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Jeunes critiques : Jimmy P.
Pour la première fois et à l'occasion de ce Festival de Cannes, Zérodeconduite.net ouvre ses pages à des textes d'élèves : en l'occurence les élèves de la khâgne option cinéma du lycée Paul Valéry de Paris, embarqués à Cannes, entre l'écrit et l'oral de leur concours, par leur professeur Philippe Zill.
Nous proposons ici des extraits, regroupés par film, de chacune de leurs critiques, réalisées à chaud et dans l'effervescence du Festival. Les textes intégraux sont disponibles eux en pdf.

Jimmy P. (psychothérapie d'un Indien des plaines) d'Arnaud Desplechin, par Marie B.
"Les mots complexes me font peur, avec les mots simples on rapproche les choses de nous" dit Georges Devereux à son patient. C’est sans doute cette formule que Desplechin applique à son film : Filmer simplement mais justement cet entretien psychanalytique entre un anthropologue spécialiste de la culture amérindienne (Mathieu Amalric) et son patient indien Blackfoot (Benicio Del Toro), un ex-soldat de la Seconde Guerre mondiale sujet à des traumatismes psychiques.
Que penser de ce couple étonnant formé par Mathieu Amalric et Benicio Del Toro ? Pour son dernier film, en quittant la France, Arnaud Desplechin change de ligne : finis les repas de famille, les conversations qui s’enchaînent, les personnages qui se rencontrent et se bousculent. Mais si Jimmy P. est un film plus épuré, qui retrace les séances entre un patient indien et son médecin, ce n’est pas qu’un film sur la psychanalyse, ou sur la condition de l'Indien des Etats-Unis, mais un film sur l’homme ; G. Devereux dit d’ailleurs que Jimmy ne souffre d’aucun mal à part celui de tout homme : la vie.
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Voir également la critique du film par Zérodeconduite.net : Jimmy P. : aux racines de l'ethnopsychiatrie
Posté dans Festival de Cannes par Zéro de conduite le 22.05.13 à 12:37 - Réagir
Inside Llewyn Davis : esthétique de la lose
Si le protagoniste du dernier film de Joel et Ethan Coen, Llewyn Davis (Oscar Isaac), n’a jamais existé, sa création s’inspire de Dave von Ronk, qui avait dans les années soixante enregistré un album introspectif intitulé Inside Dave von Ronk. Le titre annonce la plongée dans l’égotisme de ce personnage de loser tout autant que l’ancrage dans les racines du folk.
Llewyn Davis s’apparente en effet à Barton Fink, dans cette longue déambulation de galériens qui constitue semble-t-il un sujet de prédilection dans la filmographie des frères (depuis the Dude du Big Lebowski, en passant par George Clooney dans O’Brother, ou l’improbable rencontre des deux protagonistes de No country for old men). Si l’un était scénariste, dévoré d’ambition, paralysé par l’angoisse de la page blanche, contractant par inadvertance un pacte faustien, Llewyn Davis est un chanteur folk qui se produit dans des bars où on l’invite par charité (quand ce n’est pas pour d'autres raisons plus cruelles). Au royaume de la loose, Llewyn est roi. Son manager le roule, il dort à droite et à gauche, mais il méprise ceux qui réussissent au nom d’un principe simple : lui est un artiste, un vrai.
Même s’ils rendent leur personnage attachant, les Coen semblent prendre un cruel plaisir à en souligner la stérilité : c’est l’hiver (saison des pannes sèches poétiques), et tout ce qu’on apprend de la vie sentimentale de Llewyn c’est que s’il aide ses ex à avorter (tout un symbole), lui-même n'a pas été capable d’engendrer.
Llewyn semble condamné à l’échec depuis que son partenaire s’est jeté du pont George Washington. L’onomastique souligne la gémellité perdue du héros (le double "l" de son nom d'origine galloise, la rime avec "twin" et "win", le nom est d’origine galloise), et comme le rappelle une de ses conquêtes : "T’es le frère du roi Midas, tout ce que tu touches tu le transformes en merde !". Dans cette odyssée absurde, cet anti-héros, plus Perceval qu’Ulysse (le nom de son chat roux "indolent compagnon de voyage"), semble rater toutes les occasions que le destin met sur sa route, parce qu’il se montre systématiquement hautain et méprisant. Le périple jusqu’à Chicago avec le faiseur de roi Bud Grossman, interprété par F. Murray Abraham, se solde sur une déconvenue. La rencontre avec l’ogre Goodman, véritable incarnation du démon, semble expliquer la spirale répétitive à laquelle le héros semble condamné et qui structure le film. Alors qu’au fond du bar, une silhouette dylanienne se profile, reprenant le Farewell de Llewyn et s’élevant vers la gloire, notre personnage, lui, s’enfonce dans l’obscurité et l’oubli. Mais le sous-texte mythique tient davantage du clin d’œil au spectateur que d’une véritable signification.
