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Jeunes critiques : For those in peril

Pour la première fois et à l'occasion de ce Festival de Cannes, Zérodeconduite.net ouvre ses pages à des textes d'élèves : en l'occurence les élèves de la khâgne option cinéma du lycée Paul Valéry de Paris, embarqués à Cannes, entre l'écrit et l'oral de leur concours, par leur professeur Philippe Zill.
Nous proposons ici des extraits, regroupés par film, de chacune de leurs critiques, réalisées à chaud et dans l'effervescence du Festival. Les textes intégraux sont disponibles eux en pdf.

For those in peril

For those in peril de Paul Wright, par Angèle P.

"Comment représenter ce qui n'est plus ? Le vide que laisse la mort d'une personne aimée ? Dans son film For those in peril Paul Wright s'y attelle avec une grande justesse. Il utilise plusieurs caméras de différentes qualités (super 8, 35 mm et Iphone) afin de représenter la confusion et l'incompréhension dans laquelle se retrouve le personnage principal face à la mort de son frère. Ce brouillard d'émotions qui assaille le personnage témoigne de la jeunesse du réalisateur. En effet, ce film est en grande partie autobiographique. Paul Wright a perdu son père à l'âge de quatorze ans, trop jeune pour comprendre ce qui lui arrivait à l'époque, il met aujourd'hui en scène ses émotions et touche avec force son public dans ce rêve de retrouvailles impossibles. (...)"

La critique intégrale en pdf

For those in peril de Paul Wright, par Alexis D.

"Bazin, dans ses écrits théoriques, affirmait déjà la capacité du cinéma à « sauver l'essence par l'apparence ». Paul Wright fait de la multiplicité des formats vidéos (super 8, mini DV, vidéos d'écrans...) l'illustration de cette idée, comme si les images d'archives, dont l'irruption au cœur de la diégèse imite le processus mémoriel, avaient la possibilité de ressuciter Michael, le frère décédé. En effet, après la mort de son frère Michael, Aaron, rongé par la tristesse et la nostalgie, se voit assailli de réminiscences, qui interfèrent avec le présent, et se construisent en écho par rapport à lui. La superposition de ces images témoigne des strates de réalité qui composent le souvenir du jeune homme. (...) "

La critique intégrale en pdf

For those in peril de Paul Wright, par Alice C.

"(...) le film de Paul Wright peut se ranger au côté de celui de Spike Jonz : Where the wild things are, ou de Benh Zeitlin : Beast of the southern wild, tout deux mettant en scène cette figure de l'enfant ou du personnage pur et rêveur, mais surtout seul et incompris, qui se réfugie dans se fantasmes pour mieux affronter la réalité. For those in peril apporte à ce thème commun une vision très pessimiste du deuil de « l'adulte » ou de l'individu raisonnable. Si il est clair que la vision d'Aaron tient du fantastique (bien qu'elle s'avère vraie), il semble que le repli des villageois et leur conviction profonde quant à la culpabilité du jeune homme sont eux plus proche de la peur irrationnelle que de la maîtrise et de la sagesse attendues.  (...)"

La critique intégrale en pdf

For those in peril de Paul Wright, par Camille L.

"Paul Wright, lors de sa rencontre avec le public au festival de Cannes a déclaré qu'il avait voulu « examiner l'âme des personnages » dans son film. Tout le dispositif du film est donc intéressant à analyser pour voire comment on entre dans la subjectivité, les émotions et les sentiments d'Aaron (seul survivant d'un accident de pêche où sont frère à laissé sa vie). Le film commence : un noir, des soupirs. Un plan de demi-ensemble d'un homme flou et la mise au point sur la mer se trouvant à l'arrière plan, nous comprenons déjà que le personnage est perdu, angoissé. (...)"

La critique intégrale en pdf

For those in peril de Paul Wright, Grande-Bretagne, 2013, 93 mn
Semaine de la Critique

Posté dans Festival de Cannes par Zéro de conduite le 25.05.13 à 00:13 - Réagir

Inside Llewyn Davis : esthétique de la lose

Inside Llewyn Davis

Si le protagoniste du dernier film de Joel et Ethan Coen, Llewyn Davis (Oscar Isaac), n’a jamais existé, sa création s’inspire de Dave von Ronk, qui avait dans les années soixante enregistré un album introspectif intitulé Inside Dave von Ronk. Le titre annonce la plongée dans l’égotisme de ce personnage de loser tout autant que l’ancrage dans les racines du folk.

