui est enti?rement consacr?e.

Le roman As I lay dying a ?t? ?crit dans les ann?es 30. Quel est le contexte historique ?

F. Spill : Les ?tats-Unis traversent la Grande D?pression qui suit le krach de Wall Street de 1929. Le ch?mage augmente, c'est la crise. Une s?rie de temp?tes de poussi?re, appel?e le Dust Bowl, affecte le sud du pays et plonge les paysans dans la mis?re. Les visages des personnages du film le rendent tr?s bien. Ils rappellent les photographies de Dorothea Lange. Quant au roman, la l?gende veut qu'il ait ?t? ?crit en quelques semaines et d'un seul jet, au moment o? William Faulkner n'?tait pas encore un ?crivain connu. Il travaillait comme gardien dans la centrale ?lectrique d'Oxford au Mississippi.

William Faulkner est une figure embl?matique de la litt?rature moderne.

F. Spill : Les deux premiers romans qu'on associe traditionnellement au modernisme sont les romans faulkn?riens Le Bruit et la Fureur (The Sound and the Fury) et Tandis que j'agonise (As I lay dying) ainsi que le roman d'Ernest Hemingway, Le soleil se l?ve aussi (Fiesta). De l'autre c?t? de l'Atlantique, le pr?c?dent des auteurs comme James Joyce ou Virginia Woolf, qui ont donn? corps et ?me ? ce mouvement d'apr?s-guerre qu'est le modernisme. Il se caract?rise par la fragmentation de ses choix esth?tiques. Il rend compte d'un monde d?truit, fait de morceaux et de fragments, ? l'issue de la Premi?re Guerre Mondiale.

Comment se traduit la fragmentation dans la litt?rature de William Faulkner ?

F. Spill : C'est la fin du narrateur omniscient qui conna?t le pass?, le pr?sent et l'avenir de ses personnages, et ce qu'ils pensent. Il n'y a plus de narrateur fiable auquel on peut faire confiance dans les informations qu'il v?hicule. L'incertitude est permanente. Le lecteur est livr? ? la subjectivit? d'un narrateur et puis d'un autre.

(…) (Lire la suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film)

[As I lay dying de James Franco. 2013. Dur?e : 1 h 50. Distribution : Metropolitan Filmexport. Sortie : 9 octobre 2013]

Posté dans Entretiens par zama le 08.10.13 à 23:12 - Réagir

As I lay dying : le site p?dagogique

As I lay dying

William Faulkner, le "stream of consciousness", 59 chapitres et 14 narrateurs diff?rents : le moins qu'on puisse dire est que James Franco, acteur star (127 heures, Le Monde fantastique d'Oz, La Plan?te des Singes : les origines) et r?alisateur ?mergent, n'a pas eu froid aux yeux en s'attaquant ? ce monument de la litt?rature qu'est As I lay dying de William Faulkner (publi? en 1931). Pr?sent? lors du dernier Festival de Cannes dans la s?lection Un Certain Regard, le film sortira le 9 octobre sur les ?crans fran?ais, en version originale sous-titr?e.

Le site Z?rodeconduite.net lui consacre un site p?dagogique, qui propose ? la fois un dossier p?dagogique destin? aux enseignants d'Anglais (particuli?rement ceux enseignant la Litt?rature en Langue ?trang?re aux s?ries L) et un entretien avec l'universitaire Fr?d?rique Spill, sp?cialiste de Faulkner.

As I lay dying, un film de James Franco, au cin?ma le 9 octobre

Le site p?dagogique : www.zerodeconduite.net/asilaydying

Posté dans Sur le web par Zéro de conduite le 01.10.13 à 21:32 - Réagir

Jimmy P. : entretien avec la sc?nariste Julie Peyr

Jimmy P.

