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Agora?: Et Amenabar cr?a Alexandrie

Agora

Il a fallu sept jours ? Dieu pour b?tir le Monde. Cinquante millions d’euros ont suffi ? Alejandro Amenabar pour cr?er son propre univers. Colossale, personnelle et singuli?re, Agora est l’œuvre d’un r?alisateur conscient de l’importance d?miurgique de son travail. Apr?s s’?tre frott? au genre fantastique avec Ouvre les yeux et Les Autres puis au biopic m?lodramatique (Mar Adentro), la nouvelle figure montante du cin?ma espagnol s’attaque, comme bien d’autres r?cemment, au p?plum pour d?poussi?rer un genre consid?r? comme ?puis?.
A chacun sa m?thode?: une d?bauche de moyens et un art de l’action savamment orchestr?e pour Gladiator de R. Scott, un hyperr?alisme d?stabilisant et un respect minutieux du d?tail historique pour la s?rie Rome, un rare m?pris du texte hom?rique et une r?alisation particuli?rement kitsch pour Troie de W. Petersen ou bien encore un go?t immod?r? pour la violence (et une id?ologie douteuse) pour 300 de Zack Snyder. Amenabar, lui, d?cide de prendre ? rebours la tradition du p?plum pour livrer un film aux pr?tentions intellectuelles assum?es, m?lant habilement sc?nes de foules et discussions scientifiques ou philosophiques.
Adieu donc jupettes, carton p?te et torses musculeux des p?plums ? la grand papa. Place aux effets num?riques au service de la vraisemblance historique. L’Alexandrie du IVe si?cle est reproduite de fa?on magistrale. Amenabar prend le spectateur par la main et le plonge directement dans une ville cosmopolite, grouillante, m?lant inextricablement architecture romaine, ?gyptienne et chr?tienne. De cette exp?rience saisissante seuls sortiront indemnes les rares sp?cialistes de la p?riode, peut-?tre d??us par la modernit? de certaines croix chr?tiennes, par la c?l?rit? surprenante des messagers ou par le mode de lapidation d’Hypatie (qui ne fut pas ex?cut? avec des pierres mais, d’apr?s la tradition, avec des tessons de poterie).
A l’incroyable minutie de la reconstitution d’Alexandrie r?pondent des choix sc?naristiques ?tonnants. Contre la tradition des p?plums qui ont r?guli?rement mis en sc?ne les ?pisodes les plus connus de l’histoire grecque, romaine ou chr?tienne, Amenabar jette son d?volu sur une femme largement ignor?e des sources anciennes comme des historiens contemporains. A peine mentionn?e par Socrate le Scolastique dans son Histoire eccl?siastique, ?tudi?e en quelques pages seulement dans le r?cent ouvrage de P. Chuvin (Chronique des derniers pa?ens, 1999), Hypatie est une oubli?e de l’histoire en raison du dernier incendie de la Biblioth?que d’Alexandrie dans lequel a br?l? l’ensemble de son œuvre. Elle n’en est pas moins plac?e au centre d’Agora, les longues s?quences mettant en sc?ne ses cours ou ses exp?riences scientifiques faisant pendant aux sc?nes de rue o? les foules fanatiques se d?cha?nent. ?
Epoustouflante, in?dite, Agora surprend ?galement par sa r?alisation. Des vues a?riennes, voire m?me spatiales d’Alexandrie, on ne sait que penser. Effet esth?tique aussi impressionnant que tape-?-l’œil?? Pr?tention un rien m?galo du metteur en sc?ne qui, tel dieu, porte un regard d?sapprobateur sur les foules alexandrines en proie aux violences fanatiques ? L’hypoth?se n’est pas ? exclure, car le film se pr?sente comme une œuvre ? charge contre les chr?tiens qui, obscurantistes et avides de pouvoir, saccagent, ? la fin du IVe si?cle, le temple de S?rapis o? ?taient conserv?s les restes de la Biblioth?ques d’Alexandrie, pour mieux mettre hors-la-loi, quelques d?cennies apr?s, les religions pa?enne et juive. Si le film s’attache ? reproduire avec exactitude la r?alit? historique d’un empire en voie de d?composition min? par les troubles religieux, ses partis pris restent flagrants et desservent largement les chr?tiens des premiers temps, avec lesquels le r?alisateur semble avoir des comptes ? r?gler.
C’est sans doute ici que r?side la principale faiblesse du film. Dans la tradition du p?plum qui n’a souvent fait que refl?ter les pr?occupations de son temps, Agora peut se lire comme une all?gorie de la situation g?opolitique contemporaine. Aux barbes, aux tuniques noires et aux discours misogynes des fanatiques d’Alexandrie r?pondent ais?ment ceux des islamistes actuels. De manipulation des Ecritures saintes, de martyrologie politiquement orient?e, de lapidations violentes et de pr?ches enflamm?s appelant ? la haine et ? la destruction, il est encore question aujourd’hui. Dans un monde d?boussol? et min? par les extr?mismes religieux, Rome fait, comme les Etats-Unis au Moyen-Orient, figure de puissance politique lointaine et malhabile. L’utilisation m?me d’Hypatie comme personnage embl?matique prend encore des accents tr?s contemporains, assez ?loign?s des pr?occupations des Anciens. Mal connue, la philosophe pa?enne s’est longtemps pr?t?e ? des relectures partisanes. Alors qu’elle pouvait ? l’?poque m?di?vale faire figure de chr?tienne mod?r?e victime de l’extr?misme, elle est aujourd’hui, incarn?e avec fougue par l’actrice Rachel Weisz, l’h?ro?ne du positivisme scientifique en butte ? l’extr?misme religieux.
Pour servir son œuvre pamphl?taire, il a bien fallu qu’Amenabar cr?e de toutes pi?ces Hypatie. Mais peut-on vraiment lui en vouloir… Dieu lui-m?me n’a-t-il pas cr?? la femme??

