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Después de Lucia : théâtre de la cruauté

Despues de Lucia

Después de Lucia est de ces films qui mettent au défi le jugement critique : parce que l’ambiguïté troublante du propos y est balancée par une indéniable maîtrise formelle, et que l’absence assumée de discours nous renvoie à nos interrrogations.

Le film déploie dans un premier temps l’histoire d’un deuil, le titre étant à prendre à la lettre.  Après le décès accidentel de Lucia, son mari Roberto et sa fille Alejandra, 15 ans, commencent une autre vie : déménagement, nouveau travail pour l’un, nouvelle école pour l’autre. La frêle jeune fille semble s’en tirer moins mal que le massif Roberto, muré dans une douleur indicible et aveugle à ce qui l’entoure. Alors que l’on commence à comprendre la situation (le film est avare en informations), la narration dévie de cette trajectoire balisée : partie en week-end dans la luxueuse villa d’un de ses nouveaux camarades, Alejandra tombe dans les bras d’un garçon. Celui-ci aura l’indélicatesse de filmer leurs ébats, et la perversité de faire circuler les images, point de départ du drame. Le groupe-classe, qui l’avait rapidement adoptée, va se retourner contre Alejandra, et se liguer afin de lui faire payer cet « écart »  S’ensuit pour Alejandra un long calvaire alimenté à la fois par l’imagination perverse des jeunes gens, par l’aveuglement des adultes (dont celui du père, hébété de douleur), et par l'absolue passivité d'Alejandra, qui jamais n'opposera de résistance à ses bourreaux, ni ne voudra en parler à un adulte (de peur de faire de la peine à son père, comme le suggère le film).
Después de Lucia ne nous épargnera aucune étape de ce chemin de croix. Systématiquement méprisée, humiliée, violentée, Alejandra finira prostrée sous les jets d’urine de ses petits camarades mâles, après qu’ils l’auront violée à tour de rôle. La mise en scène est certes suffisamment précise et distanciée (plans-séquences fixes discrètement chorégraphiés, jeu avec le hors-champ et les ellipses) pour rendre le « spectacle » à peu près supportable (âmes sensibles s’abstenir toutefois). Mais on peut voir dans cette maîtrise une perversion supplémentaire : par son impassibilité et son naturalisme la mise en scène fait mine de nous placer devant la réalité brute, alors que le calvaire d’Alejandra est pure fiction, entièrement imaginée et minutieusement agencée par le jeune cinéaste. A cet égard on pourra interroger le glaçant plan-séquence final, qui choisit de fermer la porte à toute idée de rédemption ou de justice, en orchestrant un dernier quiproquo tragique.

Au-delà de la violence psychologique du film qui restreint son public (classes averties et très préparées), on pointera le risque d'un malentendu. A prendre Después de Lucia comme un témoignage sociologique sur les phénomènes de harcèlement (voir le dossier pédagogique du film), à le promouvoir comme un outil pour prévenir des comportements similaires, on tombe dans le piège même du film : prendre pour argent comptant un matériau qu’il faudrait au contraire interroger (en classe de Philosophie par exemple).

[Después de Lucia de Michel Franco. Durée : 1 h 43. Distribution : Bacfilms. Sortie le 3 octobre 2012] 

> Sur le Café pédagogique : Le film mexicain Después de Lucia et le harcèlement à l'école

Posté dans Dans les salles par zama le 09.10.12 à 17:49 - Réagir

Les Chevaux de Dieu et Le Repenti

Les Chevaux de Dieu

Deux longs métrages pour une seule interrogation : pourquoi devient-on terroriste ? C’est bien l’humanité des islamistes que Merzak Allouache et Nabil Ayouch entreprennent d’explorer dans Le Repenti et Les Chevaux de Dieu. Passent ainsi à la question Rachid, terroriste algérien tout comme Hamid, Nabil et Tarek, trois des marocains responsables des attentats de Casablanca en 2003. 

