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Survivre avec les loups : incroyable mais… faux

C’était il y a bientôt deux mois, quelques jours après la sortie de Survivre avec les loups de Vera Belmont, le film qui s’en était inspiré : sous la pression de quelques journalistes opiniâtres, l’auteure belge Misha Defonseca (en réalité Monique De Wael) avouait avoir inventé de toutes pièces le récit qu’elle donnait jusque là pour autobiographique : celui d’une petite fille juive de 8 ans parcourant l'Europe nazie à la recherche de ses parents déportés, ne devant sa survie qu’à une meute de loups. La révélation provoquait la consternation de ses éditeurs, de la réalisatrice du film et plus largement du très large public de lecteurs et de spectateurs émus par cette histoire : Arx tarpeia Capitoli proxima comme disaient les Romains, et Monique de Wael passait instantanément de la gloire à l’opprobre.
On peut s’interroger sur les motivations qui ont poussé l’auteure à s’inventer cet incroyable passé ; on peut surtout questionner la crédulité du public (du livre puis du film), et l’incroyable appétit qu’il a manifesté pour cette histoire. Au-delà du goût ancestral pour "l’incroyable mais vrai", sur lequel la communication du film a beaucoup joué, la fascination particulière pour le récit de Misha Defonseca s’explique sans doute par la rencontre entre un mythe qui a traversé les époques (de la fondation de Rome jusqu’à Kipling) et les cultures, celui de l’enfant-loup, et l’Evénement historique par excellence : l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis.
Cette rencontre inédite entre le fabuleux et l’historique a provoqué le brouillage qui a permis à la mystification de se développer et de perdurer, malgré les sérieuses réserves des historiens et des éthologues : en endossant la défroque de victime du nazisme, doublée par la figure de l’enfant innocent, Monique/Misha rendait son récit inattaquable. Mais on peut pousser l'analyse plus loin. Quand on écoute aujourd’hui Monique de Wael, on a l’image d’un récit personnel qui lui a été presque arraché par ses interlocuteurs successifs, qui semblait répondre à une demande irrépressible et impérieuse du public : "(…) Si j'ai commencé à parler dans plusieurs universités américaines, c'était à leur demande. C'est alors que j'ai été harcelée par une femme, Jane Daniel, qui se disait éditrice et qui voulait faire un livre sur ma vie. Pendant plus de deux ans, j'ai refusé, mais ma communauté et mes amis me disaient : "Grandis, Misha, fais-le pour les générations futures."
S’il y a sans doute de nombreuses façons d’analyser cette rencontre entre un récit et les attentes du public, on a envie ici de renvoyer à la querelle du Cid (1637) : celle-ci a montré que la notion de vraisemblance était inséparable de celle de bienséance. On a tendance à trouver vraisemblable un récit qui valide nos préjugés, qui s’inscrit dans notre système de valeurs. Tout improbable qu’il soit sur un plan historique et éthologique, le récit de Misha Defonseca répond parfaitement aux conceptions morales partagées par un très large public : le courage des enfants, la bonté "naturelle" des animaux, la méchanceté des hommes.
On ne peut s’empêcher de penser à une autre affabulatrice, se glissant avec le même "flair" dans la peau de la victime idéale : Marie L., héroïne de la fameuse affaire du RER D (qui va d’ailleurs être bientôt portée à l’écran par André Téchiné). Pris en flagrant délit d’emballement inconsidéré, de nombreux éditorialistes et responsables politiques s’étaient défaussés en estimant avoir eu raison de crier au loup : d’après eux, même si cette affaire n’était pas vraie, elle aurait pu l’être tant les actes antisémites se multipliaient. En un mot, peu importait qu’elle soit vraie puisqu’elle était vraisemblable.

