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Enfance clandestine : entretien avec l'historienne Diana Quattrocchi-Woisson

Enfance clandestine

Enfance clandestine, le film de Benjamin Àvila, n'est certes pas un film historique à proprement parler : s'il raconte la chronique des Montoneros, ce mouvement de la gauche péroniste en lutte armée contre la dictature, et de sa "contre-offensive", funeste pour la majorité de ses membres, il le fait en filigrane, au filtre des souvenirs du réalisateur, et à travers le regard de l'enfant qu'il était alors. Mais le film donne envie de se replonger dans une histoire argentine particulièrement complexe (en tout cas pour nous Européens), et de comprendre les tenants et les aboutissants de cette période tragique, afin d'en dresser un bref tableau aux élèves.

L'historienne Diana Quattrocchi-Woisson, chargée de recherche au CNRS, membre de l'Institut des Amériques, et présidente-fondatrice de l'Observatoire de l'Argentine contemporaine, a bien voulu nous éclairer sur l'Argentine contemporaine, marquée par le péronisme et ses avatars…

Zérodeconduite.net : Le film de Benjamin Avila se déroule en Argentine, en 1979, pouvez-vous nous décrire le contexte politique du pays ?

Diana Quattrocchi-Woisson : Il s'agit de la dernière dictature militaire du XXème siècle, qui commence en 1976 et se termine en 1983. Elle ponctue une série de coups d'état et de mouvements de contestation violents. Il y a un crescendo dans l'histoire de la violence politique en Argentine et la période qui concerne le film est la plus aiguë. Et cela ne s'explique pas uniquement par l'apparition de la guérilla de gauche péroniste sur la scène politique. Cette radicalisation concerne l'ensemble de la société, aussi bien la classe moyenne que les syndicats enseignants ou les syndicats ouvriers.

Comment naît cette radicalisation ? Quelle est l'origine de la violence politique en Argentine ?

D.Q.W. : Cette radicalisation s'inscrit dans un contexte latino-américain. L'Argentine n'est pas le seul pays concerné par les mouvements de guérilla et les coups d'états. Mais le pays se caractérise par une spécificité de violence à outrance par rapport aux autres pays d'Amérique latine, même par rapport au Chili. La dictature d'Augusto Pinochet a fait de 3000 à 4000 victimes. Mais la plupart de ces crimes étaient commis à ciel ouvert, notamment dans des stades de football. En Argentine, on parle de 30 000 disparus. Le spectre de ces disparus hante toujours le pays et renvoie à la clandestinité de cette répression. De plus, l'église catholique argentine a conservé un silence complaisant, alors que l'église chilienne et l'église brésilienne ont levé la voix contre les répressions violentes qui sévissaient dans leur pays.

Dans le film, les parents du jeune Juan sont des guérilleros Montoneros. Pouvez-vous nous présenter ce mouvement ?

D.Q.W. : Pour comprendre ce que sont les Monteneros, il est indispensable d'expliquer le péronisme. Juan Domingo Perón est un militaire qui accède au pouvoir à la suite d'un coup d'état en 1943. En tant que vice-président de la junte militaire, il développe une politique ouvriériste. Jugé trop radical par ses pairs, Perón est arrêté et envoyé en exil. Mais, le 17 octobre 1945, les syndicats lancent une grève et une foule d'ouvriers investit la place de Mai (Plaza de Mayo, site central de la ville de Buenos Aires) pour demander sa liberté. Les militaires choisissent de ramener Perón plutôt que de tirer sur les manifestants, trop nombreux. Il s'agit de l'évènement fondateur du péronisme qui change le cours de l'histoire argentine. Les liens entre Juan Domingo Perón et le mouvement ouvrier seront désormais indestructibles.

Que se passe-t-il ensuite ?

D.Q.W. : Juan Perón abandonne la vie militaire et demande à ses camarades d'armes de convoquer des élections. Celles-ci ont lieu en février 1946, ce sont les plus démocratiques de l'histoire argentine. Perón est élu et son mandat sera à l'origine de nombreuses réformes : tentative de justice sociale, redistribution, congés payés, sécurité sociale... Mais il est chassé du gouvernement par un coup d'état en 1955. Déchu, son exil durera 18 ans.

Est-ce que la révolution cubaine de 1959 a une incidence sur la politique argentine ?