Les motivations du premier laissent dubitatif. Après une décennie d’amnésie collective mise au service de la concorde civile algérienne, le réalisateur Merzak Allouache s’engage, au début des années 2000, dans l’élaboration d’un scénario dont le parti pris est de laisser le spectateur libre d’interpréter le comportement ambigu de Rachid. Menacé dans son petit village de l’arrière-pays algérien, le terroriste repenti s’installe en ville pour vivoter grâce à un petit boulot de serveur. Doux de caractère, il ne parvient pas véritablement à convaincre son entourage de la sincérité de sa repentance. Quel est cet hypocrite qui, tout en matant du coin des yeux les jeunes femmes et goûtant son plaisir devant les émissions de télévision, tarde à livrer des informations au commissaire de police et propose, contre une grosse somme d’argent, de conduire un couple brisé par la tragédie terroriste sur la tombe de leur fille exécutée par ses anciens frères d’armes ? Peut-il sincèrement couper tous les liens qui l’unissaient aux fondamentalistes ? Fait-il passer sa survie avant sa foi ? Cherche-t-il simplement à s’enrichir ou bien à œuvrer cyniquement pour le sinistre djihad ? A toutes ces questions, la fin du film de M. Allouache préfère hélas ne pas répondre, et la déception est à la hauteur de l'attente.

Tel n’est pas le parti pris de Nabil Ayouch qui se livre dans Les Chevaux de Dieu (photo) à une fine et minutieuse dissection du cheminement de trois jeunes qui les conduit des bidonvilles de Casablanca aux missions suicide organisées dans la Médina. Claire et argumentée, sa réponse à la question des origines de l’islamisme est à trouver dans l’incapacité de la société marocaine à intégrer toutes ses composantes. C’est bien la destruction de leur réseaux de sociabilité qui pousse les jeunes vers le radicalisme religieux. Jeune caïd alcoolique, dealer de drogue sans vergogne, terreur de son bidonville, Hamid se range aux côtés des fondamentalistes une fois jeté en prison. Son jeune frère Tarek et son ami d’enfance Nabil s’engagent quant à eux dans la sanglante voie du djihad quand, livrés à eux-mêmes après un meurtre accidentel, ils n’ont plus personne vers qui se tourner pour demander réconfort et sécurité.
Pour tous ces naufragés de la société marocaine, le processus d’enrôlement djihadiste paraît incontournable. Accueillis chaleureusement, nourris, encadrés, choyés, ils franchissent, une à une, les différentes étapes de l’apprentissage du terrorisme, depuis l’enseignement des arts martiaux jusqu’au lavage de cerveau fondamentaliste. Non content de livrer une passionnante description des rouages des organisations islamistes, le long métrage de Nabil Ayouch s’offre à un public français, récemment traumatisé par la folie meurtrière de Mohammed Merah, comme une invitation stimulante à relancer les débats sur la pluralité des itinéraires empruntés par les terroristes fondamentalistes dans le monde.

Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch, Maroc, France, Belgique, 115 mn
Un certain Regard

Le Repenti (Et taaib) de Merzak Allouache, Algérie, France, 87 mn
Quinzaine des réalisateurs 

