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Walkyrie : Claus Von Stauffenberg, h?ros ambigu

Walkyrie

Des bottes qui claquent, des ordres, des contre-ordres, des documents officiels d?tourn?s, des r?unions secr?tes, des tentatives d’assassinat, des arm?es manipul?es, des g?n?raux h?sitants, des Prussiens r?solus… et finalement une bombe qui n’explose pas assez violemment. C’est sur un rythme haletant que Bryan Singer m?ne ainsi le spectateur sur les traces du colonel Claus von Stauffenberg, depuis la Tunisie, o? il est gravement mutil? en 1943, jusqu’? la Tani?re du Loup, bunker dans lequel il tente vainement de tuer Hitler le 20 juillet 1944. Habile synth?se entre le film historique et le thriller endiabl?, Walkyrie sonne la charge aux d?tracteurs des grandes productions am?ricaines. Le r?alisateur d’Usual Suspects d?montre ici brillamment qu’il est possible de monter un film spectaculaire sans travestir la r?alit? historique. Peu d’erreurs ou d’invraisemblances (seule l’attitude l?g?rement d?sinvolte d’Hitler face aux revers de la Wehrmacht pourrait laisser sceptique). La trame ?v?nementielle est respect?e, les protagonistes du complot sont minutieusement mis en sc?ne. Les puristes, m?me arm?s de la biographie Hitler de Ian Kershaw, pourront difficilement trouver ? redire.
Ce souci du r?alisme historique satisfera-t-il pourtant pleinement les enseignants d'Histoire de Troisi?me et de Premi?re qui ont le nazisme comme la Seconde Guerre Mondiale ? traiter avec leurs ?l?ves ? Probablement non, car Bryan Singer ne signe pas une œuvre p?dagogique. La fen?tre ouverte par le long m?trage sur la p?riode au programme reste tr?s ?troite. Les th?matiques habituellement abord?es en classe apparaissent rarement. Focalis? essentiellement sur les faits et gestes de Claus von Stauffenberg, B. Singer ne fait allusion ni ? l’id?ologie nazie ni aux grandes phases du conflit et encore moins ? son caract?re total. Les camps de concentration et d’extermination sont ? peine mentionn?s. Les hauts dignitaires nazis (Goebbels, Goering, Himmler, mais aussi Hitler) sont entraper?us. Efficace, le r?alisateur ne s’est pas perdu dans un long portrait de l’Allemagne hitl?rienne.
Si le film se pr?te peu ainsi ? une ?tude d?taill?e au coll?ge ou au lyc?e, il n’en constitue pas moins une accroche int?ressante pour approfondir deux questions historiques particuli?res.
Par son art de la mise en sc?ne et son sens du suspens, Bryan Singer r?alise tout d’abord la prouesse de rendre captivante la polycratie nazie. Tout n’est que jeu de pouvoir entre administrations concurrentes. Aux rivalit?s personnelles et aux ambitions carri?ristes se m?lent ainsi des conflits entre le NSDAP, la SS, la Wehrmacht et l’arm?e de r?serve. Le pouvoir reviendra ? celui qui anticipera les souhaits d’Hitler et saura satisfaire ses exigences.
Le film offre par ailleurs l’occasion de se frotter ? l’?pineux probl?me de l’adh?sion des Allemands au nazisme. Objet d’un virulent d?bat historiographique depuis la th?se de D. Goldhagen (Les Bourreaux volontaires de Hitler, 1997), selon laquelle l’antis?mitisme exterminateur est sp?cifique au peuple allemand, cette question est indirectement sugg?r?e dans Walkyrie. Si le film ne traite pas de la r?sistance passive dont l’ampleur reste encore ? d?terminer, il sugg?re diff?rentes pistes de r?flexion habituellement retenues par les historiens pour expliquer la faiblesse de la r?sistance active en Allemagne. Les tr?s rares opposants ? Hitler, qui d’ailleurs n’?taient pas de fervents d?mocrates (? l’exception notable du groupe La Rose Blanche men? par Hans et Sophie Scholl en 1943, cf le film de Marc Rothemund), ont longtemps h?sit? ? passer ? l’action. Plusieurs obstacles se sont dress?s devant eux, comme en t?moigne le parcours de Claus von Stauffenberg. Ils tiennent tout d’abord au syst?me totalitaire mis en place par Hitler. Etroitement surveill?s et impitoyablement traqu?s par la Gestapo et la SS, les r?sistants, isol?s, risquent non seulement leur vie mais aussi celles de leurs proches. S’opposer ? Hitler, c’est ?galement courir le risque inf?mant de passer pour un tra?tre ? sa patrie alors en danger et de r?activer la l?gende noire du "coup de poignard dans le dos", qui avait suivi la fin de la Premi?re Guerre Mondiale. Les quelques officiers qui nourrissent une profonde aversion pour le F?hrer doivent par ailleurs renier leur serment de loyaut?, ce qui constitue un geste inimaginable pour des hommes ?lev?s dans les valeurs prussiennes de l’ob?issance ? l’autorit? et du service de l’Etat. Il faut enfin lutter contre le pouvoir charismatique d’Hitler qui, encore en 1944, subjugue bon nombre d’Allemands. Comme le montre bien Bryan Singer, la (fausse) nouvelle de sa mort provoque stupeur et indignation. Beaucoup crurent le F?hrer lorsqu’il parla ? la radio du complot d’une ? toute petite bande d’officiers stupides, d?nu?s de toute conscience morale et criminels ?. Le soulagement de savoir Hitler sauv? l’emporte nettement, car on estime encore qu’il est le seul capable de mettre un terme ? la guerre.
Autant cette foi populaire dans le F?hrer rend l’itin?raire de Claus von Stauffenberg exceptionnel, autant elle imposait ? Bryan Singer, selon ses propres dires, de lui consacrer un film. D’origine juive, il reconna?t volontiers avoir ?t? tr?s t?t sensibilis? aux horreurs perp?tr?es par les nazis : "Quand j’?tais tout petit, j’ai appris qu’il y avait des Allemands qui avaient essay? de tuer Hitler (…). C’?tait vraiment important pour moi de savoir que les Allemands n’?taient pas tous nazis. ?’aurait ?t? traumatisant ? cet ?ge-l? de croire que tout un pays pouvait v?hiculer une telle haine, et c’?tait r?confortant de constater que certains avaient tent? d’y faire barrage". C’est sans doute dans cette rassurante mise au pinacle d’une poign?e d’Allemands que r?side la principale faiblesse du film. Le danger ?tait effectivement d’?riger les hommes du complot Walkyrie en h?ros atemporels.
A l’encontre des r?cents films sur la Seconde Guerre Mondiale qui s’efforcent, ? l’image de Black Book de Verhoeven et de M?moires de nos p?res de Clint Eastwood, de souligner la complexit? psychologique des protagonistes du conflit et de d?monter un ? un les m?canismes de la fabrique des h?ros nationaux, le film de Bryan Singer ne s’int?resse pas au v?ritable Claus von Stauffenberg. S’il insiste ? juste titre sur son courage, sur sa volont? de sauver l’Allemagne de la ruine et sur son d?go?t pour les crimes SS, il ignore compl?tement son origine aristocratique, son ?ducation prussienne, son aversion pour la d?mocratie et son d?vouement au F?hrer au d?but du conflit. Si l’attentat du 20 juillet 1944 vise ? montrer qu’il subsiste une "autre Allemagne", le fait est que cette Allemagne n’est certainement pas une d?mocratie parlementaire mais, tout au mieux, un Etat de droit autoritaire ? l’abri des hordes sovi?tiques. A vouloir ainsi se rassurer en d?nichant quelques h?ros atemporels, on risque de se tromper de cible et de jeter son d?volu sur des hommes dont les valeurs sont fort ?loign?es des n?tres.?

