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Neruda : Mortelle randonnée

Neruda de Pablo Larrain

En 1946 au Chili, le poète Pablo Neruda, qui a adhéré au parti communiste sous l'influence de sa compagne (la peintre Delia del Carril), apporte un soutien décisif à la campagne électorale qui va mener le candidat Gonzalez Videla à la présidence. Deux ans plus tard, rien ne va plus entre les deux hommes, Neruda (Luis Gnecco) dénonçant la violence politique dirigée par le dictateur contre ses alliés d’hier. Afin de le mettre hors d’état de nuire, l'État lance un jeune inspecteur (Gael Garcia Bernal) à la poursuite du poète.

C'est cette traque que le nouveau film de Pablo Larraín retrace, sur un mode onirique qui l’éloigne de ses précédentes œuvres (Tony Manero, Santiago 73 Post mortem, No) et le rapproche du fameux réalisme magique de la littérature sud-américaine de l'après-guerre. Soucieux d’échapper à la lourdeur sentencieuse du biopic, le réalisateur choisit en effet de perdre son spectateur dans les méandres hasardeux d'une narration en voix-off. Celle-ci ne ménage d’abord pas le poète (que l'on suit du Sénat en fêtes orgiaques dignes des plus belles heures du Surréalisme à Paris), ironisant sur son communisme mondain s'accommodant fort bien du confort bourgeois…  Mais la critique comique des communistes de pacotille, se trouve glacialement nuancée quand on comprend que cette voix n’est autre que celle de l'inspecteur Oscar Peluchonneau.  Fine moustache, verres fumés et veste en cuir cintrée : Gael Garcia Bernal arbore la parfaite panoplie des nervis du fascisme sud-américain, telle que le cinéma les a gravés dans la mémoire collective. Mais l'inspecteur se révèle aussi naïf et narcissique, prenant soudain des airs à la Clark Gable, comme si la traque qu'on lui avait confiée était un moyen de se mettre enfin sous le feu des projecteurs. La caméra de Pablo Larraín souligne ces effets, quand la voiture de police amorce un virage irréaliste, ou encore quand elle fait défiler les paysages à travers les fenêtres de la voiture, vieux trucage de film hollywoodien. La voix-off du salaud en service commandé se teinte de notes enfantines, celles d'un bâtard rêvant d'aventures cinégéniques et victorieuses. Mais Pablo Larraín ne se contente pas de brouiller cette piste. Il suit un autre fil, celui qui mène Neruda de planque en planque, abandonnant ses amis, ses compagnons, sa compagne Delia, pour échapper à Peluchonneau. Là encore rien n'est clair, car dans le jeu du chat et de la souris, la proie Neruda semble mener la danse, semant des indices pour mettre l'inspecteur sur sa trace, utilisant sa poésie et le Canto General pour asseoir sa figure d'opprimé rebelle. Le film montre donc le poète comme un grand metteur en scène, qui voit dans sa situation une manière ludique de se construire une image du grand homme harcelé par un pouvoir inique, finalement aussi enfantin que celui qui le pourchasse.

Ces deux parcours se suivent et s'entrecroisent dans les magnifiques paysages chiliens, jusqu'aux sommets enneigés de la Cordillère des Andes, sans que le spectateur sache bien à qui se fier, du poète ou de l'inspecteur. Dans un dernier mouvement, le film amorcera enfin une chute pirandellienne, où l'on se demande si ces deux personnages ne sont pas tout simplement en quête d'auteur. Par bien des aspects, et notamment la voix-off, Neruda éveille le souvenir de Mortelle Randonnée, le film de Claude Miller, où un détective (Michel Serrault) se mettait à poursuivre une jeune femme (Isabelle Adjani) qu'il fantasmait comme étant sa fille… De la même manière, à la fin de ce film poétique mais labyrinthique, le spectateur se demande s'il a vu un film rêvé par Peluchonneau, par Neruda… ou par Pablo Larraín.

Neruda de Pablo Larraín, Chili, 107 mn
Quinzaine des Réalisateurs

[MAJ du 4/01 2017] Retrouvez deux dossiers d'accompagnement pédagogique, un en français (avec notamment le point de vue d'Alain Sicard, spécialiste de Pablo Neruda, et un destiné aux classes d'Espagnol de lycée).