Posté dans Festival de Cannes par francis le 24.05.12 à 13:44 - Réagir

La Pirogue : les damnés de la mer

La Pirogue

Une possibilité sur dix de ne jamais arriver à destination, une sur six de mourir en mer, mais une sur une de ne pas gagner sa vie au Sénégal. Les calculs sont vite faits pour la trentaine de clandestins embarqués dans La Pirogue de Moussa Touré. Tous partiront risquer leur vie en mer pour tenter de rallier l’Europe via l’Espagne et ainsi « rentrer dans l’Histoire ».  L’humiliant discours de Dakar de 2007 hante le réalisateur sénégalais comme les passagers de la pirogue. Rappelés au début de la projection, moqués au cours du film, les propos de Nicolas Sarkozy invitent à l’action.
Grave et démonstratif, le long métrage de Moussa Touré décrit, étape par étape, l’itinéraire mortel qu’une poignée d’hommes venus d’Afrique subsaharienne ont décidé d’emprunter pour gagner l'Europe. Leurs motivations sont aussi claires que diverses. Pour les uns, le salut viendra de leur talent de footballeur ou de musicien. Pour les autres, il sera conquis à force de labeur dans les exploitations agricoles espagnoles ou dans les commerces dans les grandes villes européennes. Pour tous, les conditions de l’expédition seront atroces. Eprouvés dans leurs chairs comme dans leurs âmes, les clandestins venus des quatre coins de l’Afrique subsaharienne (Dakar, Guinée…) doivent surmonter les escroqueries cyniques des passeurs, subir l’amateurisme de leurs capitaines de pirogue, affronter leur peur de l’océan déchaîné, résister à la soif comme à la faim, refuser de porter secours à des compagnons de traversée à la dérive pour éviter de subir leur triste mort, dépasser leurs superstitions comme leur tentation de trouver des boucs émissaires à leurs malheurs, oublier leur douleur à la mort de leurs proches…
Le triste tableau de l’immigration clandestine est brossé, un terrible réquisitoire prononcé. Avec le long métrage de Moussa Touré, la communauté internationale est violemment confrontée à sa coupable indifférence à des souffrances appelées à se répéter inlassablement. Sur la trentaine des clandestins embarqués sur la pirogue, seule une demi douzaine survivra. La leçon de leur malheur suffit-elle à les dissuader de risquer une seconde fois leur vie ? Non. A peine renvoyés des Canaries où ils ont été secourus par la Croix Rouge espagnole, les rescapés rejettent symboliquement l’accueil que Dakar leur réserve. Les quinze malheureux euros reçus à leur retour serviront à acheter des maillots du Barça afin d’entretenir l’espoir de leurs enfants de réussir sur la terre promise européenne.

La Pirogue de Moussa Touré, Sénégal, France, Allemagne, 87 mn
Sélection Officielle, Un certain regard

Posté dans Festival de Cannes par francis le 21.05.12 à 18:48 - Réagir

No : le prophète de la démocratie

No

Jamais un non n’aura eu vocation à susciter autant de oui jubilatoires ! Troisième volet d’une trilogie consacrée à la dictature d’Augusto Pinochet, No de Pablo Larrain retrace, après Tony Manero et Santiago 73, Post mortem, l’épopée du non au référendum de 1988 organisé, sous la pression de la communauté internationale, pour inviter les Chiliens à se prononcer sur la poursuite du régime dictatorial.

Utilisant les quinze minutes de spots télévisuels quotidiens accordées à l’opposition démocratique, le jeune et brillant publicitaire René Saavedra s’emploie à convaincre les 76 % d’abstentionnistes à prendre part au débat politique pour en finir avec le régime de Pinochet. Principal artisan de la victoire des socialistes au référendum, René Saavedra sait que son pays est entré dans la modernité : une modernité économique à l’origine du « miracle chilien » célébré par Milton Friedman, une modernité culturelle aux accents américains depuis le soutien apporté par la CIA au coup d’Etat de 1973, une modernité politique enfin.
Pour Saavedra, les Chiliens sont mûrs pour adhérer à un régime démocratique généreux et émancipateur. Tout le talent du jeune publicitaire réside dans son habileté à exploiter ce nouvel état d’esprit. Il lui faut pour cela convaincre les leaders du mouvement démocratique de tourner leurs regards vers un avenir riche d’espoirs plutôt que de se crisper dans la dénonciation d’un passé lourd des crimes de Pinochet. L’utilisation des méthodes publicitaires américaines, qui allient clips ringards et spots à sketchs dans une mise en scène dynamique, fait des miracles et contraint le staff de la communication politique de Pinochet à condamner dans un premier temps cette stratégie pour l’imiter maladroitement ensuite… Telle est sans doute l’une des clefs du succès des démocrates au référendum de 1988 : imposer les termes du débat à son adversaire politique pour le mener sur son terrain idéologique, une tactique souvent présentée depuis (notamment à l'occasion des deux dernières campagnes présidentielles françaises) comme l’abc de la victoire. De ce non ainsi célébré sur le petit écran par René Saavedra jailliront suffisamment de joie et d’espoir dans la population chilienne pour assurer le renversement de la dictature de Pinochet, la seule de l’histoire récente à avoir abandonné le pouvoir à l’issue d’une élection démocratique.

