
Au début de son livre
American Vertigo, Bernard Henri Levy oppose à la vitesse de l’avion la lenteur de l’automobile, pour justifier le choix de ce moyen de transport : "
Alors que le voyage en avion écrase temps et distance, alors qu’il fait se compénétrer points de départ et d’arrivée, alors que le train lui-même est, au dire de Proust, ce véhicule "magique" qui vous transporte par enchantement de Paris à Florence ou ailleurs ce long et endurant voyage en voiture…" (p. 27, Edition du Livre de Poche)
Replacée en voix-off au début d’
American Vertigo, le film, la déclaration d’intention se révèle paradoxale : car en compactant en 1 h 35 de projection les douze mois du voyage de BHL et les 400 pages de son livre, Michko Netchak prend l’
exact contrepied de cette ode aux lenteurs de la route. Multipliant les étapes jusqu’à l’absurde, en une accumulation de très courtes séquences (pas plus de deux ou trois minutes) qui donnent l’impression de finir avant d’avoir commencé,
American Vertigo tient moins du "carnet de route subjectif" que du
flip book feuilleté à toute allure. Il donne au spectateur l’impression désagréable d’être embarqué dans un
voyage en groupe au guide certes brillant mais au timing particulièrement serré : deux minutes d’arrêt, trois photos, et hop on remonte dans le car…
En maintenant ce rythme effrené, le documentaire perd ainsi sur les deux tableaux : si le cinéma n’y existe pas vraiment de manière autonome (aucune séquence n’a le temps de se développer, aucun personnage la possibilité d’émerger), il ne sert pas au mieux la prose du livre. En se contentant d’
illustrer platement les mots (lus par Jean-Pierre Kalfon) par la multiplication des images, le montage ne fait qu’accentuer l’aspect accumulatif et redondant des descriptions de Bernard-Henri Levy, et partant son absence de véritable
point de vue : (exemple pris au hasard, la décrépitude de Buffalo) "
…longues avenues sans voitures qui s'étirent à l'infini; pas un restaurant où dîner; peu d'hôtels; des faux jardins à la place des immeubles; des terrains vagues à la place des jardins; des arbres morts ou malades; des gratte-ciel fermés, délabrés ou en passe d'être détruits; oui, la ville qui a inventé les gratte-ciel et où l'on trouve, aujourd'hui encore, quelques-uns des plus beaux spécimens du genre en est réduite à les abattre car un gratte-ciel inoccupé est un gratte-ciel qui se décompose et qui, un jour ou l'autre, vous tombe sur la tête; la bibliothèque qui va fermer l'une de ses ailes; le journal local qui périclite; l'histoire, que me raconte l'un de ses journalistes, de ces maisons que leurs propriétaires, parce qu'ils ne pouvaient ni les payer ni les revendre, ont préféré brûler pour toucher au moins l'assurance; des rues sans eau ni courrier; jusqu'à la gare centrale qui fut, du temps des aciéries, le cœur de la région et dont il ne reste qu'une ruine, énorme pain de sucre à l'abandon, panneaux métalliques rouillés, bruit du vent, vol de corbeaux et, en grandes lettres du début du siècle, «The New York Central Rail Road» déjà à demi effacé."
[American Vertigo de Michko Netchak. 2007. Durée : 1 h 35. Distribution : Sophie Dulac. Sortie le 20 juin 2007]