
Le
film anti-mondialisation (ou sur la mondialisation) est devenu un genre à part entière et on ne compte plus les documentaires ou les fictions qui, comme
Bamako d’Abderrahmane Sissako, épinglent l’OMC, le FMI ou la Banque Mondiale.
Tout l’intérêt et la force de
Ma mondialisation viennent de la
modestie (au moins apparente) de ce qui est à la fois son sujet et son décor : la
vallée de l’Arve en Haute-Savoie où 500 entreprises et 12 000 salariés travaillent pour fournir en pièces de mécanique de précision (industrie que l'on appelle le "décolletage") les géants de l’automobile, de l’aérospatiale ou du secteur médical.
C’est en suivant le
chef d’entreprise Yves Bontaz dans ses usines savoyardes, tchèques ou chinoises (l’horloge du siège —
cf photo — affiche les heures de Londres, Sao Paulo, Shanghai, Détroit… et Marnaz), en rencontrant ses employés (directeur, ouvrier, responsable syndical) et ses pairs entrepreneurs que le réalisateur Gilles Perret va dévoiler méthodiquement les mécanismes implacables de la mondialisation économique et financière. Du local au global, la
démonstration, appuyée sur les commentaires de l’économiste Frédéric Lordon (auteur de
Et la vertu sauvera le monde et
Fonds de pension, pièges à con ?) est d’une
grande efficacité pédagogique.
Surtout elle a le mérite de sortir des clichés sur les "régions sinistrées" ou les "industries en crise" (sidérurgie, textile…), et de remettre en cause les slogans rebattus sur la compétitivité et la nécessaire innovation technologique. Le
paradoxe est que la vallée de l’Arve est un
fleuron de l’industrie française, et l'incarnation même du modèle économique (innovation permanente, ouverture vers l’international) tant vanté par les gazettes. Or c’est bien le dynamisme et la rentabilité de ces entreprises qui ont attiré l’appétit prédateur des fonds de pension (dont le souci de rentabilité rapide et maximale menace la logique industrielle de la vallée), c’est leur compétitivité et leur ouverture internationale qui les obligent à prendre le train fou des délocalisations, parfois contre toute logique : on comprend ainsi avec effarement que le choix de la Chine tient parfois plus de l’effet de mode ou de l’idéologie que de la rationalité économique, puisque les donneurs d’ordre (clients, actionnaires) l’exigent même à coût égal voire supérieur !
On ne saurait ainsi trop conseiller le film pour l’étude fine et pertinente de la mondialisation au lycée, en
SES et en
Géographie, voire en
ECJS : en s’attachant aux hommes et à leurs dilemmes le film pose aussi la question de la responsabilité individuelle et citoyenne face à cette mondialisation. Ainsi quand le "héros" Yves Bontaz déclare dans un élan humaniste que pour lui "f
rançais, tchèques, chinois, c’est la même chose, ce sont des hommes", il omet de préciser que ces "
hommes" sont très très loin de lui coûter la même chose.
Il y a une dernière raison pour recommander ce film : c’est qu’en plongeant dans le présent d’une région et d’une industrie françaises il éclaire
une réalité que l’on semble redécouvrir à chaque élection. A la lumière du film on pourra ainsi analyser les votes lors de la
dernière élection présidentielle ou du
référendum sur la constitution européenne (voir ce
dossier du Café pédagogique)
NB : Le film est diffusé à la fois en salles en en DVD. Chaque support a ses avantages : la sortie salles est accompagnée de nombreux débats avec des intervenants. Le DVD offre lui en bonus un longue et pédagogique interview de Frédéric Lordon, utile
vademecum sur les thématiques du film.
[Ma mondialisation de Gilles Perret. 2005. Durée : 1 h 26. Distribution : Les Films du Paradoxe. Sortie le 15 novembre 2006]