De ce "No" commémoré par Pablo Larrain naîtra, dans les salles de cinéma, un enthousiasme assez grand pour adhérer sans coup férir à sa lecture édifiante de la victoire de 1988, et ne pas se formaliser de son manichéisme souvent caricatural. Les affidés de Pinochet sont tous stupides, vulgaires, serviles et brutaux. Les partisans du non au référendum font, dans un premier temps, bloc contre la stratégie de Saavedra avant de se rallier en masse à ses conceptions. Il leur fallait effectivement un prophète. Seul contre tous au début de la campagne, Saavedra éclaire de sa raison et de son courage, au terme d’un combat éprouvant, une large majorité de Chiliens. On imagine que cette success story est née de la volonté de Pablo Larrain de donner à l’épopée démocratique chilienne une figure de proue allégorique. Synthèse probable de différentes personnalités de l’époque, le personnage de Saavedra est chargé à lui seul d’incarner l’esprit de la victoire dans un film qui, tourné en 3-4 UMATIC pour donner l’impression au spectateur de retrouver les films aux couleurs fadasses des années 1980, se présente souvent comme un gigantesque album souvenir de la grande famille des démocrates sud-américains.

No de Pablo Larrain, Chili, 115 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Mise à jour du 20/02/2013 : Le site pédagogique du film par Zérodeconduite.net

Posté dans Festival de Cannes par francis le 20.05.12 à 17:21 - Réagir

Azur et Asmar

Nous avons pu déjà pu dire ici (au moment du Festival de Cannes) tout le bien que nous pensions d'Azur et Asmar, la nouvelle réalisation de Michel Ocelot, le père du célébrissime Kirikou : la splendeur inouïe de ses décors et de son animation, mise au service d'un récit qui puise avec intelligence dans un fonds mythologique et légendaire transméditerranéen, et qui prêche sans mièvrerie pour des valeurs comme l'ouverture et la tolérance.
Le film sort opportunément à la veille des vacances de la Toussaint, ce qui devrait en faire (avec U de Grégoire Solotareff et Serge Elissalde) la sortie familiale idéale, à même de ravir les enfants sans ennuyer leurs parents. Les enseignants devront eux attendre un peu, et pourront réfléchir à loisir à un travail pédagogique grâce aux quelques ressources proposées.
En partenariat avec l'éditeur Nathan (voir ce numéro spécial du Journal des Instituteurs, qui recense également les nombreuses parutions associées au film) le site officiel du film propose dans son Espace Enseignants des pistes pédagogiques à destination du primaire, adaptées aux différents cycles et enseignements.
Mais le film (à la différence sans doute de U) peut très bien donner lieu à une lecture un peu plus élaborée au Collège, en cinquième et en sixième, et dans plusieurs disciplines dont on pourra croiser les approches : en Arts Plastiques on pourra s'intéresser au travail de l'animation et aux nombreuses sources iconographiques du film (les arts décoratifs arabo-andalous, les enluminures du Moyen-Âge, les tableaux du Douanier Rousseau), en Histoire à l'étude du monde musulman, en ECJS au message sur le racisme et la tolérance, et bien sûr en Français sur le conte, à la fois à travers l'étude des schémas narratifs et actantiels, et la réécriture des textes fondateurs (La Bible, Les mille et une nuits).
Certains de ces aspects sont développés, sous la plume d'Anne Henriot, dans le dossier Cinédoc proposé par le CNDP :
Une intrigue élaborée / Un merveilleux teinté d'humour / L'aventure de l'altérité / L'art du raffinement.

[Azur et Asmar de Michel Ocelot. 2004. Durée : 1 h 39. Distribution : Diaphana. Sortie le 25 octobre 2006]

Posté dans Dans les salles par zama le 25.10.10 à 20:56 - 3 commentaires