Julie Peyr est sc?nariste (Happy few et Douches froides d'Anthony Cordier) et romanci?re (Le Corset, Deno?l). Elle a co-?crit Jimmy P., Psychoth?rapie d'un indien des plaines avec Arnaud Desplechin et Kent Jones. David Larre enseigne la philosophie au lyc?e Maurice Utrillo de Stains, il ?crit sur le blog de critique dramatique aupoulailler.com et pour Z?rodeconduite.net. Nous les avons fait se rencontrer pour ?voquer l'?criture de Jimmy P., le travail d'adaptation du livre de Georges Devereux (Psychoth?rapie d'un Indien des plaines : r?alit?s et r?ve, 1951, r??dit? chez Fayard), la mise en sc?ne de la psychanalyse au cin?ma…

David Larre : Tout d'abord je voudrais dire que j'ai beaucoup aim? le film. A la fois il nous emm?ne dans un univers familier du cin?ma d'Arnaud Desplechin, celui de la psychanalyse, mais il le fait d'une mani?re totalement nouvelle et inattendue. Ce qui m'a le plus surpris c'est que c'est un film tr?s doux, apais?, pas aussi corrosif que peuvent les films pr?c?dents de Desplechin, par exemple dans la repr?sentation des rapports familiaux. Depuis quand Desplechin conna?t-il ce texte, et quand est venue l'id?e de l'adapter ?

Julie Peyr : Arnaud Desplechin conna?t ce texte depuis tr?s longtemps, c'est v?ritablement un de ses "livres de chevet". Il n'a pas arr?t? de le lire et le relire, il s'en est nourri pour ses films pr?c?dents, tout en poursuivant ce r?ve un peu inaccessible de l'adapter un jour. L'adaptation d'un texte non-romanesque, centr? sur une psychanalyse, tourn? aux Etats-Unis : ?a apparaissait comme une sacr?e gageure…?

D.L. : Il n'y a pas dans le film les ?l?ments saillants habituellement associ?s ? la th?rapie au cin?ma : r?sistances, transfert, d?couverte d'une sc?ne originelle atroce. Le film est ? mille lieux par exemple de l'hyst?rie de A dangerous method de David Cronenberg, consacr? ? la relation entre Freud et Jung, et du r?cit de ces "grands cas" devenus presque mythologiques. C'est un film sur la psychanalyse prise au long cours, au ras du quotidien…

J.P : Il est vrai que ce film s'?loigne d'une repr?sentation "canonique" de la psychanalyse telle que l'ont install?e les films d'Alfred Hitchcock par exemple. Il n'y a pas ce passage oblig? de la r?v?lation finale d'un traumatisme cens? expliquer le mal-?tre du personnage principal, comme dans Pas de printemps pour Marnie ou La Maison du Docteur Edwardes. Jimmy P. est plut?t un film qui va de petite d?couverte en petite d?couverte, m?me si il y a une progression dramatique, des "coups de th??tre" sur lesquels nous avons b?ti les articulations du sc?nario. C'est aussi ce qui fait la beaut? du livre et du film : ils montrent que ce dont on souffre, et dont peut nous gu?rir la psychanalyse, ce n'est pas forc?ment un traumatisme spectaculaire (viol, inceste), mais d'une multitude de petites choses qui en s'accumulant finissent par devenir insupportables. En ce sens je trouve que le film constitue un bel hommage ? la psychanalyse…

D.L. : Comment avez-vous travaill? sur le texte de Devereux ? Dans le film, l'amie de Devereux, regardant ses notes de s?ances, dit qu'elles ressemblent ? un dialogue de th??tre.?