Llewyn Davis s’apparente  en effet à Barton Fink, dans cette longue déambulation de galériens qui constitue semble-t-il un sujet de prédilection dans la filmographie des frères (depuis the Dude du Big Lebowski, en passant par George Clooney dans O’Brother, ou l’improbable rencontre des deux protagonistes de No country for old men). Si l’un était scénariste, dévoré d’ambition, paralysé par l’angoisse de la page blanche, contractant par inadvertance un pacte faustien, Llewyn Davis est un chanteur folk qui se produit dans des bars où on l’invite par charité (quand ce n’est pas pour d'autres raisons plus cruelles). Au royaume de la loose, Llewyn est roi. Son manager le roule, il dort à droite et à gauche, mais il méprise ceux qui réussissent au nom d’un principe simple : lui est un artiste, un vrai.
Même s’ils rendent leur personnage attachant, les Coen semblent prendre un cruel plaisir à en souligner la stérilité : c’est l’hiver (saison des pannes sèches poétiques), et tout ce qu’on apprend de la vie sentimentale de Llewyn c’est que s’il aide ses ex à avorter (tout un symbole), lui-même n'a pas été capable d’engendrer.
Llewyn semble condamné à l’échec depuis que son partenaire s’est jeté du pont George Washington. L’onomastique souligne la gémellité perdue du héros (le double "l" de son nom d'origine galloise, la rime avec "twin" et "win", le nom est d’origine galloise), et comme le rappelle une de ses conquêtes : "T’es le frère du roi Midas, tout ce que tu touches tu le transformes en merde !". Dans cette odyssée absurde, cet anti-héros, plus Perceval qu’Ulysse (le nom de son chat roux "indolent compagnon de voyage"), semble rater toutes les occasions que le destin met sur sa route, parce qu’il se montre systématiquement hautain et méprisant. Le périple jusqu’à Chicago avec le faiseur de roi Bud Grossman, interprété par F. Murray Abraham, se solde sur une déconvenue. La rencontre avec l’ogre Goodman, véritable incarnation du démon, semble expliquer la spirale répétitive à laquelle le héros semble condamné et qui structure le film. Alors qu’au fond du bar, une silhouette dylanienne se profile, reprenant le Farewell de Llewyn et s’élevant vers la gloire, notre personnage, lui, s’enfonce dans l’obscurité et l’oubli. Mais le sous-texte mythique tient davantage du clin d’œil au spectateur que d’une véritable signification.

Ainsi le film est fort drôle, mais au final quelle grandeur y a-t-il à se moquer, pour des réalisateurs comme pour le spectateur, d’un damné de la création ? Certes Inside Llewyn Davis est un film musical (l’atmosphère folk rappelle l’univers de O’Brother) dont les interprètes ne font pas semblant de chanter et dans lequel les morceaux sont livrés in extenso. La reconstitution historique est savoureuse, depuis la barbe à collier de Justin Timberlake, jusqu’aux dégaines du couple de professeurs d’université, en passant par la coupe de  cheveux de John Goodman… comme d’habitude, se surprend-on à soupirer, comme si le film même n’échappait pas à la malédiction de la répétition, comme si le beau style des Coen ne trouvait pas là matière à se renouveler.

Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen, 2012, États-Unis, 105 mn
Sélection Officielle, en Compétition

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 21.05.13 à 18:45 - Réagir

Le Congrès : futur antérieur

Et si on pouvait remplacer les acteurs par des avatars digitaux, corvéables à merci et jouissant d'une éternelle jeunesse ? C'est le point de départ du Congrès, le nouvel OFNI d'Ari Folman, de retour à Cannes (dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs) cinq ans après le choc constitué par Valse avec Bachir.