D.Q.W. : C'est un événement ressenti comme majeur dans toute l'Amérique latine. Les jeunes contestataires argentins sont séduits par Fidel Castro. Depuis son exil, Perón salue Castro et la révolution castriste. A la mort de Che Guevara, il écrit que ''le meilleur d'entre nous est tombé''. A cette époque, en Argentine, le péronisme est toujours très populaire mais il est réprimé. Les partis politiques sont interdits. Le fait même de nommer Perón était interdit. Les élections ne sont qu'une succession de fraudes. Ce climat, ainsi que la révolution cubaine, contribuent à radicaliser la situation. Les années soixante marquent également le début d'un mouvement de contestation au niveau international, Mai 68, le printemps de Prague... En Argentine, cet élan de protestation arrive un an après, dans la ville de Córdoba. Cette insurrection populaire, appelée Cordobazo, est lancée par les ouvriers des usines automobiles. Elle est réprimée par le gouvernement militaire. Il ne faut pas oublier que nous sommes en pleine guerre froide et que l'Amérique latine, arrière- cour des Etats-Unis, est l'un des "points chauds" du globe. Tout dissident est considéré comme un communiste par les militaires.

Dans ce contexte, des groupes de guérilla naissent en Argentine. Dont l'organisation politico-militaire des Montoneros ?

D.Q.W. : Les guérilleros Montoneros font effectivement leur apparition en 1969, après le Cordobazo. Leur première action publique est l'enlèvement de Pedro Eugenio Aramburu, un des militaires à l'origine du coup d'état contre Juan Domingo Perón en 1955. Les Montoneros le fusillent à la suite d'un jugement politique clandestin. La joie populaire que provoque la mort de cet homme est spectaculaire. Cette opération a valu à cette guérilla péroniste le nom de Montoneros. Ce terme date des guerres civiles argentines du XIXème siècle, postérieures à l'indépendance. Celles-ci opposaient des chefs locaux entre eux, s'appuyant sur des petites armées avec des bases populaires. En espagnol, un monton de gente signifie beaucoup de gens. En choisissant ce nom, les Montoneros cherchent une filiation historique. C'est un succès car ils jouissent d'un soutien populaire considérable. Au lieu d'être choqués par la séquestration et l'assassinat d'Aramburu, les Argentins applaudissent. Cela témoigne du niveau de conscience démocratique de la société argentine à ce moment-là. Le pays était en état de guerre civile non déclarée et la vie n'avait pas de valeur.

(…)

Lire l'intégralité de l'entretien sur le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/enfanceclandestine

Enfance clandestine, au cinéma le 8 mai

Posté par Magali Bourrel le 02.05.13 à 17:20 - Réagir

Enfance clandestine : le site pédagogique

Enfance clandestine

Nous avions été très touchés lors du dernier Festival de Cannes par le film de Benjamín Ávila, réflexion très autobiographique sur les frontières poreuses entre engagement politique et vie personnelle, dans le contexte de la dictature argentine. A travers le regard du jeune Juan, le film décrit le quotidien d'une famille de montoneros (mouvement d'extrême-gauche argentin) rentrés clandestinement au pays pour y mener la résistance contre la junte militaire. Dans ce contexte délicat (clandestinité, double-identité, peur permanente), le petit garçon essaye de trouver son chemin vers l'adolescence…

Le film sortira dans les salles le 8 mai prochain, et Zérodeconduite.net propose un dossier pédagogique destiné aux professeurs d'Espagnol, pour aborder le film en classe, de la Quatrième jusqu'à la Terminale.

Enfance clandestine (Infancia clandestina) de Benjamín Ávila, au cinéma le 8 mai

Le site pédagogique : www.zerodeconduite.net/enfanceclandestine
Supplément sur le site Vocable : 4 pages VO-Scope et test de compréhension

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 23.04.13 à 10:46 - Réagir

La Playa : exil intérieur

La Playa

Pour son premier film, Juan Andrés Arango nous propose une dérive urbaine dans le dédale de "la Playa", surnom ironique donné à un quartier défavorisé de Bogotá où se concentre la majeure partie de la population afro-descendante, originaire des lointaines côtes pacifiques de l’Ouest de la Colombie.
Venus grossir les rangs des populations déplacées par le conflit armé qui touche le pays depuis des décennies, les habitants de La Playa, à l’instar des trois frères au centre du dispositif narratif d’Arango, tentent de survivre comme ils peuvent en exerçant divers petits boulots, au milieu d’un environnement majoritairement blanc et hostile. Contraints de troquer moiteur et sensualité d’une forêt gorgée de pluies incessantes pour les froides hauteurs andines, les personnages de la Playa, hantés par la langueur du tropique, sillonnent hagards cette trépidante jungle urbaine qu’est devenue aujourd’hui Bogotá (métropole de plus de 8 millions d’habitants), et tentent d’en décrypter les codes afin de s’y faire une place.

