recherche

blog

Hunger : la solitude du coureur de fond

Le 14 septembre 1976 les prisonniers de l’IRA incarcérés à la prison de Maze lancent la "blanket protest" (la grève des couvertures), refusant de porter l’uniforme des détenus de droit commun pour revendiquer un statut de prisonnier politique et protester contre les mauvais traitements qui leur étaient infligés. En avril 1978 la grève des couvertures évolue en grève de l’hygiène (no wash protest) : les détenus refusent de quitter leurs cellules, de se laver, badigeonnent les murs de leurs excréments. Les représailles de leurs geôliers sont féroces.
Après une première grève de la faim qui a échoué (le gouvernement britannique revenant sur les concessions accordées pour la faire cesser), les prisonniers lancent le 1er mars une grève de la fin totale, initiée par le leader Bobby Sands. Elle cessera le 3 octobre de la même année, le gouvernement anglais acceptant la majeure partie des revendications, après la mort de dix militants dont Sands.

Tout le projet de Hunger, présenté en dans la Sélection Un Certain regard, est de ne pas trahir cet exposé : factuel, précis, quasi clinique. Loin d’être une afféterie "arty" (néo-cinéaste, Steve Mc Queen est un plasticien reconnu), la manière frappante dont la mise en scène découpe ses plans et ses séquences, en blocs quasi indépendants, est une façon de circonscrire la réalité, d’éviter tout effet de dramatisation. Sur un sujet chargé de tant d’affects, il s’agit d’un viatique salutaire, dont le film ne s’écartera jamais.
Littéralement, Hunger est un film sur la résistance humaine : celle qu’un homme nu et désarmé peut opposer à la violence froide et implacable d’un appareil d’état. Profiter de tous les orifices et de toutes les anfractuosités de son corps pour y cacher des messages, une photo de sa petite amie, une radio de fortune. Utiliser sa propre nudité et sa saleté, son urine et ses excréments pour dénoncer ses conditions de détention et rendre la vie impossible à ses geôliers. Et enfin, en désespoir de cause, quand tout le reste a échoué, retourner la violence contre soi-même : la grève de la faim, arme des causes désespérées, de la dissuasion du faible au fort. C’est la méthode radicale qui fut employée par Bobby Sands et les prisonniers de l’IRA pour faire plier l’inflexible Margaret Thatcher, présente dans ce quasi huis-clos carcéral par sa seule voix, reconnaissable entre toutes.
Le film est divisé en deux parties. La première raconte la "no blanket et no Wash protest". La seconde se concentre sur le martyre solitaire de Bobby Sands. Un hallucinant plan-séquence d’une vingtaine de minutes, aussi bavard qu’est muet le reste du film, fait la bascule entre les deux parties. Bobby Sands y annonce au prêtre Dominic Moran sa décision de lancer une grève de la faim totale. Le prêtre essaye de le détourner de ce suicide collectif. Sands le reprend : il ne s’agit pas d’un suicide, il s’agit d’un meurtre.
A l’image de cet échange, Hunger a l’honnêteté de ne pas porter de jugement sur les choix de Bobby Sands : il n’héroïse ni ne glorifie son martyre, pas plus qu’il ne condamne son jusqu’au boutisme (qui entraîna neuf autres militants dans la mort).
Ce qu’Hunger montre en revanche, ce sont les qualités exceptionnelles de Sands : son charisme de leader, son courage moral et sa résistance physique, qualités qu’il dit avec humour avoir puisé dans son passé de coureur de fond. Car la grève de la faim que pratique Sands jusqu’à la mort est une course d’endurance, un long chemin de souffrance. Steve Mc Queen et son acteur Michael Fassbender (dont on ne sait aux portes de quelles abymes physiques et mentales l’a conduit son engagement) accompagnent Sands le long de ce chemin, retraçant de manière clinique les atteintes physiques (les muscles puis les os qui fondent, les organes internes qui se dégradent, les escarres qui constellent une peau décharnée) d'une grève de la faim. L’exploit du film est de ne jamais succomber à l’imagerie christique ou au voyeurisme trash.
Hunger
atteint même dans ses dernières minutes l’émotion qu’il refusait jusque-là, quand le souffle vital quitte Sands et que son esprit se met à vagabonder. Que reste-t-il de la vie d’un militant tout entier dévoué à sa cause, d’un combattant qui a choisi le sacrifice ? Quelques images d’enfance, à peine un souvenir, bouleversantes par leur banalité même…

