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Polytechnique : les vivants et les morts

Polytechnique Denis

Comment (et pourquoi) filmer l'insoutenable ? En choisissant de porter à l'écran le drame du massacre de l'Ecole polytechnique (le 6 décembre 1989 un homme armé entre dans l'École Polytechnique de Montréal et tue quatorze jeunes femmes) le réalisateur québécois Denis Villeneuve se heurte à la question du sens : qu'est-ce que son film a à nous apprendre ou faire comprendre d'un fait divers que, dès les premières heures, les médias québecois ont décrit, commenté et analysé sous toutes les coutures ? Comment dépasser la fascination pour ce geste qu'André Breton élevait au rang d'acte surréaliste ("L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.", Manifeste du surréalisme, 1929) ?
Tourné dans un noir et blanc superbe, jouant sur le contraste entre l'atmosphère ouatée et studieuse d'un campus canadien et la soudaine explosion de la violence, Polytechnique n'échappe pas à l'esthétisation, dans la lignée (référence parfois écrasante) de l'Elephant de Gus Van Sant (voir le site pédagogique consacré à la Palme d'Or 2003). Mais il s'efforce de s'en détacher progressivement pour élaborer une réflexion sur l'événement, en liant le geste du tueur et celui de la victime. A la lettre (bien réelle, celle-ci) laissée par Marc Lépine pour expliquer son geste répond ainsi la missive (fictive) que l'une des survivantes du drame décide d'adresser à la mère du forcené (qui se suicida après avoir accompli sa tuerie). Dans la première Lépine explique son projet de tuer les futures ingénieures de l'Ecole polytechnique par sa haine anti-féministe. Dans la seconde, le personnage féminin inventé par Denis Villeneuve (que l'on voit au début du film en butte à un employeur misogyne) exprime sa difficulté à vivre sa vie de femme et de mère.
On subodore l'entourloupe qu'il y a à proposer une lecture aussi univoque d'un tel acte (peut-on donner autant de crédit aux déclarations de Lépine, dont la lettre manuscrite, lue ici d'un ton calme et décidé, était bourrée de fautes et de ratures ?), à faire du geste du forcené un symbole de l'oppression ancestrale des hommes sur les femmes. Mais l'entreprise cinématographique de Denis Villeneuve, cette volonté explicite d'"enterrer les morts et de réparer les vivants" (pour reprendre une des dernières répliques de Platonov de Tchekov), n'est pas sans beauté.

Polytechnique de Denis Villeneuve, Canada, 2008, Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Cannes 2009 par zama le 21.05.09 à 17:34

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