[Agora d’Alejandro Amenabar. 2009. Dur?e?: 2 h 06. Distribution?: Mars. Sortie le 6 janvier 2010]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 07.01.10 à 17:42

Commentaires

De Daniel, posté le 13.01.10 à 19:35

Je suis all? voir ce film et j'ai ressenti un ennui comme j'ai rarement connu au cin?ma. Je n'ai pas du tout adh?r? ? l'histoire qui m'a ?t? pr?sent?e.

Je suis d'accord avec vous quand vous parlez des pr?tentions intellectuelles de ce film mais je pense qu'Amenabar n'a pas le talent de Yussef Chahine.

J'ai encore en m?moire son film "Le destin". Les histoires de ces deux fims ne sont pas les m?mes bien s?r mais monsieur Chahine a su d?montr? et faire resurgir la merveilleuse entente qui existait entre les juifs,les arabes et les chr?tiens ? travers la personnalit? du philosophe

Averro?s.En sortant de la salle, j'ai vraiment eu l'envie de lire un ouvrage ? son sujet et, vous l'aurez compris, rien en ce qui concerne le film d'Amenabar.

De Lulu Berlu, posté le 14.01.10 à 12:18

attir? par le peplum (et un peu par Rachel Weisz, il faut le reconna?tre), je me suis laiss? entra?ner par Agora, et j'en suis ressorti assez ?nerv?. Par la boursouflure et l'emphase, par la pr?tention d'Amenabar (ah, ces plans vus du ciel), et par la nullit? des deux h?ros masculins, d'une transparence qui confine ? la performance. Tant d'ambitions et d'argent englouti (la reconstitution est en effet assez impressionnante) pour un r?sultat aussi indigeste, c'est quand m?me dommage. M. Amenabar devrait revenir un peu sur terre pour retrouver son cin?ma.
De marc, posté le 15.01.10 à 06:24

Le film peut paraitre peut ?tre grandiloquant par moment, mais n'en d?plaise ? certains r?veurs, je pense qu'il et bien plus r?aliste, sur la v?ritable nature animale, qui est cach?e sous les costumes bien pensant et "charitable" des religions, et est tapie en l'homme.

J'adore le cin?ma de Yussef Chahine,mais malheureusement, je pense que l'age d'or d?crit dans "le destin", est plus id?alis?, qu'il ne f?t.

M?me, si il a exist?, comme on le voit dailleurs dans le film, il n'allait pas de soit, et il ?tait tr?s fragile.

Quand ? la "nulit?" des deux h?ros masculin critiqu? par Lulu Berlu, je ne crois pas que ce soit le cas.

Bien au contraire, je la trouve fine.

Sans parler du personnage de Cyrille et de l'ancien disciple d'Hypathie, devenu ?v?que, qui montre bien la violence dont peuvent ?tre anim? certains phanatiques, ou de l'hypochisie de certains religieux, intelligent et instruit, mais habit? d'une tactique politicienne habile, et d'une infl?xibilit?, qui les rend capable de tout, pour arriver ? leur buts, sous des mani?res tr?s civiles...
De Anne-, posté le 15.01.10 à 09:08

j'ai vu "Agora" et je trouve que ce film est extraordinaire en ce sens qu'il nous met face ? des situations extr?mement actuelles et nous rappelle o? peuvent conduire l'intol?rance et le fanatisme.

De jack, posté le 15.01.10 à 16:19

Le cin?ma d'Amenabar manque toujours d'une couche de finesse. Il est p?nible ? chaque quasiment, de retrouver une bande sonore qui sert ? surdramatiser la sc?ne, au risque de toute ?motion, au grand dam du silence, du son ambiant, beaucoup plus joli et dur. Ici, c'est criant, mais bon, m?me le v?n?rable nick cave dans "la route" se m?lange les m?los.