Le film met en scène l'actrice Robin Wright dans son propre rôle, celui d'une comédienne sur le retour, à qui un studio hollywoodien propose un dernier contrat aux accents faustiens : abandonner son "droit à l'image" et laisser sa place sur les écrans à son double numérique. Comme souvent dans le domaine de la science-fiction, il suffit d'un léger décalage avec la réalité (pas invraisemblable à l'heure où Steve Mac Queen tourne dans des spots publicitaires, et où les hologrammes d'Elvis ou de Marylin Monroe se produisent en concert) pour ouvrir un univers de possibles riches en questionnements. Le film transcende la satire hollywoodienne annoncée, par une réflexion sur le statut de l'acteur (est-il un artiste à part entière ou une simple marionnette ?) et l'avenir du cinéma à l'heure du numérique. Cette partie culmine dans une magnifique scène où l'agent de l'actrice (interprété par Harvey Keitel), lui "vole" ses plus belles émotions (afin qu'elles soient scannées par la machine) en puisant dans le vécu de l'actrice. A la lecture littérale de la scène s'ajoute évidemment la métaphore de la relation entre acteur et metteur en scène, à la fois accoucheur, manipulateur et voleur…

Mais c'est dans une deuxième partie que le film d'Ari Folman décolle vraiment, en prenant les rails de l'adaptation d'un roman d'anticipation de Stanislas Lem, Le Congrès de Futurologie, et en passant des prises de vues réelles aux images animées. Quand, vingt ans plus tard, Robin Wright veut récupérer son image au terme de son contrat, une nouvelle révolution technologique s'annonce : les acteurs sont devenus des produits de consommation que l'on peut acheter par doses, aboutissement parfait du processus de projection/identification. On retrouve dans les multiples péripéties qui s'ensuivent les thèmes qui irriguent une bonne partie de la science-fiction des quarante dernières années (de Blade Runner à Matrix) : la confusion entre le virtuel et le réel, le dévoiement des progrès scientifiques, le pouvoir occulte des multinationales, la mise en esclavage des foules au profit d'une minorité de privilégiés…

Mais la bonne idée d'Ari Folman est d'avoir tourné le dos à l'esthétique cyberpunk tout autant qu'au style ultra-réaliste de Valse avec Bachir, pour puiser son inspiration dans les créations des studios Fleischer (les créateurs de Betty Boop, un temps concurrents de Disney). Il crée ainsi un monde baroque et foisonnant, aussi séduisant qu'inquiétant, dont la puissance éclate dans la magistrale scène du congrès, parodie délirante des "stevenotes" de Steeve Jobs, où un gourou déchaîné (dénommé… Reeve Bobs !) dévoile un "meilleur des mondes" chimique devant une foule de toons en délire.

Œuvre ambitieuse et complexe, parfois trop longue ou foisonnante, Le Congrès devrait séduire les enseignants de philosophie qui y trouveront matière à questionnement et à débat sur de nombreuses notions-clés du programme de Terminale

Le Congrès (The Congress) de Ari Folman, Etats-Unis, 120 mn

La Quinzaine des Réalisateurs
Sortie en salles le 3 juillet 2013

Posté dans Festival de Cannes par zama le 17.05.13 à 18:24 - Réagir

L'Esprit de 45 : entretien avec l'historienne Clarisse Berthezène

Il n'aura échappé à personne que la sortie française de L'Esprit de 45, ode aux profondes réformes sociales menées dans l'immédiate après-guerre en Grande-Bretagne, a lieu quelques semaines seulement après les funérailles de la femme politique qui a le plus férocement combattu ces réformes (Margaret Thatcher, Premier ministre de 1979 à 1990). La coincidence est évidemment totalement fortuite, l'ex-première dame ayant cessé depuis quelques années d'obséder le cinéma anglais. En revanche, il est difficile de ne pas relier le retour de Ken Loach au cinéma documentaire à la profonde crise économique, sociale et politique qui secoue toute l'Europe ou presque, et semble le prélude à de nouveaux glissements vers un libéralisme dérégulé…
Outil de résistance intellectuelle et de mobilisation, L'Esprit de 45 montre qu'au moment-même où le pays se relevait à peine des cendres de la guerre, un autre projet de société fut possible, basée sur les valeurs de la solidarité, du collectif, de fraternité, des valeurs qu'on n'avait alors pas peur d'appeler "socialistes". Nourri de très nombreux documents d'archive entrelacés de témoignages, drôles ou émouvants, de contemporains, le documentaire de Ken Loach retrace l'histoire de ce moment particulier, et la manière dont s'est cristallisé cet aspiration progressiste, dont le cinéaste aimerait ranimer la flamme pour inspirer les luttes futures.
On pourra reprocher au film un certain manichéisme, accentué par l'ellipse brutale qui nous fait passer sans transition du "consensus de l'après-guerre" à la période honnie du thatchérisme… Ken Loach s'en explique dans ce débat retranscrit par le site Rue89.fr, rappelant n'avoir pas voulu faire œuvre d'historien. Nous nous sommes donc tournés vers une historienne, Clarisse Berthezène*, pour compléter et enrichir la lecture de ce film dont l'étude paraît particulièrement pertinente en classe d'Anglais (pour  l'histoire de la Grande-Bretagne au XXème siècle, notamment sous l'angle du progrès social).

