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Samson & Delilah : Beckett chez les aborigènes

Le titre est trompeur. Faisant mine de se référer à des histoires de passion tragique, qu'elles soient biblique ou shakespearienne, il masque une représentation nue et crue de la condition de la jeune génération aborigène. Construit en triptyque, le film s'ancre dans une communauté aborigène du centre de l'Australie, un désert où tout n'est que vide, ennui et désespérance : des baraquements bidonvillesques, une cabine téléphonique qui sonne dans le vide, un groupe de musiciens qui répète inlassablement les mêmes accords, une chaise roulante qui sert indifféremment aux personnes âgées et aux adolescents désœuvrés. Comme dans Un jour sans fin d’Harold Ramis, chaque journée se déroule quasi à l'identique, si ce n'est le rapprochement millimétré opéré par Samson pour séduire Delilah. Ce rapprochement déplace insensiblement les lignes du no man's land infernal vers un burlesque chaplinesque (les deux protagonistes restant quasi mutiques). Samson rêve d'Ailleurs et ce n'est pas étonnant, quand le réalisateur filme la violence des aînés qui s'exerce contre lui et Delilah : anesthésié mais exalté par la sniffette journalière de solvant, il s'enfuit emmenant sa compagne d'infortune sur le mode baudelairien du "Emporte-moi wagon, enlève-moi frégate".
La deuxième partie déroule plus classiquement la confrontation entre les cultures, un peu à la manière de La Terre des hommes rouges de Marco Bechis (sur un autre continent). Projetés dans l’univers urbain d’une métropole australienne (qui pourrait être Alice Springs, la ville d’origine du réalisateur), les personnages se transforment en Tantale : l’abondance des biens de consommation les renvoie à leur dénuement, l'enfer du plein leur fait regretter l'enfer du vide. Est-ce-à-dire que les aborigènes ne peuvent trouver de place dans la société moderne qui les a spoliés, et qu’ils ne doivent pas quitter leur univers matriciel, là où les codes de la consommation et de l'argent sont radicalement différents ? Cette partie est moins séduisante car plus classique (le portrait à charge de la société blanche : cupidité, égoïsme, violence) et explicative (l'absurdité mécanique de la cabine téléphonique est démontée au lieu d'être suggérée) ; et l’accumulation d’avanies qui tombent sur les épaules de nos pauvres héros finit par lasser le spectateur le plus compatissant.
Heureusement la dernière partie nous rend à la quiétude et à la beauté des paysages désertiques, dont l’attrait n’est pas pour rien dans la séduction opérée par le film. Comme un triptyque, il faut imaginer pour le spectateur que les premier et dernier volets, ici les plus riches et les plus signifiants, recouvrent le panneau central.
Le site français du film propose (dans le dossier de presse à télécharger) une longue interview de l’ethnologue Barbara Glowczewski, qui travaille depuis trente ans avec les Aborigènes d’Australie, notamment les Warlpiri du désert central. Cet entretien donne de nombreuses clés pour mieux comprendre certaines scènes du film, notamment sur les rituels de deuil (cf la scène très marquante au cours de laquelle toutes les femmes du village frappent Delilah pour la "punir" de la mort de sa grand-mère), l’art aborigène, ou le rapport des jeunes à la communauté. Même s’il n’est sans doute pas accessible à tous les jeunes de cet âge, Samson & Delilah illustre bien le premier thème du programme de Seconde (Plus de six milliards d'hommes sur la Terre), par le contraste (géographique, économique, social et culturel) entre deux espaces à l’intérieur d’un même pays.
Mais il serait dommage de réduire le film à une approche ethnologique. Samson et Delilah évoque une condition universelle déjà portée au théâtre par Samuel Beckett, où des vagabonds sont des clowns, où des personnages se révèlent sadiques jusqu'à l'insupportable et s'apaisent aussitôt comme des enfants, où le silence est érigé comme langue, où le dénuement est riche de sens : on pourrait à ce titre conseiller Samson et Delilah aux élèves de Terminale littéraire qui ont cette année au programme la pièce Fin de Partie.
[Samson & Delilah de Warwick Thornton. 2009. Durée : 1 h 41. Distribution : Why Not Productions. Sortie le 25 novembre 2009]
Posté dans Dans les salles par comtessa le 23.11.09 à 16:02
Commentaires
ton article est intéressant, cependant, comme je l'ai lu dans beaucoup de critiques, les gens semblent penser que Thornton stigmatise ou codifie la condition aborigène par "l'accumulation d'avanies" dans cette ville (c'est bien Alice Springs, j'en ai reconnu chaque morceau de trottoir), par le silence, la cabine etc.. Pour avoir vécu au contact d'aborigènes à la fois en ville et dans le bush, il me semble que cette histoire n'a rien d'une fable. Ce film est d'une réalité au contraire troublante tant elle est crue. Les aborigènes sont un peuple qui communiquent très peu par la parole, et les scènes tournées à Alice sont hyperéalistes. je ne sais comment le dire autrement.Thornton, d'origine aborigène, nous montre sa connaissance intime de ce peuple,des ses façons d'etre, et des comportements auxquels ils sont confrontés. Thornton portraite la société du désert avec réalisme, le "bum" clownesque est un personnage qui pourrait exister, tant le territoire du nord rassemble les fous, reveurs et autres personnages plus excentriques les uns que les autres. C'est ce qui est touchant dans la vie pourtant très dure : le théatre se fait, se déroule sous nos yeux chaque jour, si on prend le temps de regarder et de connaitre cette société noire et blanche du désert australien
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