L'actualité educative du cinéma
Il y a deux manières de montrer l'Histoire: à l'américaine (ou plutôt "à l'hollywoodienne"), dans le style ultra-spectaculaire et vériste (le dossier de presse insistant longuement sur les longues recherches historiques, la caution des specialistes, la recréation maniaque des décors et des costumes) d'Apocalypto de Mel Gibson… et à la roumaine, à la façon minimaliste, réflexive et ironique de 12 h 08 à l'est de Bucarest.
Il est vrai qu'il n'y sans doute pas grand chose à voir entre la chute de l'empire Maya, voici plus de cinq siècles, et la fin du règne de Nicolas Ceaucescu, il y a seize ans de cela. On laissera donc là la fresque ultraviolente de Mel Gibson pour s'intéresser au film de Corneliu Porumboiu. 12 h 08, le 22 décembre 1989, c'est l'heure exacte où l'hélicoptère des Ceaucescu décolle du toit du palais présidentiel, marquant ainsi la chute de la dictature et le triomphe de la révolution démocratique. C'est aussi l'heure qui sépare les héros des suiveurs, les vrais révolutionnaires qui risquaient leur vie dans la rue des opportunistes qui n'ont quitté qu'alors leur poste de télévison.
Dans une petite ville "à l'est de Bucarest", le présentateur d'une télévision locale se lance dans la commémoration du seizième anniversaire de l'historique journée, en se demandant si et comment sa cité a participé aux glorieux événements, et comment ses concitoyens se sont illustrés.
En plus d'être une réjouissante comédie teintée d'absurde sur des anti-héros très ordinaires, 12 h 08 à l'est de Bucarest orchestre ainsi une vraie réflexion sur l'Histoire, la façon dont elle se vit, s'écrit et se met en scène : on se souvient que la télévision, brocardée ici dans son ambition commémoratrice, avait été un acteur à part entière de cette révolution qu'elle retransmettait en direct. C'est un des points qu'analyse finement Anne Henriot pour les Actualités pour la classe du CNDP : "Les médias ont joué un rôle capital en 1989. La télévision roumaine tombée aux mains des opposants au régime a fait de la révolution un événement national, filmant et diffusant tout en direct. Les téléspectateurs occidentaux se laissèrent prendre à cette inflation médiatique, gobant sans broncher la nouvelle de la découverte d’un charnier à Timisoara. On découvrira plus tard que les corps présentés à la TV étaient des cadavres extraits d’une fosse commune et cyniquement mis en scène. Depuis, ces événements symbolisent à la fois l’impact des images d’une révolution filmée en direct et aussi les risques de manipulation médiatique."
Elle y revient également sur l'écriture cinématographique du film et le comique de Corneliu Porumboiu, qu'elle situe dans la lignée de Ionesco et de Cioran.
[12 h 08 à l'est de Bucarest de Corneliu Porumboiu. 2006. Durée : 1 h 29. Distribution : Bacfilms. Sortie le 10 janvier 2007]
Posté par zama le 12.01.07 à 18:09
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