[Walkyrie de Bryan Singer. 2008. Dur?e : 1 h 50. Distribution : TFM. Sortie le 28 janvier 2008]

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Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 27.01.09 à 23:04

Commentaires

De tommygun, posté le 28.01.09 à 12:43

pas un mot sur la scientologie dont TC est un des z?l?s ambassadeurs ?
De rciv, posté le 29.01.09 à 01:11

Article int?ressant. La scientologie sinon bah... un peu hs non ?
De Z?rodeconduite.net, posté le 29.01.09 à 14:11

certes non, cher tommygun, pas un mot sur la scientologie, mais? est-ce vraiment la question ?
De Un gars, posté le 29.01.09 à 14:40

Je viens de d?couvrir votre blog, et je trouve cet article vraiment tr?s bon. Les questions sont tr?s pertinentes. Au contraire de cette stupide focalisation sur la scientologie de l'acteur principal, qui ?vite fort ? propos de se poser les bonnes questions.
De wenger, posté le 29.01.09 à 17:47

tout ? fait d'accord. Tom cruise on s'en fout, c'est bon pour Premi?re ou Studio (qui vient de fusionner avec Cin? LIve, mais bon pour moi 0 + 0 = la t?te ? Toto), c'est du people qui veut pas se l'avouer. Par contre vous auriez pu parler de la r?action des allemands, qui ont re?u le film assez n?gativement.
De rosalie, posté le 30.01.09 à 15:18

du bon spectacle, on est pris entre deux sentiments :

1/ On go?te le grand spectacle ? l'ancienne, genre les films am?ricains d'espionnage des ann?es 40-50.

2/ On trouve ?a quand m?me un peu ringard : genre les acteurs am?ricains ou anglais qui parlent anglais mais avec un accent pseudo-teuton.
De Marion, posté le 30.01.09 à 16:40

Dans les ?l?ments expliquant l'adh?sion des Allemands au nazisme, n'oubliez pas de mentionner la politique ?conomique et sociale d'Hitler, qui fait dire ? l'historien G. Aly qu'Hitler "a achet? les Allemands" (2005)par une politique de redistribution syst?matique des biens pill?s et annex?s par les conqu?tes, spoliations des juifs etc.
De ZipionLive, posté le 31.01.09 à 11:44

Apr?s avoir vu le film, je trouve les critiques un peu dures. Certes, Stauffenberg n'?tait pas un d?fenseur des valeurs d?mocratiques... Cela s'explique ais?ment par l'?poque et les circonstances qui ont forg? ses id?es. Et le film fait l'impasse sur ce point, ce qui est peut-?tre dommage, mais en rien catastrophique. Ce que Bryan Singer tente ici de montrer, c'est le courage d'un homme qui - d?gout? par les crimes de guerre nazis - a risqu? et perdu sa vie en tentant d'assassiner un monstre, pour suivre sa conscience. Bref, un exemple d'int?grit? qu'il fallait souligner afin qu'il inspire les g?n?rations actuelles.
De paddy o'Neil, posté le 01.02.09 à 17:16

juste une remarque: Von Stauffenberg n'?tait pas prussien mais bavarois, et c'est une importante nuance car il ?tait de surcro?t catholique, et g?n? d?s le d?but par le syst?me nazi.
De rena, posté le 02.02.09 à 17:33

il para?t que Michael Haneke pr?pare "son"film sur la Rose blanche? A voir ?
De Hubert, posté le 02.02.09 à 18:58

Un peu ?trange tout de m?me le reproche fait ? Stauffenberg de ne pas ?tre d?mocrate... Apr?s tout, Hitler a ?t? ?lu. Et si Stauffenbrg ou Boeselager ou d'autres ont trouv? en eux les ressources morales pour combattre Hitler, c'est qu'ils pla?aient au-dessus de tout les exigences de leur conscience. Au dessus de l'ob?issance au f?hrer, au dessus de la d?votion ? la masse...
De schmitt, posté le 04.02.09 à 23:44

j'ai trouv? le film bon, et les quelques scenes de guerre impressionnantes. Mais j"ai remarqu? dans celui une erreur qui m'a visuellemen et historiquement g?n?,la tani?re de hitler etait prot?g?e et surveill?e par la waffen ss, non par la werhmacht, erreur historique surprenante.
De jambala, posté le 10.02.09 à 09:43

voir un article dans Le monde sur le m?me sujet : "

Tom Cruise et Hollywood, sauveurs de l'? Allemagne sacr?e " (7/02). L'article n'est pas fameux, mais j'ai appris notamment que Florian Henckel von Donnersmarck (La vie des autres) avait soutenu le film bec et ongles, avec ce que l'auteur de l'article appelle les "conservateurs allemands"
De Alle Demokraten!, posté le 11.02.09 à 01:17

? ... des hommes dont les valeurs sont fort ?loign?es des n?tres. ? Cela en fait-il des valeurs moins bonnes et vous autorise-t-il ? lever le nez? Pourquoi ce f?tichisme de la d?mocratie?