Pourriez-vous nous décrire le contexte politique de la Grande-Bretagne en 1945, période qu'a choisi d'aborder Ken Loach dans son documentaire L'Esprit de 45 ?

Clarisse Berthezène : Pour cela le mieux est de remonter au début du XXème siècle. Au pouvoir de 1906 à 1914, le parti libéral met en œuvre des réformes sociales, qui, à cette époque, sont pionnières en Europe. Parmi celles-ci, il y a un système de retraite pour les plus de 70 ans, entièrement financé par les impôts, une charte des enfants (Children Act), et, à partir de 1911, le premier système d'assurance nationale, co-financé par l'Etat, les employeurs et les employés. Cet élan réformateur s'est donc mis en place avant la Première Guerre mondiale avec ce que l'on a appelé le budget du peuple (People's Budget) présenté au parlement par le ministre des finances libéral David Lloyd George, et voté en 1910. C'est le premier budget de l'histoire britannique qui exprimait clairement son intention de redistribuer les richesses. Lloyd George parlait à l'époque d'une "guerre contre la pauvreté". La sécurité sociale et les retraites deviennent des droits universels, ce qui n'a plus rien à voir avec la charité du 19ème siècle. La charité, telle qu'elle était conçue était humiliante. Ces nouvelles réformes mettent l'accent sur le droit à ces avantages. On change déjà, dans ces années-là, de vocabulaire et de manière de réfléchir.

Pourtant, comme le montrent les images d'archives dans le documentaire de Ken Loach, l'entre-deux guerres est marqué par une profonde misère ?

C. B. : La Première Guerre mondiale accouche d'une période très conservatrice en Grande-Bretagne. Le parti conservateur domine la vie politique de l'entre-deux-guerres (il est au pouvoir seul ou dans des coalitions jusqu'en 1945, sauf en 1924 et en 1929-31). Le parti libéral s'est effondré et le parti travailliste, créé en 1906 (alors que les partis libéral et conservateur existent depuis 1830-50) émerge tout juste. Les travaillistes sont brièvement au pouvoir en 1924 et ils n'ont pas la possibilité et n'osent pas engager de grandes réformes. Or, même avant la crise de 1929, la Grande-Bretagne traverse une période de récession, avec un chômage très fort. En 1926, une grève générale lancée par les syndicats de mineurs oppose le monde ouvrier au patronat et au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. On compare souvent cette grève à celles de 1984 sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Ce sont deux moments historiques au cours desquels les conservateurs au pouvoir "cassent" les grévistes (le parti conservateur fait passer une loi contre les syndicats en 1927). Le souffle des réformes sociales d'avant-guerre est donc perdu. C'est surtout une période de chômage avec cette particularité qu'en Grande-Bretagne, la crise économique touche surtout les régions du nord de l'Angleterre, le sud de l'Ecosse et le Pays de Galles, là où les industries du charbon, du textile et de la sidérurgie sont en déclin. Certaines villes souffrent d'un taux de chômage de 70% pendant que d'autres connaissent un véritable essor économique et une situation de plein-emploi : les industries du nylon et de l'automobile émergent à cette époque dans les Midlands.

Quelles sont ces villes du centre de l'Angleterre ?

C. B. : Birmingham, Nottingham, St Albans ou Coventry... Dans le film, on voit des images de la Jarrow Crusade de 1936, une grande marche contre la pauvreté et chômage. Elle part de Jarrow, ville sinistrée du Nord-Est, et aboutit à Londres. Les mineurs traversent notamment St Albans, une ville alors très prospère dont les habitants sont stupéfaits de découvrir ces chômeurs qui manifestent. Cela explique pourquoi le parti conservateur peut ignorer la question du chômage à ce moment-là : même s'il existe de nombreux chômeurs de longue durée (vingt ans) pour de nombreux britanniques, c'est une période de prospérité car les salaires réels augmentent. Il y a néanmoins pendant toute la période un minimum d'un million de chômeurs (the intractable million) avec un pic de 22 % de chômeurs en 1932. Le pays ne s'embrase pas, alors que partout sur le continent, des partis extrêmes gagnent du terrain, à gauche comme à droite.