Hunger
de Steve Mac Queen, Royaume-Uni, 96 mn
Sélection Officielle, Un certain regard

Posté dans Cannes 2008 par zama le 18.05.08 à 13:04

Commentaires

De liliane, posté le 18.05.08 à 17:10

est-ce que des élèves peuvent voir ce film? et à partir de quel niveau? Merci.
De Audrey, posté le 01.11.08 à 03:50

est ce que quelq'un est au courant si ce film va sortir sur vidéo parce que moi je l'es vue dans un festival de film mais j'aimerais le revoir!?
merci
De Sandrine, posté le 04.12.08 à 10:25

Je souhaiterais montrer ce film à des élèves de Terminales car nous traitons l'Irlande mais ne l'ayant pas vu moi-même, est ce qu'il n'est pas trop choquant pour eux?

Merci
De Nora à Sandrine, posté le 05.12.08 à 10:15

attention Sandrine : HUNGER est passionnant plusieurs scènes sont à la limite du soutenable. Il est de ta responsabilité d'emmener tes élèves ou pas, mais pour prendre cette décision il faut au moins que tu voies le film. Moi j'avoue que je ne prendrais pas ce risque de leur imposer une vision si traumatisante, ayant moi-même été assez secouée par le film.

Nora
De loloster, posté le 07.12.08 à 14:34

comme le dit l'article c'est un film de "résistances"



à l'heure actuelle, se souvenir, en tant qu'adulte, ce que la "résistance" doit parfois impliquer est revigorante et "remet les pendules à l'heure"..



montrer aux enfants ce qu'un système politique qui se réclame du droit, est capable de mettre en place pour se conserver.. est certainement salutaire pour leur avenir.. proche
De zaz, posté le 11.12.08 à 23:02

je déconseille fortement.je trouve que ce film peut vraiment traumatiser.j'ai moi même passé 10 minutes à fermer les yeux et à boucher mes oreilles...c'est terriblement choquant.
De Pauline, posté le 13.12.08 à 16:21

C'est un film d'une violence physique et mentale inouie qui ne laisse pas indemne. Je n'ai pu supporter que les trois premiers quarts d'heure, alors que c'est soi disant la partie la plus "soft" du film, et pourtant, les films violents ou extremement gores me laissent d'habitude de marbre. Je ne comprends pas, d'ailleurs, qu'il ne soit pas interdit aux moins de 16 ans !!! Donc, je déconseille fortement d'amener des lycéens voir ce film.
De Julien D., posté le 14.12.08 à 14:38

Je conseille évidemment ce film à tous les élèves de Terminale, dans le cadre notamment des réflexions sur la liberté, l'Etat et l'engagement abordées dans les cours de Philosophie.



Il peut avoir également un intérêt historique, même si la lutte des républicains irlandais n'est pas, stricto-sensu, le sujet du film.



Néanmoins, comme pédagogue il faut préalablement visionner le film seul, puis préparer les élèves à des images et des scènes choquantes où l'être humain est dégradé voire nié tant physiquement que moralement.



La composante réaliste et totalement "dés-esthétisée" permet de mieux recevoir le message fort du film. A ceux qui pensent que les élèves de 17 ou 18 ans n'ont pas la capacité à supporter ces images, je rappelle que ce ne sont plus des enfants de 12 ans, qu'ils abordent en classe des sujets très difficiles tels que le génocide des Juifs d'Europe, les grandes famines du début des années 20 en Russie et des années 50 en Chine, ou encore les massacres perpétrés par les régimes fascistes ou autoritaires des années 30 à nos jours (de l'Espagne franquiste à la dictature Birmane en passant par l'Italie mussolinienne)...
De flp, posté le 15.12.08 à 17:44

ce film est sans aucun doute d'une profondeur inouie mais néanmoins insoutenanble à visionner dans les derniers instants d'agonie du personnage principal.