J.P : Le livre de Devereux reproduit tous les mots prononc?s au cours de l'analyse de Jimmy Picard, du premier "bonjour" jusqu'au dernier "au revoir"… On a donc effectivement l'impression d'un dialogue de th??tre, m?me si les r?pliques sont assez longues. Tout le travail consistait ? r?duire ce texte tr?s cons?quent et ? y d?celer les points qui dans le sc?nario pouvaient constituer des ?l?ments dramatiques forts. Il fallait concilier les exigences du cin?ma et la fid?lit? au livre, ? laquelle Arnaud ?tait vraiment attach?…

D.L. : En m?me temps le film ?chappe ? l'enfermement du face ? face, au dispositif un peu ?touffant d'une s?rie comme En analyse, qui est constitu?e uniquement de s?ances. Le film prend le temps de nous pr?senter Jimmy Picard puis Devereux. Ensuite, une fois la th?rapie commenc?e, il y a de nombreuses sc?nes qui nous permettent de nous ?chapper des s?ances. D'o? avez-vous tir?s ces ?l?ments romanesques "p?riph?riques" ?

J.P : Nous avons exploit? toute une s?rie d'indices tir?s du texte, soit du dialogue lui-m?me, soit des commentaires de Devereux. On savait qu'ils n'avaient pas toujours rendez-vous dans la m?me pi?ce, qu'? un moment Jimmy s'?tait fait faire des lunettes, et caetera. Nous nous sommes accroch?s ? ces petites choses pour donner de la chair ? l'histoire, offrir un arri?re-plan ? ces s?ances. Il y a eu aussi, ?videmment tout un travail de documentation pour savoir ? quoi pouvait ressembler un h?pital militaire en 1948, la vie dans une r?serve, les rapports entre un type comme Devereux et la m?decine "officielle"…

D.L. : J'ai ?t? tr?s frapp? par la facilit? avec laquelle Jimmy rentre dans la parole, dans le principe de la cure…

J.P. : Oui c'est effectivement un des aspects ?tonnants du livre. Jimmy rentre tr?s vite en confiance, il y a une complicit? qui s'?tablit avec Devereux. Cet aspect du livre a beaucoup touch? Arnaud : la premi?re fois qu'il m'a parl? du film, il me l'a pr?sent? comme "une histoire d'amiti? entre deux tocards" ! D'un c?t? il y a un Indien qui revient sans gloire de la guerre, qui a ?t? bless? sans que l'on sache vraiment ce qu'il a ; de l'autre c?t? il y a un analyste exil? en Am?rique, qui a chang? de nationalit? et de religion, qui n'est pas reconnu par ses pairs car il n'est m?me pas m?decin… Peut-?tre sont-ce ces points communs qui font qu'ils s'entendent et se comprennent tr?s vite.

D.L. : Il y a tr?s peu de r?sistance de la part de Jimmy, le film est presque d?nu? de confrontations. La seule opposition de Jimmy vient ? la fin du film, quand il est question de religion. Je me suis demand? si ce qui se d?roulait dans le film ne correspondait pas plut?t au soulagement d'une ?me (sur le mod?le de la confession) qu'? la cure analytique proprement dite.

J.P : Dans le processus de la cure analytique le patient s'en remet compl?tement ? l'analyste. Puis arrive le moment de la fin de la cure, quand il va falloir se d?brouiller par soi-m?me. A ce moment-l? Jimmy panique ? l'id?e de se retrouver tout seul. C'est l? qu'il en appelle ? la religion et ? la figure du pr?tre. Devereux le remet face ? sa libert? et sa solitude. Jimmy en veut alors ? Devereux d'avoir fait figure de pr?tre ou d'agent protecteur indien, pour finalement l'abandonner, le laisser livr? ? lui-m?me. La col?re de Jimmy exprime son d?sarroi et sa terreur…

D.L. : Est-ce que la fin du film correspond ? l'ach?vement de la cure ? Le film semble laisser des choses en suspens, des questions non r?solues. En m?me temps il semble que Jimmy s'est all?g? de certains de ses maux, qu'un nouvel espace de possibles s'ouvre pour lui.? J.P. : Nous nous sommes pos?s cette question de la fin de la cure pendant toute l'?criture… Comment une cure se termine-t-elle, quand peut-on dire qu'elle est achev?e ? C'est une des questions les plus d?licates de la psychanalyse. Il y a un paradoxe suppl?mentaire dans le livre de Devereux : plus l'analyse avance, plus Jimmy fait de crises ! Il semble aller de plus en plus mal, va de rechute en rechute. Mais ? partir de maintenant il saura affronter lui-m?me ces crises, lui dit Devereux… C'est en cela que l'on peut parler, sinon de gu?rison, ou en tout cas de progr?s…? D.L. : C'est plut?t r?ussi dans le film : il y a une forme de r?solution qui n'est pas "la" r?solution…

