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Bachir et la jupe sur le Monde Diplomatique

"Sonder l’époque en empruntant la porte dérobée de la culture" : tel est l'objectif du blog Le lac des signes lancé en décembre 2008 par l'équipe du Monde diplomatique, qui promet (voir l'éditorial de Mona Chollet) d'aller "voir de plus près ce que [les œuvres ont] dans le ventre, ce qu’elles disent de l’air du temps, la vision du monde dont elles procèdent et qu’elle confortent plus ou moins consciemment, plus ou moins ouvertement". Près de six mois après le lancement, on s'aperçoit que le blog laisse une place assez importante (près de la moitié des articles) au cinéma, médium dont l'écho médiatique et l'intérêt sociologique restent sans doute inégalés…
Il s'agit à la fois de signaler des films qui ne bénéficient pas ailleurs de l'écho qu'ils méritent aux yeux de la rédaction du mensuel (quitte à dénoncer les "nouvelles fourches caudines" du cinéma français) mais aussi et surtout d'ausculter de manière critique et argumentée les films qui à divers titre (succès public ou critique, polémique…) font événement.
On prendra ainsi pour exemple deux articles récents. Dans Les hors-champ de Valse avec Bachir et Z32, Françoise Feugas met en parallèle deux films israéliens très récents (par ailleurs chroniqués sur ce blog : Valse avec Bachir, Z32), tous deux centrés sur "la figure emblématique du soldat […] pris dans l’engrenage de la violence", figure qu'ils tentent de hisser jusqu'à l'universel. Pour Françoise Feugas, derrière ces deux "récits documentaires" singuliers, il y a une même carence : celle de l'histoire du conflit israélo-palestinien. "Cet universalisme de la figure du soldat instrumentalisé est malgré tout dérangeant, parce qu’étant indiscutable, il occulte la spécificité, pour ne pas dire la vérité historique de l’écrasante responsabilité de l’Etat d’Israël dans la situation faite au peuple palestinien depuis l’époque du plan de partage de la Palestine en 1947. Le caractère exceptionnel de ce conflit, eu égard aux autres guerres coloniales et massacres divers évoqués par les deux réalisateurs, réside dans sa durée d’une part, dans l’impunité absolue dont a toujours bénéficié Israël de l’autre. Les soldats qui ne savent pas ce qu’ils sont venus faire là, ni ne comprennent ce qui se passe sous leurs yeux, sont réfugiés en quelque sorte dans leur histoire personnelle, seul point de référence et seule construction narrative possible." Et de pointer "la scène qui fait réellement problème dans les deux films : des Israéliens se pardonnent entre eux tout le mal qu’ils font aux Palestiniens." Tout en admettant la légitimité de ce point de vue israélien, Françoise Feugas regrette l'absence de films palestiniens sur nos écrans. Peut-être la projection du nouveau film d'Elia Suleiman (The time that remains) au prochain festival de Cannes lui apportera un début de réponse.
Plus récemment, dans Ils ne comprennent que la force (publié le 12 avril) Mona Chollet revient avec une ironie dévastatrice sur le succès (télévisuel et médiatique) de La Journée de la Jupe de Jean-Paul Lilienfeld (également chroniqué ici), alias "le film dérangeant et sans tabous qui va à contre-courant de la bien-pensance politiquement correcte (au point que les médias, dans leur pitoyable frilosité, ne lui ont consacré que quelques petites dizaines d’articles dithyrambiques)". Elle l'analyse l'œuvre de Jean-Paul Lilienfeld comme un "film à thèse, lourdement idéologique", qui poursuit l'entreprise de "diabolisation du "jeune de banlieue"", en réactivant les vieux discours coloniaux ("ils ne comprennent que la force"). "Loin de véhiculer un quelconque propos politique, comme certains se hasardent à l’affirmer en prétendant qu’il « dénonce les cités-ghettos », ou d’offrir la moindre perspective, il ne fait que stigmatiser un peu plus les enfants issus de l’immigration noire ou arabe, et autoriser à leur égard un déchaînement de haine effarant."
Si les arguments touchent souvent juste (ainsi sur le fétichisme de la jupe, que nous avions relevé, l'idéalisation de la violence virile —MC renvoie à la série 24 heures, nous faisions un parallèle avec Clint Eastwood—ou sur l'utilisation emblématique de l'actrice Isabelle Adjani), si la plume est acérée (et souvent drôle), on regrette que la démonstration tourne si rapidement au jeu de massacre : il n'est certes pas difficile de relever les invraisemblances et les outrances du film pour le caricaturer ; Mona Chollet le fait en outre au prix de procédés discutables, comme celui qui consiste à faire l'amalgame entre le discours du film et les réactions —parfois extrêmes— qu'il a suscitées, ou à comparer —uniquement à charge— le film à une version du scénario "dont [elle s'est] procuré une copie".
Il aurait été peut-être plus stimulant, y compris pour les lecteurs du Monde Diplo, de comprendre comment et pourquoi ce film a tant interpellé les enseignants (ce que Mona Chollet désigne avec mépris comme "l'orgasme collectif" autour du film), et au-delà une partie de la société française, en réaction au succès très récent d'Entre les murs de Laurent Cantet. Dans sa violence, l'article de Mona Chollet abandonne au contraire le souci de l'analyse pour la bonne conscience de la condamnation morale. Elle se met ainsi en porte-à-faux avec sa propre profession de foi qui en décembre 2008 proclamait qu'il n'y a "rien de pire que de verbaliser [une œuvre] quand elle sort des clous" idéologiques.
Conflit israélo-palestinien, diabolisation des jeunes de banlieue : s'il "n'y a pas que la politique dans la vie" (titre de l'éditorial de Mona Chollet), Le Lac des Signes y revient plus souvent qu'à son tour. Il est légitime qu'il le fasse sur les terrains de prédilection du mensuel. Dommage qu'il abandonne parfois la "délicatesse d’un horloger ouvrant le mécanisme d’une montre" (M.C.) pour s'adonner à la critique à coups de marteau.
> Le Blog Le Lac des Signes du Monde diplomatique
Posté dans Thèse-Antithèse par zama le 12.05.09 à 15:49
Commentaires
Euh un lien analogique, à l'arraché, on dénonce souvent le fait qu'Israel se drape dans sa condition de victime pour justifier les exactions à Gaza par ex, il ressort du discours de MC que les jeunes de banlieue sont stigmatisés comme délinquants par ce film alors qu'ils ne sont que des victimes du système. S'ils sont victimes d'assurément plein de choses, est-ce une raison au nom de la vengeance sociale pour que certains d'entre eux aient un comportement violent et irrespectueux. Certes le film a des aspects caricaturaux, et comment prendre au sérieux une prise d'otages d'élèves par une prof qui plus est Adjani, il n'empêche qu'il sort effectivement d'une forme d'angélisme.
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