Chronique du déracinement et de l’exil intérieur, La Playa fait la part belle aux longs plans-séquences qui suivent de dos, caméra à l’épaule, des personnages taiseux et fantomatiques, dont l’identité en devenir est aux antipodes des clichés habituels sur la joie de vivre colombienne. Bien que Juan Andrés Arango soit issu de l’école documentaire, dont on sent l’influence dans ces plans de rue pris sur le vif, véritables concentrés urbains sans doute filmés sans filet au milieu de la foule, ce n’est pas tant la dimension sociale qui l'intéresse que le parcours initiatique que vit Tomás, le jeune personnage principal. Lui et ses deux frères (Chaco l’aîné et Jairo le plus jeune) doivent s'adapter à un contexte familial difficile (leur mère s'est remariée à un blanc après l’assassinat de leur père par les paramilitaires) et au nouveau cadre de vie que constitue ce labyrinthe urbain : désoeuvrés, ils  traînent à longueur de journée leur nostalgie d’un monde définitivement perdu, celui de la jungle et des rivières de la côte, mais aussi celui de l’enfance.

Au risque de parfois tomber dans une imagerie hip-hop clinquante (écueil que ne contourne pas complètement Arango, en filmant ses personnages au rythme de nappes de rap afro-colombien surgissant pour exprimer de façon un peu facile ce qui semble être une black pride marginalisée), ces cheminements dans l’espace urbain, bien qu’apparemment sans but et répétitifs, finissent petit à petit par délimiter un territoire qui fait sens et que s’approprie Tomás. Ses allées et venues dressent une carte qui va le mener à se trouver lui-même et qui n’est pas sans rappeler ces autres cartes que dessinaient les mères au temps de l’esclavage sur les têtes de leurs enfants, afin de permettre aux pères exploités dans les mines de s’évader et de s’orienter vers les terres libres des nègres cimarrons. Tomás, en redécouvrant l’art ancestral de la coiffure afro légué par sa mère, pourra disposer d’un espace au sein de la mégalopole blanche, lui permettant d’affirmer haut et fort sa différence, au travers de motifs stylisés, tracés comme un tatouage sur le cuir chevelu, parlant de joies, de révoltes et de souffrances, de l’histoire de tout un peuple.

La Playa constitue une bonne introduction à la culture afro-colombienne de la côte pacifique, souvent méconnue en dehors des frontières de la Colombie, dont on pourra étudier les origines et les influences en élargissant la réflexion à l’ensemble de l’aire des Caraïbes. Le film de Juan Andrés Arango peut également servir à évoquer la situation des nombreux desplazados victimes du conflit armé en Colombie, dont l’arrivée massive à la périphérie des villes s’est traduit par une prolifération de bidonvilles d'une pauvreté dramatiques. Enfin, sur un plan plus universel, les trajectoires sinueuses des personnages du film et les questionnements identitaires de Tomás, ne manqueront pas également de toucher un public adolescent, sensible aux questions de quête de soi et au difficile passage au monde adulte.

[La Playa de Juan Andrés Arango. 2012. Durée : 1 h 30. Distribution : Jour2fête. Sortie le 17 avril 2013]

Le distributeur Jour2fête propose des outils pédagogiques à destination des professeurs d'espagnol autour du film :
— Un dossier pédagogique édité par Cinélangues
— Un supplément VO-Scope édité par le magazine Vocable