J.P. : La fin n'est effectivement pas dans le spectaculaire, on peut se dire que ?a n'est pas tr?s cin?matographique. Mais nous tenions vraiment ? ?tre fid?le au livre. Dans le livre Jimmy dit : "Il y a encore quelque chose, mais je ne sais pas quoi." C'est tr?s flagrant dans l'histoire du th??tre de marionnettes : Jimmy voit quelque chose sur sc?ne qui le perturbe profond?ment, et il n'arrive pas ? expliciter ce trouble. Devereux ?met des hypoth?ses, qu'il aurait ?t? trop long de reprendre dans le film. Il y a des questions r?solues dans le film, et d'autres qui ne le sont pas…

D.L. : Le film pose la question majeure de l'ethnopsychiatrie, celle de la diff?rence culturelle au cœur de la relation th?rapeutique. C'est un th?me qui ?tait d?j? abord? dans Rois et reines. Le personnage jou? par Mathieu Amalric rejette violemment la psychiatre de l'institution, jou?e par Catherine Deneuve, et se pr?cipite chez son analyste, d'origine africaine, qui semble jouer pour lui le r?le d'un v?ritable gourou. Qu'est-ce qui int?resse Desplechin l?-dedans ?

J.P. : Ce personnage de psychanalyste d'origine africaine dans Rois et Reine s'appelle d'ailleurs… Devereux ! L'inspiration est plus qu'?vidente. Je pense que ce qui int?resse profond?ment Arnaud c'est qu'il n'y a pas de rapport social de domination entre Devereux et Picard. Devereux ne traite pas Jimmy comme un inf?rieur, mais v?ritablement comme son ?gal. Les autres m?decins ont un rapport diff?rent avec Jimmy, dans lequel entre une part de condescendance, mais aussi de culpabilit? vis ? vis du peuple am?rindien. En cela, le film est tr?s diff?rent de L'Enfant sauvage de Truffaut : la dimension p?dagogique, le rapport entre ma?tre et ?l?ve, en est totalement absente… Tout ce que fait Devereux c'est de r?v?ler Jimmy ? lui-m?me, il le force ? s'?couter.

D.L. : L'autre grande qualit? du film, c'est le personnage de Jimmy, et son interpr?tation par Benicio del Toro. C'est le premier beau personnage d'Indien qu'il m'ait ?t? donn? de voir au cin?ma depuis celui d'Ira dans M?moires de nos p?res de Clint Eastwood.

J.L : Le cin?ma am?ricain donne peu de places ? ces personnages d'am?rindiens. En revanche il y a une litt?rature native american tr?s vivace, avec des auteurs passionnants comme Sherman Alexie, James Welch. Leurs livres tournent souvent autour de la m?me probl?matique identitaire : faut-il rester dans la r?serve et pr?server ? tout prix cette culture ancestrale en train de dispara?tre, ou faut-il partir dans les grandes villes et se fondre dans la culture dominante ? Nous nous en sommes beaucoup servis pour incarner Jimmy, pour essayer de le comprendre de l'int?rieur…

[Jimmy P., Psychoth?rapie d'un Indien des plaines d'Arnaud Desplechin. 2013. Distribution : Le Pacte. Sortie le 13 septembre 2013]

> Voir ?galement notre article ("Jimmy P. : aux racines de l'ethnopyschiatrie" publi? au moment du Festival de Cannes 2013

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Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 11.09.13 à 19:35 - Réagir

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