Est-ce la Seconde Guerre mondiale qui fait naître cet esprit collectif dont parle Ken Loach parmi les Britanniques ?

C.B. : La spécificité de la Seconde Guerre mondiale est effectivement d'être une "guerre pour le peuple" (People's War). On ne se bat plus pour le roi (for King and Country), comme lors de la Première Guerre mondiale, on se bat pour une société plus égalitaire. Tout le monde doit faire des sacrifices. On a beaucoup parlé d'une culture de gauche (a labour culture) qui se serait développée pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre ayant favorisé les idées de solidarité, d'égalité, de sacrifice. Mais cela vient aussi du fait que les travaillistes s'occupaient de toute la vie intérieure du pays, et que la population a vu les fruits de cette politique. Le gouvernement d'union nationale était certes dirigé par un conservateur, le premier ministre Winston Churchill, mais il avait laissé de nombreux ministères aux travaillistes, notamment tous ceux qui régissaient la vie intérieure du pays. L'économiste libéral John Maynard Keynes conseillait, dès les années 20-30, de combattre le chômage par le service public et une politique de grands travaux de l'état. Il pensait qu'il faudrait une guerre pour que ses théories soient appliquées : c'est exactement ce qui s'est passé. En période de guerre l'État contrôle tout (contrats, salaires...) puisqu'il est en charge de l'économie. Les bases de l'État-providence existent déjà. Ainsi, quand des élections générales sont organisées en 1945, c'est le travailliste Clement Attlee qui est élu, avec une large majorité, alors que Churchill pensait gagner haut la main. Pour la première fois depuis sa création en 1906, le Parti travailliste obtient les pleins pouvoirs. Attlee va mettre en œuvre toutes les grandes réformes sociales, comme le raconte le film.

Les conservateurs ont-ils tenté par la suite de remettre en cause la politique de l'État-providence des travaillistes ?

C. B. : Les conservateurs trouvent en effet que Clement Attlee va trop loin. Churchill ne comprend pas pourquoi, par exemple, on donne autant de droits aux riches, qui peuvent payer eux-mêmes. Il trouve la dimension universelle du système coûteuse et incohérente.

Peut-on établir un lien entre la naissance du NHS (National Health Service) et la création de la Sécurité sociale en France en 1945 par le ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat ?

C. B. : Je ne pense pas. L'État-providence de Clément Attlee s'inspire du début du siècle et des libéraux. C'est l'influence libérale britannique (Beveridge, Keynes, Lloyd George) qui est à l'origine du service de santé national. Leur modèle est plutôt l'Allemagne de Bismarck. De plus, la France est vu comme le pays qui s'est écroulé dès le début de la guerre. Il me semble qu'on peut expliquer la montée du fascisme en Europe par l'inimitié entre la France et la Grande-Bretagne. Ces deux pays se considèrent comme ennemis au moment où ils devraient, au contraire, se serrer les coudes. L'ennemi juré de la Grande-Bretagne, que ce soit en 1914 ou pendant l'entre-deux guerres, est la France, pas l'Allemagne.

Après avoir retracé l'ensemble des réformes sociales de l'après-guerre, le documentaire de Ken Loach passe directement à l'élection de Margaret Thatcher en 1979, qui va détricoter l'ensemble des acquis sociaux. Que s'est-il passé entre la fin des années cinquante et la fin des années soixante-dix ?

C. B. : Les historiens ont parlé d'un "consensus de l'après-guerre" pour qualifier la période du rapport Beveridge (1942-44) et de l'État-providence de Clement Attlee (1945-51). Après le mandat d'Attlee, les conservateurs reviennent au pouvoir (Churchill est réélu en 1951). Les conservateurs savent qu'ils ne peuvent pas s'attaquer au modèle de l'État-providence, très populaire au sein de la population. Mais dès 1959, le parti conservateur d'Harold Macmillan offre la possibilité à ceux qui le souhaitent de sortir (opt out) du système proposé par l'Etat Providence, pour prendre une assurance privée ou inscrire leurs enfants dans une école privée. Un système parallèle privé se met en place, et il a toujours existé depuis.