Posté dans Dans les salles par Henri Belin le 19.04.13 à 14:35 - Réagir

No : la démocratie fille de pub

No

Oui / Non, Si / No, Yes / No… Bien plus que le jeu incertain et complexe d'élections pluripartites, la logique binaire du référendum se prête à la dramaturgie cinématographique. Sous ses apparences manichéennes d'épopée démocratique, No de Pablo Larraín distille un message beaucoup plus ambigu, riche et mélancolique. Troisième film consacré par le jeune réalisateur à la dictature chilienne (après Tony Manero et Santiago 1973 Post-mortem), le film referme la trilogie en racontant la chute du régime d'Augusto Pinochet. Contraint par la pression internationale à trouver une légitimité dans les urnes (voir l'entretien avec l'historienne Regée Fregosi qui brosse le contexte), le général organise un plébiscite sur sa candidature, accordant à l'opposition démocratique quelques miettes de liberté d'expression (un créneau de quinze minutes quotidiennes à la télévision pour faire campagne pour le "No"). Convaincue qu'elle a une chance de gagner, la Concertation (alliance des partis d'opposition) fait alors appel à un jeune et brillant créatif formé à l'étranger. Le jeune publicitaire, René Saavedra (Gael García Bernal), convainc alors l'opposition de mener une campagne "positive" inspirée des méthodes du marketing, plutôt que de ressasser la litanie des crimes du régime et des souffrances que la gauche a subi sous le joug de Pinochet.

La bonne idée de Pablo Larraín est d'avoir tourné le film dans le format (le 3/4 UMATIC) et avec du matérial d'époque, rendant ainsi quasi imperceptible la transition entre les images d'archives et la fiction. Il y a un certain panache, à l'ère de la HD numérique, des lunettes 3D et du 48 images/seconde (cf le Hobbit de Peter Jackson), à retrouver les couleurs baveuses et le rendu métallique de la vidéo analogique… L'ironie est que ces images accusent leur âge pour le spectateur d'aujourd'hui : le temps écrasant tout, et la modernité plus que tout le reste, la différence entre les clips du oui et du non ne nous paraît pas si évidente…  Cette impression, qui entre en contradiction avec la geste apparemment héroïque de Saavedra, est plutôt à mettre au crédit du réalisateur. Si les clips du oui et du non nous paraissent après tout si proches, n'est-ce pas que le medium a pris le pas sur le message (cf Marshall Mac Luhan) ?
C'est la même agence qui travaille pour le "Non" et pour le "Oui", pour le dictateur et les démocrates. René et son patron (Alfredo Castro, l'acteur fétiche de Larraín) sont comme les deux faces d'une même médaille, et finiront par se réconcilier malgré les coups bas et les menaces. Les Américains avaient armé Pinochet et soutenu le coup d'état du 11 septembre 1973, ils financent désormais la campagne de la Concertation, troquant la brutalité des politiques du containement pour le "soft power" d'un libéralisme triomphant…
La fin du film, symétrique du début, le confirme : business as usual pour le jeune et brillant publicitaire, capable de vendre la démocratie comme un soda, et vice versa. Gael García Bernal interprète avec ce personnage flottant, à l'air un peu ahuri, dont on ne saisit jamais vraiment pourquoi il se lance dans cette galère : révolte post-adolescente, fidélité à l'histoire familiale, volonté de reconquérir son ex-femme, ou tout simplement goût du challenge ? L'historienne Renée Fregosi a raison de remarquer que le film donne plus d'importance au publicitaire qu'à Juan Gabriel Valdés (le stratège de la Concertation), et passe sous silence des éléments déterminants de la victoire du non (comme l'inscription de millions de Chiliens sur les listes électorales, ou les dissensions internes au régime) : Pablo Larrain nous parle peut-être moins de l'année 1989 que de celles qui ont suivi. Sous ses dehors euphorisants de célébration d'une victoire de la démocratie sur la dictature, No annonce en creux la domination de la télévision comme medium de masse, le triomphe de la communication sur la politique et le règne du "storytelling"…

Zérodeconduite.net propose un dossier pédagogique autour de ce film passionnant, qui permet d'aborder les notions de « Mythes et héros », « L’idée de progrès » (La société de consommation des années 80 et la répression sociale), « Lieux et formes de pouvoir », etc.  

[No de Pablo Larraín. 2012. Durée : 117 mn. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 6 mars 2013]

> No, le site pédagogique
> Un entretien avec l'historienne Renée Fregosi sur Zérodeconduite.net
> Un entretien avec le réalisateur Pablo Larraín sur Culturelycée.fr

Posté dans Dans les salles par zama le 05.03.13 à 20:00 - Réagir

No : Entretien avec Renée Fregosi

No

Directrice de recherche en science politique à l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine (Université Paris III - Sorbonne Nouvelle), Renée Fregosi a beaucoup travaillé sur les dictatures sud-américaines et la transition vers des régimes démocratiques. Son ouvrage Parcours transnationaux de la démocratie. Transition, consolidation, déstabilisation (Éditions Peter Lang, 2011) raconte l'histoire de la démocratie, ses concepts et pratiques à travers le monde ces trente dernières années (le deuxième chapitre est consacré aux enjeux des contrôles électoraux). Elle faisait également partie de l'équipe internationale de contrôle parallèle lors des élections générales du Chili en 1989, et a donc vécu de près l'histoire racontée par No. Elle a visionné le film de Pablo Larraín pour Zérodeconduite.net et accepté de répondre à nos questions… 

Zérodeconduite.net : Comment considérez-vous le film d'un point de vue politique et historique ?