Ainsi le film est fort drôle, mais au final quelle grandeur y a-t-il à se moquer, pour des réalisateurs comme pour le spectateur, d’un damné de la création ? Certes Inside Llewyn Davis est un film musical (l’atmosphère folk rappelle l’univers de O’Brother) dont les interprètes ne font pas semblant de chanter et dans lequel les morceaux sont livrés in extenso. La reconstitution historique est savoureuse, depuis la barbe à collier de Justin Timberlake, jusqu’aux dégaines du couple de professeurs d’université, en passant par la coupe de cheveux de John Goodman… comme d’habitude, se surprend-on à soupirer, comme si le film même n’échappait pas à la malédiction de la répétition, comme si le beau style des Coen ne trouvait pas là matière à se renouveler.
Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen, 2012, États-Unis, 105 mn
Sélection Officielle, en Compétition
Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 21.05.13 à 18:45 - Réagir
Tel père, tel fils : les méandres du long fleuve tranquille
Deux couples que leurs niveaux socio-culturels opposent découvrent que leurs enfants ont été échangés à leur naissance à la maternité. Cette situation matricielle permet au cinéaste japonais Kore-Eda Hirokazu (Nobody knows, Still walking) de dérouler son art délicat, évoluant avec grâce entre cruauté et pardon.
Les deux couples sont clairement identifiables et représentent deux facettes du Japon. Le premier renvoie à ce Japon ultra-moderne et conquérant qui fascine autant qu’il suscite la critique : l’époux, architecte dans un cabinet en vogue, travaille sans cesse, tandis que sa jeune épouse a abandonné sa carrière pour se consacrer à leur jeune enfant Keita ; le foyer paraît sans âme ni tendresse, tout y semble fabriqué (ou refoulé) pour programmer l’enfant à réussir. Le second couple, quant à lui, renvoie à ce Japon populaire, farfelu et bouffon, tel que les comédies de Takeshi Kitano ont pu nous en donner l'image : lui tient un magasin bric-à-brac, elle est serveuse dans une gargote ; leurs trois enfants débordent d'une vitalité qui jure avec le calme lunaire de Keita, et les parents semblent chaleureux et aimants, malgré le manque d’argent (ou grâce à lui ?).
Le décor planté, les négociations entre les deux couples subissent des variations d’intensité depuis le mépris silencieux, jusqu’au dialogue empathique, en passant par l’affrontement, comme autant de remous, plus ou moins tourbillonnants, dans les eaux dormantes du grand fleuve tranquille de la vie. L’architecte, si assuré de ce qu’est la paternité, est celui qui perd le plus pied dans ces méandres, avant de refaire surface, délesté de son masque social. Il est d’ailleurs le double avoué du réalisateur, ébranlé par l'apprentissage difficile de la paternité à la naissance de son premier enfant comme il le raconte dans le dossier de presse ("Tous mes dilemmes, mes questionnements et mes regrets même ; c’est la première fois que je déverse ces émotions avec une telle candeur dans un personnage principal.")
Si Tel père, tel fils pose l'éternelle question de l’inné et de l’acquis, ce n’est jamais sous une forme didactique, mais bien en épousant le mouvement feutré de la vie comme tissage d’échos et circonvolutions mentales, tour à tour comiques et cruelles, mais fondamentalement poétiques.
Tel père, tel fils (Soshite Chichi Ni Naru) de Kore-Eda Hirokazu, 2013, Japon, 120 mn
Sélection officielle, en Compétition
Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 21.05.13 à 06:30 - Réagir
Jimmy P. : aux racines de l'ethnopsychiatrie

Jimmy P., psychothérapie d'un Indien des Plaines n'est pas le premier film en anglais d'Arnaud Desplechin, comme certains ont pu l'écrire : il fait suite à Esther Kahn, tourné lui en Angleterre il y a plus de dix ans (2000). Les deux films procèdent d'ailleurs de la même démarche, l'adaptation d'un texte méconnu, mais porteur de problématiques universelles. Pour Esther Kahn, à travers la nouvelle d'Arthur Symons, c'était la question de l'acteur et de sa vérité. Au centre de Jimmy P. il y a le concept d'ethnopsychiatrie : les notions inventées par Sigmund Freud sont-elles opérantes au-delà de notre univers mental judéo-chrétien, et notamment, dans une culture où les rêves sont réputés prédire l'avenir plutôt qu'éclairer le passé ? C'est tout l'enjeu du livre fondateur de Georges Devereux, Psychothérapie d'un Indien des Plaines (1951) constitué de la retranscription très précise des quelques quatre-vingts séances qui réunirent cet anthropologue d'origine hongroise et un patient du nom de Jimmy Picard.
Vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, cet indien blackfoot souffrait de multiples troubles physiques et psychiques auxquels la médecine classique ne parvenait pas à trouver de cause physiologique. Le film commence avec l'admission de Jimmy (incarné par Benicio del Toro), terrassé par de violentes migraines, dans la clinique militaire de Topeka, Kansas. Après une batterie d'examens, les médecins décident, perdu pour perdu, de faire appel à l'excentrique anthropologue Georges Devereux, qui a travaillé sur un peuple indien dont la culture est proche de celle des Blackfoot. A l'affrontement attendu (résistance, transfert) entre le thérapeuthe et son patient, schéma classique des films "de psychanalyse", Arnaud Desplechin a substitué une sorte de fraternité, de compagnonnage intellectuel entre deux êtres humains qui se découvriront plus proches que ce que la géographie et l'histoire auraient pu laisser prévoir. Ils avanceront pas à pas et main dans la main pour éclairer les traumatismes qui emprisonnent Jimmy.
