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Revue de web # 7 : Bouclettes, atomes et College boy…

Cheveux et cinéma
Pourquoi Merida (personnage de Rebelle, film sorti cet été) est-elle la première des héroïnes disneyiennes à arborer de splendides bouclettes ? Non pas pour imposer de manière subreptice la norme esthétique des cheveux lisses, mais d'abord parce que c'était impossible à animer, nous raconte cet article de Slate.fr ; impossible jusqu'à ce que les équipes de Pixar mettent au point un programme capable de rendre de manière réaliste les complexes ondulations d'une chevelure bouclée.
Il n'empêche que dans le film les boucles de Merida sont indissociables de son caractère frondeur et anti-conformiste, signe que le cheveu lisse est bien le modèle culturel ultra-dominant. L'article de Slate montre que cette question apparemment futile est plus profonde qu'il n'y paraît, croisant, notamment, la question raciale : "La domination ethnoculturelle des blancs (à travers la colonisation) s'est en partie exercée par des critères physiques, comme les cheveux lisses." C'est ainsi que la coupe "afro" d'Angela Davis (voir notre dossier pédagogique sur le documentaire Free Angela) est devenue un symbole du "black power" de la contre-culture…
On renverra au documentaire de Chris Rock, Good Hair (2009) sur l'énorme "black hair business" aux États-Unis, mais aussi, pour une mise en perspective dans l'Histoire des arts, à l'exposition virtuelle de la Cinémathèque française, "Blonde-Brune, la chevelure dans l'art et le cinéma"…
Le plus petit film du monde
A l'heure où la course au gigantisme et au spectaculaire semble obséder Hollywood, les équipes d'IBM ont tourné et mis en ligne le "plus petit film du monde" : A boy and his Atom…(voir le making-of ici). L'esthétique naïve n'est pas sans rappeler le tout premier film d'animation de l'histoire du cinéma, Fantasmagorie d'Emile Cohl (1908) ; la technique est celle du stop-motion, ou animation image par image, la même que celle utilisée par Wes Anderson dans Fantastic Mr Fox (voir notre site pédagogique) ou Ladislas Starewitch (inspiration majeure du premier) dans Le Roman de Renard (1941).
Mais ici ce sont des molécules de monoxyde de carbone qui ont été déplacés par les ingénieurs d'IBM, grâce à une aiguille ultrafine et un microscope à effet tunnel hyperpuissant (permettant d'agrandir les atomes 100 millions de fois)… On rêve à la suite que Jack Arnold aurait pu donner à son génial L'Homme qui rétrécit (1958) (voir notre dossier pédagogique Philosophie).
Le clip et la censure
Rien de tel qu'un soupçon de censure pour lancer une la polémique et s'assurer du relais des médias. C'est après les propos de Françoise Laborde du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, et sans doute grâce à eux, que le clip College Boy du groupe Indochine, réalisé par le jeune réalisateur québécois Xavier Dolan (Les Amours imaginaires, Lawrence Anyways), a été visionné des centaines de milliers de fois sur le web.
Dans un noir et blanc stylisé et à l'aide d'images choc, le clip met en scène le martyre d'un élève harcelé par ses camarades, jusqu'à être crucifié, puis mis à mort. Devant ce genre d'images, ce sont toujours les mêmes questions qui se posent — les mêmes que soulevait par exemple le long-métrage de Miguel Franco, Después de Lucía (2012), sur une trame comparable — : où s'arrête la dénonciation, où commence la complaisance ? Comment faire la part de l'horreur, et celle de la fascination que provoquent ces images ? Comment dénoncer la violence sans participer à sa mise en scène, éternelle question cinématographique ?
Dans une lettre ouverte adressée au CSA ("L'esthétisme de la controverse : lettre ouverte à Françoise Laborde à propos du clip pour Indochine", publiée par le Huffington Post), Xavier Dolan défend la dimension éducative du clip. Le plus intéressant dans son plaidoyer pro domo est sans doute l'anachronisme qu'il pointe, à l'heure d'internet, dans le fonctionnement et les missions du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel : "En effet, Madame Laborde, vous arrivez à table pour le débat sur la légitimation de la violence à l'écran avec environ trente-cinq ans de retard. (…) Votre devoir, aujourd'hui, en tant que membre du Conseil de l'audiovisuel supérieur de France, est de réinsérer les attributs de votre mandat dans la réalité actuelle telle que redéfinie par l'héritage de la technologie. Or, cette technologie permet, en 2013, à n'importe quel enfant de visionner, à défaut de le voir en salles, la bande-annonce de n'importe quel film classé 18 ans et plus. Il pourra éventuellement en voir des extraits incrustés sur YouTube, Dailymotion, et enfin le télécharger une fois pour toutes sur AppleTV ou Netflix deux mois plus tard à peine, et sans autre forme de procès. Aujourd'hui, les limitations de la violence sont proportionnelles aux limites que l'espace virtuel nous propose: presque aucune."