Renée Fregosi : Tout ce qui est dit dans le film est juste, mais un peu parcellaire… No est une œuvre de fiction, il faut la prendre comme telle. L'histoire romanesque de ce publicitaire est belle, mais les ressorts de la victoire du non lors du référendum de 1988 furent évidemment plus complexes. Le personnage de Juan Gabriel Valdés est central. C'est lui, le responsable politique de la "Concertation des partis pour la démocratie" (coalition de 17 partis politiques chiliens du centre et de la gauche, représentée par le logo arc-en-ciel), qui va chercher le publicitaire et le pousser à faire ce type de campagne moderne. Il souhaite une campagne qui se tourne vers l'avenir plutôt que le passé, une campagne qui ne ressasse pas les horreurs commises par la dictature et évoque la joie à venir.

Zérodeconduite.net : Ce n'est pas la campagne publicitaire qui a fait gagner le "non" ? 

R. F. : Une campagne publicitaire efficace s'articule autour d'une bonne stratégie politique. C'est la stratégie politique qui fait la campagne publicitaire, pas l'inverse. Pourquoi la Concertation a-t-elle accepté cette campagne publicitaire qui choque certains de ses membres ? En son sein il y a alors des jeunes modernistes qui ont imposé la stratégie consistant à prendre part au référendum et de tout faire pour que le non l'emporte, afin de prendre la dictature à son propre piège. Mais cette campagne pour le "non" succède à une grande campagne d'inscription sur les listes électorales en 1987. Ce qu'on appelait à l'époque la croisade pour l'inscription sur les listes électorales. On sent bien, à travers ce terme, la présence de la démocratie chrétienne (Parti démocratie-chrétien) dans la Concertation. Jusqu'aux grandes manifestations de 1983-1984, on imagine que la chute de la dictature ne peut être que brutale. Mais la forte mobilisation populaire de ces années-là ne suffit pas à renverser pas la dictature. C'est pourquoi l'opposition modifie sa tactique. Au niveau régional, des transitions pacifiques à la démocratie ont déjà eu lieu. Les intellectuels et les responsables politiques pensent qu'eux aussi pourraient concevoir une transition pacifique de la dictature à la démocratie en pervertissant le jeu même de la dictature.

Zérodeconduite.net : Comment est née cette idée de plébiscite ?

R. F. : Ce référendum n'était pas prévu. En 1988, les dispositions transitoires de l'installation de la constitution de 1980 se terminaient et Pinochet, qui assumait la transition depuis huit ans, était censé quitter le pouvoir. La constitution, écrite par Jaime Guzman, un grand juriste de droite chilien, instaurait une "démocratie protégée". Son installation prévoyait des élections : à partir de 1987, on met en place des listes électorales et des nouveaux partis pour participer à ces élections. Les socialistes, qui n'ont pas le droit d'apparaître comme tels, forment le parti pour la démocratie. Mais Pinochet désire finalement se représenter, ce qui provoque des remous au sein même du groupe dirigeant. Pinochet décide alors de se faire légitimer par le peuple en demandant par référendum s'il a le droit d'être candidat. Le référendum de 1988 s'inscrit donc à la fois à l'intérieur et hors du cadre de cette nouvelle constitution. 

Zérodeconduite.net : Comment réagit l'opposition ?

R. F. : A partir de 1987, l'inscription sur les listes électorales est volontaire. Les membres de l'opposition se lancent dans une vaste campagne pour pousser les Chiliens à s'inscrire sur les listes. Le paradoxe est que l'opposition fait ouvertement campagne pour le non, alors que le régime continue ses exactions (répression, torture…). Cette ambiance un peu incertaine est bien rendue dans le film.

>>> Suite de l'entretien sur le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/no

No, de Pablo Larraín, au cinéma le 6 mars 2013.

Posté par Magali Bourrel le 28.02.13 à 11:47 - Réagir