Dommage que vous ayez termin? sur cette note un tantinet vicieuse, car le reste de l'article est pas mal.

Et puis, ne confondez pas artistocratie (de votre h?ros ? atemporel ?) et autoritarisme de l'?tat.

Et lisez les ?crits d'Ernst J?nger, un autre h?ros antid?mocratique dont les Falaises de Marbre ?taient - horresco referens - une des lectures pr?f?r?es de Hitler.

Rien n'est blanc ou noir.



De Francis, posté le 11.02.09 à 19:04

Je voudrais apporter une pr?cision qui me semble n?cessaire ? la suite des diff?rentes r?actions au sujet de mon article sur Walkyrie. Elle concerne essentiellement la fin de mon commentaire qui ne semble manifestement pas avoir ?t? bien compris. La question n'?tait pas pour moi de vanter les m?rites de la d?mocratie et de juger l'action de Von Stauffenberg ? l'aune de nos propres valeurs, mais de rappeler le danger d'?riger un homme en h?ros atemporel pour "se rassurer". Car c'est bien ce que ? quoi B. Singer (et bien d'autres encore aujourd'hui) semble vouloir se raccrocher. Ma critique allait directement ? l'encontre du r?alisateur et non de Claus Von Stauffenberg. Dans la m?me logique, je n'ai surtout pas fait de ce colonel "mon h?ros atemporel". Le devoir d'un historien consiste justement ? ne pas faire fi de la chronologie et encore moins ? juger des faits pass?s. Ce n'est donc pas en tant que procureur de l'histoire appelant ? la barre tous les aristocrates ou m?me tous les nazis pour les fustiger que j'ai r?dig? cet article... mais plus modestement en tant qu'historien qui tenait ? pr?venir une tentation dangereuse en ces temps bien pensants et d?mocratisants : trouver co?te que co?te, ? travers les si?cles, des hommes fondamentalement bons au regard de nos valeurs contemporaines.
De Diog?ne, posté le 15.02.09 à 02:49

Comme le g?ocentrisme qui d?formait tout, l'ideologie en place du moment est toujours incapable de la distance d'elle m?me n?cessaire pour se situer correctement en face de toute trag?die historique. Un aristocrate, catholique

conservateur de surcro?t ne peut ?tre un h?ros

pour nous, quitte ? mettre une ombre sur nos pr?tentions de tol?rence.

Car nous serons jug?s ? notre tour par l'histoire

avec nos hypocrisies et notre vide int?rieur,

pour un Obama peut-?tre sauveur des USA, combien

sont vraiment l? apr?s avoir surmont? ce vide

criant sur lequel nous fermons les yeux.

Plus d'hommes providentiels. Il faut s'?lever, mais pas pour ?craser l'autre, le concurrent.
De x, posté le 21.02.09 à 21:00

"A vouloir ainsi se rassurer en d?nichant quelques h?ros atemporels, on risque de se tromper de cible et de jeter son d?volu sur des hommes dont les valeurs sont fort ?loign?es des n?tres": quelle "chute" (pardonnez le jeu de mot)! L'auteur juge manifestement le pass? ? l'aune de ses propres valeurs qu'il pense par ailleurs fermes, justes et universelles (lire Nietzsche), et fait donc, typiquement, de l'"historiquement correct". Le r?le de l'historien, comme celui du scientifique, est pr?cis?ment de produire des analyses intemporelles, affranchies de toute id?ologie ou du moins, autant que faire se peut (en ?vitant, notamment, d??tre pr?somptueux au sujet de ses valeurs). De ce point de vue l?, quelles qu'aient ?t? les fondements psychologiques et la finalit? de l'action de Stauffenberg, celle-ci est absolument exceptionnelle dans le cadre historique donn?.



De George, posté le 28.05.13 à 11:00

Le debut du film est pas mal mais ensuite il est pas bien dommage

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