La violence et la misère humaine que peuvent dégager ces images prendront largement l'avantage sur la la portée philosophique dans l'esprit des jeunes, il est donc à mon sens déconseillé de le visioner dans sa totalité pour les plus jeunes.
De vincent, posté le 07.01.09 à 16:40

Les images sont insoutenables. C'est bien pour cette raison qu'il est nécessaire de sensibiliser les élèves avant la projection.

Tout film peut être vu à condition de le préparer.
De vincent, posté le 07.01.09 à 17:00

Pour ma part, Hunger est d'utilité publique.

Ce réalisateur a eu l'intelligence de se servir d'un fait antérieur pour illustrer toutes les luttes d'aujourd'hui, d'hier et de demain.

A savoir, dans chaque combat le plus faible, bien que désarmé, n'abandonnera pas s'il estime que sa lutte est juste.

Aujourd'hui à Gaza, c'est rocket contre avion et ça a commencé pierres contre chars.

Quand les banlieues crament c'est le même processus. On se retourne contre son propre environnement dans le désespoir. C'est con, la légitimité des acteurs en prend un coup mais c'est tout simplement humain de vouloir exprimer sa révolte avec le peu de moyens que l'on a.

Donc expliquez à vos élèves que le film est dur, mais qu'en même temps le mal est parfois nécessaire pour comprendre.

Il n' y a pas d'interdiction, vous êtes couverts. Quant aux parents de toute façon ne les écoutez pas sinon vous ne ferez rien.

Et pour finir, la violence est tous les jours dans tous les foyers de France. Utilisons au moins la violence à des fins utiles.
De blondie, posté le 17.01.09 à 22:43

je pense que ce film au-dela de son interêt historique évident,doit être vu par des élèves de terminale pour leur montrer ce que des hommes peuvent faire subir à d'autres hommes pourvu qu'ils se sentent soutenus par un pouvoir,et le grand courage de ces Irlandais qui vont jusq'au bout de leurs convictions,en y laissant leur vie.Dans ce film les sous-hommes ne sont pas ceux qu'on croit.
De woru, posté le 19.05.09 à 00:29

C'est un très bon film, capable d'aller très loin dans la représentation de la souffrance et d'un combat. Sans excès et sans fioritures, car choquer n'est ici aucunement le propos. Le plus dur dans le film c'est qu'il est très loin de la violence omniprésente et formatée de la télévision d'aujourd'hui. Quand on montre la tragédie on la cache rapidement par du sport et des banalités. Ici l'occasion est donné de prendre le temps de la regarder dans les yeux. Dans le monde du zappage continuel et de la surcharge d'information, cela ne peut être qu'une bouffée d'air frais. Cela nous rappelle que la puissance d'une vie humaine est plus forte que toute les barrières physiques dressées entre les hommes. N'ayez pas peur de choquer vos élèves, car vous risquez seulement d'éveiller leurs consciences.
De emilie, posté le 14.12.09 à 19:26

Ce film secoue, mais c'est salutaire à mon avis. Les élèves de terminale sont des habitués des films d'horreur seulement celle ci est beaucoup plus intimiste

Beaucoup plus humaine en fait. La précision métallique du pouvoir face aux moments d'humanité des CRS eux même est un grand questionnement auquel les élèves doivent s'éveiller.

Et il ne faut pas tout confondre : ce n'est pas le film qui est dur mais le sujet qu'il traite !

Ajouter un commentaire






 


 

Newsletter

La Boutique DVD

Le DVD du jour

Le Roi Danse

Une répresentation convaincante du règne de Louis XIV, qui interroge les rapports entre artet pouvoir au prisme de la musique de Lully et du théâtre de Molière. Un film très utile à la fois en français, et au collège pour traiter de front le programme d’histoire (« L’émergence du roiabsolu ») et celui d’Histoire des arts (« Arts, Etats et pouvoir »).
Prix avec droits institutionnels :
39.50 €

 

Tous les films

Tous les réalisateurs

Tous les dossiers