Quelles sont les circonstances de la victoire de Thatcher en 1979 ?

C. B. : Margaret Thatcher n'émerge pas de nulle part. Elle est issue d'un mouvement de mécontentement qui apparaît très tôt au sein du parti conservateur. Mais elle ne gagne pas les élections avec une très grande majorité. Elle est surtout élue parce que le Parti travailliste, qui représente historiquement les syndicats, ne les contrôle plus : les grèves ont pris une telle ampleur que le pays est entièrement bloqué, c'est la période que l'on a appelé "l'Hiver du mécontentement" (The Winter of discontent). C'est donc, dans un premier temps, plutôt un vote de protestation qu'une véritable adhésion aux thèses de Margaret Thatcher. Quel est l'électorat de Margaret Thatcher ? Thatcher est le fruit d'un élan de contestation parmi les classes moyennes. On a parlé de "révolte des classes moyennes". En caricaturant un peu, on peut dire que celles-ci ne se sentaient représentées ni par le Parti travailliste, porte-voix de la classe ouvrière, ni par le Parti conservateur, figure de l'aristocratie et du capital. Plusieurs commentateurs anglais ont fait un parallèle avec le poujadisme en France. Thatcher jouait de cette attirance qu'elle exerçait sur les petits commerçants, on la présentait souvent selon la formule désormais célèbre de Giscard D'Estaing comme "la fille d'épicier". Elle a repris cette image à son compte, elle disait : "La middle class c'est moi". Quand Thatcher est élue à la tête du parti conservateur en 1975, elle a beaucoup d'opposants au sein même du parti. En ce sens, son élection correspond à certaine révolution au sein du Parti conservateur.

Dans le documentaire, une infirmière dit : ''Thatcher est arrivée et soudain le maître-mot était l'individualisme''.

C. B. : Pour Margaret Thatcher, il faut remettre les libertés de l'individu (dont la liberté d'entreprendre) au coeur de la politique. La dignité de l'individu réside dans son indépendance, or l'État-providence a créé selon une "culture de la dépendance". Thatcher propose de revenir à un libéralisme orthodoxe, elle reprend les valeurs dites victoriennes : le dur labeur, l'honnêteté et l'épargne.

On a pu voir combien ses funérailles ont divisé la Grande-Bretagne.

C. B. : C'est effectivement frappant : d'un côté elle a eu des funérailles nationales en présence de la reine, ce qui est exceptionnel et excessif ; de l'autre côté, de nombreuses manifestations spontanées ont éclaté pour fêter la mort de la "méchante sorcière". Il est difficile de trouver des analyses équilibrées de son bilan. Le film de Ken Loach n'échappe pas à la règle, il est évidemment partisan, ce qui n'est pas surprenant quand on connaît son engagement politique.

Parmi ceux que Margaret Thatcher a traumatisés, on se souvient des mineurs si durement réprimées en 1984.

C. B. : Il est important de montrer ces images, car elles ont été censurées à l'époque. Elles sont d'une violence absolue : c'est l'armée qui est envoyée contre les mineurs. Le paradoxe est que Thatcher met en place un état autoritaire au moment même où elle parle de libertés. Thatcher disait : "Vous me parlez des chômeurs dans ce pays, vous me parlez des 10-15%, mais jamais vous ne me parlez des 85-90%, des gens qui sont employés et qui gagnent bien leur vie. Regardez ailleurs, et vous verrez que le pays n'a jamais aussi bien fonctionné." Il était sans doute nécessaire de fermer les mines, qui étaient déficitaires, mais le gouvernement Thatcher l'a fait sans aucune pédagogie et avec une grande brutalité, sans se soucier de ce qu'il adviendrait de ces mineurs et de leur famille et sans offir de possible reconversion. Même si beaucoup de conservateurs ont été soulagés qu'elle fasse le "sale boulot", ce n'est pas du tout dans la tradition conservatrice : on s'inquiète aussi du côté humain, on ne laisse pas des gens sur le carreau. Thatcher a infligé à ces gens-là des mesures ouvertement méprisantes.

