
Qu’est-ce qu’un film pédagogique ?
Qu’est-ce en tout cas un film qui mérite d’être
distingué (par un Prix au Festival de Cannes),
recommandé (à l’ensemble de la communauté enseignante) et
soutenu (via l’édition d’un DVD-Rom pédagogique) par l’
Education Nationale ?
La question qui se repose chaque année quand tombe le palmarès du Prix de l’Education Nationale (attribué à
Elephant en 2004,
Cinéma, aspirine et vautours en 2005,
Marie Antoinette en 2006), prend cette année un tour plus polémique avec la "censure" (voir ce
résumé de l'affaire) subie par le film lauréat,
4 mois, 3 semaines et 2 jours de Christian Mungiu.
Dans le contexte sensible d’une "alternance" politique, sur un thème idéologiquement brûlant,
l’avortement, la décision ministérielle de bloquer la production du DVD pédagogique associé au prix a réveillé
le spectre d’Anastasie. Le bruit fait autour de cette affaire dans la presse, la levée de boucliers d’organisations comme la Société des Réalisateurs de Films, la Ligue des Droits de l’Homme ou le Planning Familial (entre autres) ont pour l’instant fait reculer le ministère, qui réserve sa décision en attendant l’avis de la commission de classification des films.
Reste que si médias et associations ont insisté sur les circonstances de cette ténébreuse affaire, agitant l’épouvantail des catholiques intégristes et des lobbies anti-avortement (qui auraient fait pression sur le ministre via Mme Boutin), c’est l
e principe même du Prix de l’Education Nationale que remet en cause la note envoyée par le cabinet du Ministre à Mme Juppé-Leblond, Inspectrice Générale en charge du cinéma et de l’audiovisuel :
"
Pour les années à venir, je vous remercie de bien vouloir veiller à ce que le Jury du Prix de l’Education Nationale prenne en considération, parmi les critères de sélection, non seulement les qualités artistiques des films, la possibilité qu’ils offrent de développer une éducation à l’image, mais aussi leur adaptation à une diffusion auprès de l’ensemble des élèves de collèges et de lycées."
Le ministère pointe ainsi la
contradiction entre l’objectif d’une
appropriation pédagogique du film primé par l’ensemble des enseignants, et la
fonction symbolique de ce prix remis lors du plus prestigieux des Festivals de cinéma.
Explicitement revendiquée par l’IGEN (voir ce
discours de l'IGEN), cette volonté de
faire signe et sens est assumée chaque année par un jury souverain mêlant enseignants, élèves et professionnels du cinéma. Ainsi en 2006 le président Frédéric Mitterrand proclamait faire "
acte de liberté" en couronnant
Marie Antoinette de Sofia Coppola, film qui avait hérissé un grand nombre de festivaliers. Ainsi cette année le jury a très tôt écarté de ses possibles lauréats
Persepolis de Marjane Satrapi et
De l’autre côté de Fatih Akin, au motif qu’ils constituaient des choix "trop évidents" pour un Prix de l’Education Nationale.
Reste que le glissement de la notion de
principe de précaution de la sphère de la santé publique à celle de la pédagogie laisse un peu rêveur… Quel livre, quel film sont idéologiquement et politiquement neutres (d’aucuns ont trouvé Elephant de Gus Vans Sant
odieusement réactionnaire), quelle œuvre d’art authentique est garantie sans danger aucun et pour quel public ? C'est peut-être ça la proclamation du Prix de l'Education Nationale, et c'est peut-être cela qu'il faut défendre : n’importe quel film peut être un support de réflexion et d’apprentissage s’il est accompagné par le regard d’un pédagogue. Ou, comme le
dit joliment Mme Juppé-Leblond, "
La vertu de l’art est d’agiter l’esprit. La vertu de la pédagogie est de donner un sens à cette agitation."