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 04.01.17 à 00:23 - Réagir

L'Histoire officielle : le site pédagogique

Il était invisible ou presque depuis plus de trente ans. L'Histoire officielle de Luis Puenzo, Oscar du meilleur film étranger en 1985, ressort enfin dans une version restaurée, en salles et en DVD. C'est l'occasion de (re)découvrir dans son écrin originel ce film bouleversant, qui constitua également une date marquante dans l'histoire contemporaine de l'Argentine.
Réalisé quelques mois à peine après la chute de la junte, en pleine transition démocratique, et sorti dans la foulée, le film de Luis Puenzo est alors d'une actualité brûlante. À travers le personnage d'Alicia, épouse d'un haut-cadre du régime militaire, mère comblée d'une petite fille adoptive, Luis Puenzo évoque la cécité d'une majeure partie de la société argentine, qui s'est accommodée de la dictature et de "l'histoire officielle" promue par celle-ci pour masquer ces crimes. Alicia est à la fois ébranlée dans ses certitudes intellectuelles (elle est professeure d'histoire), et touchée dans sa chair même, à travers cette petite fille dont elle se demande soudain, en fréquentant les "Mères de la place de Mai", si elle n'a pas été volée à un opposant au régime. C'est, comme le montre l'historienne Nadia Tahir, toute l'intelligence de Luis Puenzo d'avoir su, à travers ce personnage pivot, composer un récit critique, mais aussi acceptable par le plus grand nombre, des années noirs de la dictature.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique destiné aux professeurs d'espagnol autour de ce film. Proposé en DVD avec droits institutionnels dans notre boutique DVD, le film est également disponible pour des projections en salles (contacter votre salle de proximité ou s'adresser à Zérodeconduite).

www.zerodeconduite.net/lhistoireofficielle

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 03.10.16 à 11:56 - Réagir

Le Bouton de nacre : le site pédagogique

Le Bouton de nacre

Avec Le Bouton de Nacre (2015) (Ours d’argent du meilleur scénario au dernier Festival de Berlin), Patricio Guzmán poursuit le renouveau de sa démarche documentaire entamée en 2010 avec Nostalgie de la Lumière, film proposé cette année au programme du bac cinéma. Second volet de ce que le réalisateur annonce lui-même comme une trilogie, Le Bouton de nacre prolonge le geste contemplatif et poétique né il y a cinq ans dans le désert d’Atacama.

Si les thèmes restent sensiblement les mêmes, le passé tourmenté du Chili, le silence et l’impunité qui pèsent encore aujourd’hui autour de la dictature de Pinochet, l’écriture cinématographique de Guzmán se réinvente une nouvelle fois en empruntant les voies du journal intime et de l’essai historico-philosophique écrit à la première personne, et en opérant un déplacement géographique… Dans Nostalgie de la lumière, tout partait d’Atacama, au nord du Pays, dont le ciel étoilé fonctionnait comme un miroir de ce désert où des femmes sont toujours à la recherche des corps de leurs proches disparus pendant la dictature. Avec Le Bouton de Nacre, Guzmán met le cap vers le sud de la géographie chilienne, en Patagonie. Le fil conducteur du récit ne sera plus l’élément solide, la terre désertique qui occulte les corps disparus, mais l’élément liquide le plus universel, l'eau. L’eau porte en elle à la fois la mémoire des tribus indigènes de la Terre de feu, aujourd'hui quasiment disparues et oubliées, et des opposants à la dictature de Pinochet dont les corps (environ 1400) étaient jetés à la mer pour les faire disparaître.

Le Bouton de Nacre est donc un film qui mêle à merveille poésie et politique en utilisant la nature de façon étonnante et magique : on y trouve des paysages peuplés d’immenses glaciers silencieux qui côtoient des fjords majestueux – témoins immuables du passé, mais aussi des océans tourmentés et des planètes perdues dans l’infini des cieux étoilés. Ces images d’une nature sauvage et primitive, filmée comme celle d’une planète oubliée qui serait presque intacte et vierge, nous renvoient à un monde des origines où, peu à peu, au travers des photos en noir et blanc d’Indiens « fueguinos », émergent les visages méconnus du peuple qui manque. En se penchant sur la colonisation des territoires de la Patagonie et de l’extermination d’un peuple dans la plus totale impunité, le réalisateur chilien avance l’hypothèse que la violence de cet épisode historique allait constituer le terreau d’une autre tragédie à venir : celle que provoqua le coup d’état de Pinochet contre Allende et la dictature qui s’ensuivit.

Ce documentaire lyrique et émouvant ne laissera pas les élèves indifférents. La voix-off du réalisateur, lente, douce et envoûtante — permettant une très bonne compréhension de la langue espagnole —, berce en effet, comme une mélodie, tout un univers de réminiscences : la vie arrivant dans une comète, la vie aquatique des aborigènes en Patagonie, des souvenirs d’enfance du réalisateur mais aussi des témoignages poignants de survivants. Zérodeconduite propose un dossier pédagogique pour étudier le film en classe (Lycée, Espagnol). Les classes de Première et Terminale, pourront découvrir l’univers des kaweskar, ces nomades de l’eau dont les archives magnifiques récupérées par Guzmán pourront servir de support pour une approche des civilisations amérindiennes comme des conséquences de la colonisation en Amérique Latine. La question des enjeux de mémoire, incontournable en cycle Terminal, pourra aussi être traitée à travers la dictature de Pinochet et des opposants au régime disparus. Les élèves de seconde profiteront d’une immersion dans le monde hispanophone américain à la découverte d’autres langues comme le kaweskar pour travailler sur le sentiment d’appartenance et l’identité américaine. Enfin, la beauté des images que nous offre Le Bouton de nacre ainsi que sa dimension pédagogique touchant à plusieurs domaines permettra aussi de proposer sans difficulté un regard interdisciplinaire (SVT, Histoire-Géographie, Philosophie) pour mieux approcher ce documentaire plein de ressources.