Dans le documentaire, Margaret Thatcher rend un drôle d'hommage à Tony Blair, premier ministre travailliste de 1997 à 2007. "Ma plus grande réussite c'est Tony Blair."

C. B. : Ces propos sont cyniques mais exacts. Tony Blair est vraiment l'héritier de Margaret Thatcher, il a poursuivi sa politique. Thatcher n'aurait peut-être même pas osé aller aussi loin...

Propos recueillis par Magali Bourrel.

* Clarisse Berthezène est maître de conférence en histoire et civilisation britannique à l'université Paris Diderot-Paris 7. Elle a publié Les conservateurs britanniques dans la bataille des idées. Ashridge College, premier think tank conservateur, 1929- 1954 (Presses de Sciences Po, 2011) et Le monde britannique, 1815-1931 (Belin, 2010) avec Geraldine Vaughan, Julien Vincent et Pierre Purseigle.

 

[L'Esprit de 45 de Ken Loach. 2012. Durée : 94 mn. Distribution : Why Not. Au cinéma le 8 mai 2013] 

Pour aller plus loin :
> Le site officiel du film (en anglais)

 

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 08.05.13 à 12:27 - Réagir

Free Angela : une icône est née

Free Angela

Ronald Reagan (gouverneur de Californie), Edgar J. Hoover (patron du FBI), Richard Nixon d'un côté (président américain), les Black Panthers, Jean Genet ou John Lennon de l'autre : Free Angela and all political prisoners de Shola Lynch retrace la formidable lutte qui opposa dans le courant des années soixante-dix l'establishment blanc conservateur américain et les forces (militants, intellectuels, artistes) de la contre-culture, aux Etats-Unis puis dans le monde entier, autour de "l'affaire Angela Davis". Ou comment une jeune universitaire noire, communiste, proche des Black Panthers, devint quasiment du jour au lendemain l'ennemi public numéro 1 des États-Unis, avant d'être propulsée au rang d'icône planétaire.

Alternant de manière rythmée images d'archive (souvent étonnantes), témoignages rétrospectifs des acteurs et témoins de l'époque (à commencer par Angela Davis elle-même) et (plus dispensables) reconstitutions, le film de Shola Lynch n'est pas à proprement parler un biopic : il se concentre sur ces quelques années tumultueuses et la cristallisation qui s'opéra à ce moment-là autour de l'activiste. Déjà renvoyée, sur l'insistance du gouverneur Ronald Reagan, de l'université de San Diego pour "communisme", et étroitement surveillée par les autorités fédérales pour ses activités militantes, elle se trouve associée à la sanglante prise d'otages (quatre morts et trois blessés) menée pour libérer le militant Black Panther George Jackson (c'est elle qui a acheté les armes qui ont servi à la prise d'otages). S'ensuit une cavale de deux mois qui se concluera par une arrestation très médiatisée, suivie d'une condamnation à mort de la jeune militante. C'est là que naît un mouvement international de grande ampleur, comparable à ceux provoqués par Sacco et Vanzetti ou les époux Rosenberg. Chantée par les Rolling Stones (Sweet black angel) et John Lennon (Angela), soutenue par Jacques Prévert (qui écrit un texte en son honneur), Sartre ou Aragon (qui manifestent en sa faveur), Angela Davis sera finalement acquittée seize mois plus tard par un nouveau jury reconnaissant la minceur des éléments à charge et les manœuvres du FBI.

Le documentaire de Shola Lynch montre avec brio la fabrique d'une icône mondialisée (sa silhouette devient aussi reconnaissable que celle du Che), peut-être la première "star" noire internationale : la jeunesse, la beauté et le charisme d'Angela Davis, associés à l'acharnement manifeste de la justice américaine et au parfum d'erreur judiciaire, constituent un cocktail détonnant dans un contexte hautement inflammable. C'est aussi l'angle choisi par notre dossier pédagogique (anglais) qui propose d'utiliser le film pour aborder entre autres les thèmes "Lieux et formes de pouvoir" et "Mythes et héros".

[Free Angela and all political prisoners de Shola Lynch. 2012. Durée : 1 h 37. Distribution : Jour2fête. Sortie le 3 avril 2013]

Posté dans Dans les salles par zama le 03.04.13 à 17:13 - Réagir