Et aussi :
> Le cinéma vendu à l'industrie du tabac sur les Inrocks.com
> Peau d'âne, Demy et le merveilleux, une exposition virtuelle de la Cinémathèque française
> Un dossier pédagogique (Histoire) sur L'Étoffe des héros de Philip Kaufman sur le site Cinéhig
Posté dans Bonnes ressources par Zéro de conduite le 09.05.13 à 16:08 - Réagir
Augustine : l'invention de l'hystérie

"Hystérique, madame, voilà le grand mot du jour. Êtes-vous amoureuse ? vous êtes une hystérique. Êtes-vous indifférente aux passions qui remuent vos semblables ? vous êtes une hystérique, mais une hystérique chaste (…) Vous êtes ceci, vous êtes cela, vous êtes enfin ce que sont toutes les femmes depuis le commencement du monde ? Hystérique ! hystérique ! vous dis-je. Nous sommes tous des hystériques, depuis que le docteur Charcot, ce grand prêtre de l’hystérie, cet éleveur d’hystériques en chambre, entretient à grands frais dans son établissement modèle de la Salpêtrière un peuple de femmes nerveuses auxquelles il inocule la folie, et dont il fait, en peu de temps, des démoniaques."
Maupassant, "Une femme", chronique parue dans le Gil Blas, 16 août 1882
1885, Paris. Le docteur Charcot (Vincent Lindon), qui dirige à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière un service de plus de 200 lits réservé à des femmes souffrant de convulsions, poursuit ses recherches sur l’hystérie féminine. S’il a acquis une grande notoriété auprès du public parisien par ses fameuses "Leçons" du mardi matin (voir le célèbre tableau de Brouillet), utilisant notamment l'hypnose pour recréer de spectaculaires crises chez ses patientes, il lui reste encore à convaincre définitivement ses pairs. Parmi la masse indistincte des malades, il repère en la personne d’Augustine (interprétée par Soko), personnage historique dont les archives photographiques de l'hôpital gardent la trace (voir l'ouvrage du critique d'art Georges Didi-Hubermann, Invention de l'hystérie), la patiente qui lui permettra d’arriver à ses fins.
Le grand sujet d’Augustine, c’est la fascination-répulsion des hommes pour le désir féminin, ce désir que, dans la société corsetée de la fin du XIXème siècle, l’hystérie permettait d’exprimer, et d’exhiber (d’où le succès des leçons publiques de Charcot). Des bûchers dressés pour les sorcières du Moyen-âge à l’approche scientifique de Charcot, le progrès est indéniable, mais pas dénué d’ambiguïtés. Alors que s’établit une relation de confiance entre Augustine et le médecin, la libido sciendi (indissociable du désir de reconnaissance de Charcot), se confond peu à peu avec la libido tout court, et on ne sait plus si le regard que Charcot porte sur Augustine est celui d’un thérapeuthe, d’un chercheur, d’un esthète (voir les photos d’Augustine qu'il réalisait) ou plus prosaïquement d’un voyeur…
En se passant avec une louable rigueur (le débordement de l’hystérie étant précisément dû à l’impossibilité de les exprimer) des mots et des explications, se limitant à une approche strictement behaviouriste de ses personnages, le film nous laisse un peu à distance des émotions d’Augustine ou du trouble de Charcot. Un pied dans l’ancrage documentaire (les témoignages face caméra de patientes d’aujourd’hui dans des costumes d’hier), un autre dans le fantastique fin de siècle (la musique du Dracula de Francis Ford Coppola sur le générique de début), il n'atteint vraiment le vertige escompté que dans son dernier quart d’heure : quand l'héroïne cesse enfin d’être passive pour s’émanciper du désir de Charcot. Magnifique ironie, c’est grâce à une mascarade, celle qu’elle joue devant les membres de l’Académie, que sera enfin reconnue la réalité scientifique de la maladie… Dialoguant, d’une sélection à l’autre, avec le prestigieux Au-delà des collines de Cristian Mungiu, le premier film d’Alice Winocour montre de très belles promesses derrière une ambition complètement aboutie…
Augustine d’Alice Winocour, France, 102 mn
Semaine de la critique
Sortie au cinéma : le 3 novembre
Pour aller plus loin :
> Voir ce mémoire de DESS (12 pages) intitulé "Le regard médical Réflexions à propos du tableau de Brouillet « Une leçon clinique à la Salpêtrière »" (pdf) qui montre à travers le tableau de Brouillet que le regard médical, "en tant qu’il se réfère à une conception de l’homme héritée d’un cartésianisme réduit à une techno-science" est intrinsèquement an-éthique, car il ne permet pas la rencontre avec les patients.