De nombreux films trahissent l'essence de la cure psychanalytique en la faisant rentrer au forceps dans une dramaturgie schématique, méconnaissant les ambiguïtés, les chausse-trappes, les stases et rechutes indissociables d'une analyse… Aussi on saura gré à Arnaud Desplechin d'avoir cherché une autre voie pour nous rendre intelligible l'ouvrage fondateur de Devereux. Les prémisses du film sont passionnantes et la mise en scène met efficacement en valeur l'opposition entre la minéralité de Benicio del Toro et l'exubérance de Mathieu Amalric. On avouera s'être un peu perdu par la suite dans les méandres du film, entre passé et présent, rêves et réalité, Picard et Devereux (qu'à mi-parcours le film flanque d'une compagne, pour distiller quelques éléments sur sa biographie et sa personnalité). Le flot des paroles s'envole et trop peu d'images restent pour accrocher l'imaginaire du spectateur… Comment sait-on quand une psychanalyse est terminée ? demande à un moment sa maîtresse à Devereux, question qui n'a évidemment pas de réponse toute faite… On sort du film de la même façon, sans être vraiment sûr d'avoir bien saisi ce qui s'était joué sous nos yeux.
S'il peut déconcerter à la première vision, on a envie de revoir très vite Jimmy P.. On sent en effet que ce film d'une grande richesse est de nature à faire référence sur le thème de la psychanalyse. A ce titre, il aura dès la rentrée toute sa place dans les classes de Terminale, pour éclairer quelques notions-clés du programme de philo…
Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) d'Arnaud Desplechin. 2013. France, États-Unis. Durée : 114 mn
Sélection Officielle, en compétition
Sortie prévue en France le 10 septembre 2013
Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.13 à 14:48 - Réagir
Borgman : la métaphysique à l'épreuve du surréalisme

Borgman du néerlandais Alex van Warmerdam nous raconte l’emprise infernale qu’exerce un être à l’apparence humaine (Camiel Borgman, qui donne son titre au film) et sa bande, à l’allure de pieds nickelés mais aux méthodes redoutables, sur la famille bourgeoise d’une banlieue cossue. D’où viennent-ils, qui sont-ils ? Le film ne nous en dira pas plus, seule l’épigraphe initiale ouvre des chemins d’interprétation pour notre imaginaire : "Et ils descendirent sur terre pour renforcer leurs rangs." Camiel Borgman surgit de dessous terre pour échapper à un trio de citoyens armés, prêts, semble-t-il, à mener un violent exorcisme. La nature de cet homme nous échappe : ange ou démon ? Sorcier, magicien ? Sa présence seule suffit à cristalliser envies, cauchemars, pulsions, comme résultant d’envoûtements mystérieux. Et c’est ainsi que le jardin des délices ensoleillé de cette splendide maison d'architecte va se transformer en enfer et se vider peu à peu de ses habitants.
Le film pose explicitement la question du mal et de sa nature. Si Borgman est un diable chevelu rappelant l’inquiétant démon de Twin Peaks, il est aussi une figure christique. Il faudra se rappeler que dans les Jugements derniers de la Renaissance (notamment flamande), les démons sont bien au service du grand tri effectué par Dieu. Il y a évidemment du Jérôme Bosch dans les visions oniriques et cauchemardesques que le film nous assène, comme par exemple ces cadavres jetés à l’eau, qui prennent racine à l'instar de véritables plantes marines. Il y a du Brueghel dans le portrait de cette inquiétante bande organisée, à la fois filous, meurtriers et clowns beckettiens. Il y a surtout un imagier surréaliste, comme ce périscope surgissant de terre, ces lévriers mystérieux, ces cicatrices inquiétantes, qui excite littéralement l’imaginaire du spectateur, tout en suscitant un rire atroce mais libérateur. On peut lire ce rire aussi bien comme l’arme par laquelle s’exerce une critique sociale (à travers l'ethos de ce couple de bourgeois fortunés), que comme la seule issue qui demeure quand on ne peut plus pleurer. Camiel devient même un chef de troupe, installant ceux qui sont sous son emprise face à "son" spectacle, à "son" jardin, et le film établit un parallèle fort avec Alex van Warmerdam lui-même : le réalisateur n’est-il pas celui aussi qui "fascine" son public ? Ce film énigmatique et mystérieux exerce le charme d’un cauchemar au burlesque vénéneux, qui hante longtemps le spectateur.
Borgman d'Alex Van Warmerdam, 2012, Pays-Bas, Belgique, Danemark, 113 mn
Sélection Officielle, en Compétition
Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 20.05.13 à 12:01 - Réagir

