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Che : l'anti-biopic

Projet hors-normes (4 h 30 de film sur une icône internationale), glamour hollywoodien (ah, Benicio…), ambition auteuriste (Soderbergh a eu la Palme d’Or pour Sexe, mensonges et vidéo) : la présentation de Che était sans conteste l’événement de ce Festival. Il n’est rien de dire que les festivaliers ont été cueillis à froid par la radicalité de ce projet, présenté en intégralité et dans une version sans doute inachevée (le film ne comportait pas encore de générique).
Il faut dire que Soderbergh a pris sciemment les attentes du public à rebrousse poil, refusant à la fois les conventions du biopic hollywoodien (nous ne connaîtrons pas le "Rosebud" d’Ernesto Guevara) et celles de l’épopée révolutionnaire (à l’image de son héros asthmatique, Che terriblement manque de souffle). Etrangement distancié et mélancolique, étonnamment elliptique malgré sa durée, Che est l’enfant un peu monstrueux d’un projet impossible : raconter une histoire qui a fait l’objet de tant de témoignages et d’interprétations contradictoires, dresser la biographie d’un personnage que son mythe a éclipsé.
Confrontés à cette gageure, Steven Soderbergh et ses scénaristes ont pris des partis tranchés et courageux : se limiter aux faits bruts et apparemment contradictoires (Guevara soigne les villageois, Guevara harangue ses hommes, Guevara fait fusiller un traître…) sans prétendre à saisir une vérité unique ; ne pas chercher à clarifier ou à synthétiser le bouillonnement brouillon de l’histoire (les deux épisodes semblent souvent se répéter, revenir en arrière, la multitude de personnages décourage l’identification) ; donner, enfin, le pas au discours sur l’action, notamment dans la première partie : extraits du célèbre discours prononcé devant l’assemblée générale des Nations-Unions le 11 décembre 1964, d’interviews accordés à des journalistes américains, harangues de Guevara à ses hommes.
Cette importance du discours et des idées, qui contrebalance la dimension iconique du personnage, son "devenir t-shirt", rend le film de Soderbergh assez passionnant pour les historiens. Mais Che ne se contente pas de documenter la vie et l’œuvre du Commandant, il propose également une réflexion sur l’histoire. En choisissant de mettre en scène dans chacune des parties un épisode circonstancié de la vie de Guevara, en laissant tout le reste (les années de jeunesse et de formation, le passage au gouvernement cubain, l'aventure au Congo, ou même la vie sentimentale et familiale du héros) dans l’ombre,
Argentina, la première partie, raconte la révolution cubaine, du débarquement d’une petite troupe de barbudos en novembre 1955 jusqu’à la prise la ville de Santa Clara (début 59) qui fera tomber la dictature de Batista comme un fruit mûr. Guerrilla, le second volet du diptyque, retrace l’enlisement de la "révolution bolivienne", de novembre 1966 jusqu’à la capture de Guevara et son exécution par les troupes du dictateur Barrientos.
Puisqu’il semble acquis qu’à la différence de la "version Festival" les deux parties seront sorties séparément, il faut souhaiter que l’intervalle entre les deux soit le plus court possible. Car c’est leur proximité qui fait sens et pose question : pourquoi ce qui a fonctionné à Cuba n’a pas marché en Bolivie ? Qu’est-ce qui fait qu’une révolution réussit triomphalement ou échoue piteusement ? D’un volet à l’autre, les scènes se répètent, soulignant le parallèle entre les deux aventures : le soutien ou non de la population locale (les paysans que Che voulait convaincre et non terroriser), la collaboration difficile avec la partie politique et "urbaine" des mouvements d'opposition, la tactique militaire de guerilla… et dans ce contexte, le Che qui ne change pas, ne déviant pas de ses principes et de ses convictions, jusqu’à la fin, pathétique.
Il est encore trop tôt pour appréhender Che, couronné par un prix d’interprétation à Benicio del Toro sans doute un peu trop convenu, et promis à une belle carrière en salles. On a en tout cas hâte d’y revenir.
Che de Steven Soderbergh, 288 mn, Etats-Unis
Sélection Officielle, en compétition
Palmarès : Prix d'interprétation masculine pour Benicio del Toro
Posté dans Cannes 2008 par zama le 25.05.08 à 23:32
Commentaires
n'est ce pas un peu facile de se concentrer sur la conquête et sur la chute, pour ne garder que le plus héroïque et le plus romantique de la carrière de Guevara, et passer sous silence les moments les moins glorieux ? Cet absurde "romantisme révolutionnaire" a encore de beaux jours devant lui.
et bien pour répondre à walter, je dirai que c'est bien plus facile de s'appesantir sur les aspects forcément moins glorieux de tout personnage, surtout ceux là, et franchement, aujourd'hui marre de tous ces contradicteurs, frileux et réacs qui sont friands de l'aspect plus "raté" qui co-existe dans toute forme de lutte, et a fortiori dans celles qui les opposent à un système de crapules assassines. On voit aujourd'hui le résultat de l'échec de ces luttes magnifiques et la glorification de ces systèmes morbides. Il ne peut rester qu'un hommage silencieux pour ceux qui ne savent comment se défendre et, pour les autres...de continuer, à échelle locale, le combat que ces héros ont commencé.
j'ai lu quelque part qu'un responsable de studio américain avait dit à propos du scénario de "che" : "c'est comme si on faisait un film en deux parties sur Hitler en montrant la construction des autoroutes puis la débâcle et le suicide, en faisant l'impasse sur les camps d'extermination". Pas faux même si je lui laisse la comparaison.
tu lui laisses la comparaison, mais tu la reproduis complaisamment. je ne suis pas sensible (ou plus) au romantisme révolutionnaire et à la fascination pour le che, mais le comparer à Hitler est une ineptie et une saloperie (que le modérateur m'excuse). les américains ont toujours été anti-castristes (et anti guevaristes), et c'est dans leurs "bonnes" habitudes de diaboliser tous ceux qui ne pensent pas comme eux ou gênent leurs intérêts. D'ailleurs le film n'a pas été produit par un studio américain, mais à l'initiative d'une société française, Wild bunch.
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