Posté dans Festival de Cannes par zama le 22.05.12 à 13:09 - Réagir
Culturelycée prolonge Cinélycée

Cinelycee est mort, vive Culturelycée ! Un an et demi après la création de la plateforme de grands classiques du cinéma destinée aux lycéens, les Ministères de la Culture et de l'Éducation ont lancé sa petite sœur généraliste. L'idée est de permettre aux lycéens d'accéder, au sein même de leur établissement, "aux chefs d'œuvre du répertoire artistique : théâtre, danse, musique, opéra, arts plastiques, patrimoine", par le biais de l'image enregistrée : manière de lutter contre les inégalités structurelles dans l'accès aux œuvres du spectacle vivant. Captations de spectacles vivants (pièces de théâtre, opéras, ballets) ou documentaires télévisuels (sur des peintres ou des mouvements artistiques), c'est une soixantaine de vidéos qui s'ajoutent au cent-soixante films environ de la plateforme. Le choix est éclectique, et puise dans le meilleur de la création contemporaine (notamment dans le choix des mises en scène de théâtre, puisque les textes sont toujours des classiques : Irina Brook, Christian Schiaretti, Ariane Mnouchkine). Les œuvres bénéficieront d'un accompagnement pédagogique.
Déjà partenaire de Cinélycée, Zérodeconduite.net l'est désormais de Culturelycée, et proposera chaque mois cycles thématiques (les trois premiers dossiers Culturelycée : Femmes fatales, L'Italie, Maître et valet) et interviews d'acteurs du monde de la culture.
Posté dans Bonnes ressources par Zéro de conduite le 22.03.12 à 17:10 - Réagir
Le Voyage extraordinaire et Le Voyage dans la Lune

En 2011, Georges Méliès aurait eu cent-cinquante ans. L’anniversaire peut sembler farfelu. Il nous aura permis de découvrir trois superbes films.
Le premier, nous l’avons déjà évoqué ici : Hugo Cabret, le somptueux hommage de Martin Scorsese d’après le roman graphique de Brian Selznick. Les deux autres sortent de conserve en salle, sur une combinaison plus réduite : Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès, précédé du Voyage extraordinaire de Serge Bromberg ; soit un court-métrage et un long, un "muet en noir et blanc" et un "parlant en couleur", une fiction et un documentaire, un film de 1902 et un film de 2011.
Le film de Georges Méliès avait été dévoilé en ouverture du dernier Festival de Cannes. On avait pu alors admirer la splendeur de cette copie restaurée (grâce au soutien des Fondations Groupama-Gan et Technicolor), s'étonner dde ses superbes couleurs d’origine, et apprécier (ou pas, pour certains) la musique du groupe Air, destinée à donner une touche de modernité au premier film de science-fiction de l’histoire du cinéma.
On découvre aujourd’hui le documentaire de Serge Bromberg, cinquante-deux minutes trépidantes pour expliquer la genèse du Voyage dans la Lune et retracer la carrière du grand Méliès. Le touche-à-tout Serge Bromberg (spécialiste avec sa société Lobster films de la restauration, de la conservation et de l'exploitation des films du patrimoine, et notamment du muet) avait frappé un coup de maître avec son premier long-métrage, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, couronné par un César en 2009. Il livre ici une nouvelle merveille de documentaire cinéphile, qui constitue le plus bel écrin possible au chef d’œuvre de Méliès. Sur un sujet qui pourrait paraître lointain et austère (les premiers pas du "cinématographe"), Serge Bromberg livre un film aussi drôle et palpitant que pédagogique : tournant le dos à toute forme d'académisme, il livre un feu d'artifice d'images, tirées pour la plupart du fonds Lobster, qui permettent de parcourir à toute allure les vingt premières années du cinéma, les plus méconnues.
Il montre dans quel contexte socio-économique, intellectuel, culturel, scientifique est apparue l'invention des frères Lumière ; il montre comment Méliès a su allier son talent d'inventeur avec une maîtrise très sûre des codes théâtraux de son époque ; il nous fait comprendre comment, après avoir été au faîte de la gloire (notamment grâce au succès mondial du Voyage dans la Lune), Méliès passe de mode.
La grande force du documentaire est de nous montrer tout ça en images, selon le principe qu'une petite séquence vaut mieux qu'un grand discours. En télescopant les "tableaux" encore très théâtraux de Méliès (qui n'a pas l'idée de changer sa caméra de place, ou de sortir de son studio) avec les premiers essais de montage alterné ou de split-screen, en confrontant ses fééries du magicien de Montreuil avec les actualités cinématographiques naissantes, Le Voyage extraordinaire nous fait toucher du doigt le changement d'époque dont il est la victime : tout simplement la naissance du cinéma moderne. Il rend également hommage à Méliès, véritable inventeur du cinéma de fiction, à son inventivité et à sa poésie, en convoquant ses successeurs comme Jean-Pierre Jeunet ou Michel Gondry.
Ce superbe hommage s'achève par le film de Méliès, que l'on prend d'autant plus de plaisir à (re)découvrir, que l'on vient de nous dévoiler tous ses secrets.
Zérodeconduite.net a consacré un site pédagogique au Voyage extraordinaire, qui propose un dossier pédagogique d'une cinquantaine de pages (activités en français, arts plastiques, histoire des arts).
[Le Voyage dans la lune de Georges Méliès précédé de Le Voyage extraordinaire de Serge Bromberg et Eric Lange. 2011. Durée : Distribution : Mk2. Sortie le 14 décembre 2011]
> Ce film est disponible dans la boutique DVD.
Posté dans Dans les salles par zama le 14.12.11 à 20:11 - Réagir