Reste à mesurer les effets de "l'affaire-Survivre avec les loups". On ne sait combien d'enseignants ont emmené leurs élèves découvrir cette édifiante histoire sur la barbarie nazie, comme on le leur proposait, ni comment (et si) ils leur expliqueront la supercherie. Même s'il est sans doute excessif d'accuser Misha Defonseca de faire le jeu du révisionnisme (si son témoignage est faux, combien le sont ?), on ne peut s'empêcher de constater l'effet de brouillage : sur internet en tout cas, la vérité n’a pas remplacé le mensonge, elle s’y est superposée. La plupart des sites qui ont répercuté la sortie de Survivre avec les loups (et ainsi participé —à leur corps défendant— à l’imposture), y compris des sites d’enseignants (celui du SE-UNSA, qui présentait le film dans sa rubrique "L’Enseignant fait son cinéma"), n’ont pas jugé utile de démentir ou de mettre à jour leurs informations. Si bien qu'aujourd’hui les pages brodant sur "l’incroyable histoire vraie de Misha Defonseca" coexistent avec celles dévoilant la supercherie.
Quelques semaines après Survivre avec les loups est sorti un film allemand également consacré à la période, intitulé Mon Führer et sous-titré : La vraie véritable histoire d’Adolph Hitler. Le vrai faux chassait ainsi le faux vrai. On ne put s'empêcher à la crainte exprimée par le cinéaste Claude Lanzmann quant aux effets de la fiction, qui justifiait "l'interdit de la représentation" qu'il avait posé à propos des camps d'extermination : celui que les fictions "inspirées de…", les re-constitutions et re-présentations, les jolies histoires pleines d'arrangements et d'inexactitudes, finissent par recouvrir la vérité historique et la faire basculer celle-ci le mythe.

Posté dans Thèse-Antithèse par zama le 31.03.08 à 17:39

Commentaires

De Tonio, posté le 02.04.08 à 08:49

pour l'affaire du RER D on peut encore tomber sur les communiqués du CRIJF ou de SOS Racisme… sans démenti. Moi ce qui me fait marrer c'est les justifications a posteriori : l'auteure qui dit "peu importe que ce soit la vérité, en tout cas c'est MA vérité" (ça on avait compris chérie). Et vera Belmont : "peu importe que ce soit la vérité, l'histoire est tellement belle"… Wouarf wouarf…
De Lulu Berlu, posté le 02.04.08 à 15:35

je me rappelle de l'argument de Spielberg pour défendre La liste de Schindler ou les feuilletons comme Holocauste : ça permet de toucher un public beaucoup plus large que celui de documentaires comme Shoah ou Nuit et Brouillard, de les sensibiliser à l'Histoire du génocide. Vont-ils nous faire le même coup sur ce film la : qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !
De i-Polit, posté le 03.04.08 à 10:02

article fort intéressant mais… pourquoi si tard ? le film est sorti il y a plus de deux mois et la polémique (s'il y en a eu une) a plutôt fait long feu, il me semble.
De Jimmy Jazz, posté le 03.04.08 à 18:52

ça s'appelle tirer sur une ambulance, effectivement. Sinon c'est une super idée de faire un film sur l'affaire du RER D. Mais je trouve juste bizarre que ça soit Téchiné qui s'y colle.
De Erzebet, posté le 04.04.08 à 18:34

non ça n'est pas "tirer sur une ambulance". C'est plutôt bien de s'extraire de la moutonnerie ambiante et de la course à l'actu pour proposer une réflexion un peu construite ! Bravo pour cet article.
De Lulu Berlu, posté le 06.04.08 à 17:26

"Si tu racontes une histoire vraie, fais croire qu'elle est inventée. Si tu racontes une histoire inventée, fais croire qu'elle est vraie." Je pense que ça résume bien la situation.
De Doris, posté le 11.05.08 à 23:30

Je me rappelle avoir contesté, auprès de la documentaliste, ce qui était raconté dans ce livre lors d'un projet lecture au collège. >8DD
De bertrand, posté le 17.09.08 à 20:36

l'affaire du RER D n'a servi à rien puisqu'on vient de nous resservir exactement la même à propos d'une agression prétendue antisémite dans le 19ème, qui était en fait une simple de bagarre de collégiens. Le plus fort est l'outrecuidance de tous ceux qui se précipitent pour crier au loup et qui ne veulent jamais reconnaître leur erreur ensuite. cf cet article du Monde, et la déclaration hallucinante de Richard Prasquier, nouveau président du CRIJF : "Le fait même que cette agression vise des jeunes portant une kippa en fait un acte antisémite." Autrement dit, qui s'attaque à un juif (portant kippa, donc identifié) est obligatoirement antisémite, quelques soient ses raisons (crapuleuses, passionnelles)… Avec des principes comme ceux-ci…
De Lulu berlu, posté le 23.10.08 à 15:13

pour apporter de l'eau à votre moulin j'ai limpression que la réalité ou non des faits qui sont rapportés par les médias n'est plus une question déterminante pour lepublic. Je pense au personnage qui s'est invité dans la campagne présidentielle US, "Joe le plombier". Le fait qu'on ait découvert que l'homme était un imposteur qui a raconté n'importe quoi sur sa situation, les deux candidats continuent à le citer comme un symbole, notamment John mccain qui lui consacre une page entière de son titre. peu importe le vrai pourvu que ce soit vraisemblable (cf votre ananlyse de Corneille) !!!

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