Le Bouton de nacre de Patricio Guzman, au cinéma le 27 octobre
Le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/leboutondenacre

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 28.10.15 à 16:12 - Réagir

L'Histoire officielle (La Historia oficial)

Présenté à Cannes Classics dans une superbe copie restaurée, trente ans pile sa sortie (1985), L’Histoire officielle de Luis Puenzo a confirmé son statut de grand classique du cinéma sud-américain, devenu pour certains un peu mythique (cité dans tous les manuels scolaires, le film ne disposait même pas d’une édition DVD française).

Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, ce film fut pourtant écrit et réalisé dans la foulée même de la chute de la dictature (1976-1983), sans recul sur les événements qu’il s’efforçait de relater et d’analyser. L’Histoire officielle raconte les derniers mois de la dictature argentine, à travers le personnage d’Alicia (Norma Aleandro, qui reçut pour ce rôle le prix d’interprétation au Festival de Cannes), professeure d’histoire, épouse d’un dirigeant du régime (interprété par Hector Altiero) et mère d’une petite fille adoptive. Dans le climat fiévreux et inquiet des derniers mois de la dictature (fragilisée par la sanglante défaite des Malouines), Alicia voit ses certitudes remises en cause. Ses étudiants contestent l’enseignement qu’elle leur dispense à partir des manuels officiels ("l'Histoire est écrite par les assassins" lui lance l’un d’eux), et son amie Ana, de retour d’un long exil, lui raconte les tortures que lui a fait subir la junte. Mais c’est surtout un terrible doute qui la taraude en découvrant le combat des mères de la place de Mai : et si la petite Gaby qu’elle a adopté avec son mari, était l’un de ces bébés de disparus, volés par les membres de la junte ?

L'idée forte de Luis Puenzo est de raconter le réveil démocratique d'un pays à travers un personnage sans conscience politique, se tenant prudemment à la marge des événements, mais dont le drame personnel (la stérilité qui la conduit à adopter) lui fait rencontrer la tragédie d’un pays. Le personnage d’Alicia, de par son appartenance à la majorité silencieuse, à la zone grise de "ceux qui ne savaient pas" (ou ne voulaient pas savoir), est finalement le meilleur révélateur d’un pays qui sort à peine de la dictature, permettant d’éviter à la fois le manichéisme et le pathos.

"La Historia es la memoria de los pueblos" ("l’Histoire est la mémoire des peuples") explique Alicia à ses étudiants. Sorti l’année même du procès de Jorge Videla, tourné juste après la publication du rapport “Nunca más” (Jamais plus) de la Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP), L’Histoire officielle participa à ce travail de mémoire qui permit à l'Argentine de retrouver durablement le chemin de la démocratie.

L’Histoire officielle (La historia oficial) de Luis Puenzo, 1985, 110 mn
Cannes Classics

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.15 à 00:47 - Réagir

Allende mi abuelo Allende : mon grand-père ce h?ros

Comment vivre dans l'ombre d'une icône ? Dans ce "home-movie" qui croise la grande histoire, la petite fille de Salvador Allende, président socialiste démocratiquement élu du Chili, renversé par le golpe du général Pinochet, et suicidé dans son palais de la Moneda, le 11 septembre 1973, part à la recherche de son grand-père.

Le film dévoile, à travers images d'archive et albums de famille, le versant intime de "Chico" (le surnom du président chilien pour ses proches). Il explore aussi et surtout la tragédie familiale que constitua la mort du patriarche. Contrainte à l’exil par la répression de Pinochet, la famille se dispersa dans toute l’Amérique latine. Le symbole politique, célébré dans le monde entier, effaça alors l’homme privé et les proches d’Allende mirent un voile pudique sur leur peine. Une figure particulièrement tragique se détache du portrait de famille : celui de Tati, fille et secrétaire personnelle d’Allende, qui après avoir rejoint Cuba pour des raisons politiques (sa sœur et sa mère ayant gagné le Mexique) se suicida en 1977, laissant une fille et un fils âgés respectivement de 6 et 4 ans.

C’est pour secouer la chape de silence qui continuait à peser sur la famille que Marcia Tambutti Allende, biologiste de formation, s’est lancée dans cette entreprise cinématographique. Elle revisite les lieux du bonheur familial, exhume les albums de famille, elle interroge également la mémoire de ses proches, en espérant que la libération de la parole aura un effet cathartique, plus de quarante ans après la disparition d'Allende. Au fil d’entretiens, qui parfois tournent court, avec sa mère ou sa grand-mère très affaiblie, la réalisatrice explore cette dialectique entre curiosité et pudeur, volonté de savoir et peur de froisser. C’est par cette voie que le film atteint l’universel, car dans toutes les familles il y a des enfants qui s’interrogent et des parents qui se taisent. L'émotion culmine lors de la projection à la famille d'une bande super 8 miraculeusement retrouvée, parodie joyeuse de film muet par une bande de vingtenaires fantasques, dont un Allende hilare et juvénile…

Allende, mi abuelo Allende de Marcia Tambutti Allende, 98 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.15 à 00:35 - Réagir

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