Le film est long et filmer des ?bats philosophiques est souvent casse-gueule, r?sumer des pens?es et th?ories en quelques phrases chocs et avec un suspens fait peu s?rieux.

N?anmoins,il faut reconnaitre la grande reconstruction historique et les pr?tentiosn artistiques, de l'argent gach? mais redistriubu? en salaire Lulu berlu pour raconter l'histoire du g?chis humain. Le film a la qualit? de montrer les d?buts de la folie et de l'hypocrisie des religions. Il nous rappelle ? chacun que la seule formule divine ? retenir est

" NI DIEUX NI MAITRES!!!!!"
De marius, posté le 16.01.10 à 12:07

La sortie d'un film grand spectacle pour grand public traduit le regain d'int?r?t pour l'Antiquit? et montre que l'Histoire reste une discipline indispensable pour mieux comprendre le temps pr?sent tout en r?v?lant malheureusement la permanence de nombreux th?mes tel que l'intol?rance. Dommage que cette discipline ne reste pas obligatoire dans le programme de TS. Une conscience historique pour les scientifiques, comme pour tout autre citoyen, ne serait pas inutile.
De Arl?ne, posté le 20.01.10 à 15:02

Passionn?e depuis longtemps par tout ce qui touche la ville d'Alexandrie, que j'ai eu le plaisir de visiter d?j? trois fois,j'ai ?t? "transport?e" par ce film ?poustouflant. Non, ce n'est pas un p?plum, c'est un grand film porteur d'un message universel : halte ? l'intol?rance et au fanatisme religieux. Et toutes les religions sont concern?es. Je n'ai pas trouv? le film ennuyeux une seule seconde, je n'ai pas vu les deux heures passer. Et je dis merci ? Amenabar de m'avoir fait d?couvrir un personnage que je ne connaissais absolument pas : la philosophe et astronome Hypatie.
De lucibule, posté le 21.01.10 à 23:15

Pas vu ce film mais signale ? ceux qui ont aim? le personnage d'Hypatia un livre ?dit? ? l'Ecole des Loisirs : Hypatia (d'Arnulf Zitelman). Je pensais d'ailleurs que le film en ?tait inspir?....
De DIDOU, posté le 19.02.10 à 18:54

Comme Arl?ne, j' ai vu ce film, ? la beaut?e ?poustouflante,du d?tail de la reconstitution.

Bleuffante, cette mise en images.

Une fresque historique, qui est toujours d' actualit? , de nos jours.

Je conseille, vivement, ce film , ? tous les Amoureux de l' histoire, d' Alexandrie .

Merci, un Grand merci, Mr AMENABAR .
De EVE, posté le 08.01.11 à 16:50

O8/O1/2011 Je viens de voir le film en DVD et je le trouve passionnant. Par la reconstitution de la ville d'Alexandrie bien sur, mais surtout par son propos f?ministe. Toujours d'actualit?, la domination masculine sur les femmes, par des fanatiques ? la recherche de victimes ? torturer pour impressionner les foules abruties.....
De Saltiel, posté le 31.07.11 à 06:26

Enfin l'?glise montr?e telle qu'elle est : intol?rante, int?griste, obscurantiste, r?trograde et assassine. Devant nous la conqu?te d'un monde d?j? moderne par une religion idiote.

Ce qui fut peu ?tre encore.
De alex, posté le 26.11.13 à 19:25

Alors pour tout ceux qui on besoin d'un compl?ment d'information sur le sujet. Notament Saltiel qui fait assez facilement amalgam entre religions et fanatisme... mais bon on suis le sens du vent!



john Thorp, philosophe am?ricain, dit ? ce sujet9 :



? Hypatie est l'h?ro?ne id?ale. Elle ?tait charismatique ; elle mourut horriblement ; elle fut au centre d'un jeu compliqu? de tensions politiques et religieuses ; et ? la qualification la plus importante pour le statut de h?ros ? en fin de compte nous savons tr?s peu sur elle de fa?on claire et certaine. Une ?toile qui brille, certes, mais vue ? travers les brumes du temps et de l'oubli. Nos incertitudes invitent la construction d'une h?ro?ne. L'un des principaux th?mes des ?tudes r?centes sur Hypatie est pr?cis?ment la diversit? des interpr?tations de son histoire. Un livre italien, d'Elena Gajeri, portant le titre Ipazia, un mito letterario (Hypatie, un mythe litt?raire), sugg?re qu'Hypatie, telle que nous la connaissons, est une construction de l'imaginaire plut?t qu'une r?alit? de l'histoire. ?



? D?j? dans l'antiquit? tardive elle ?tait une h?ro?ne pa?enne pour avoir ?t? massacr?e par les chr?tiens, ou encore une h?ro?ne des ariens pour avoir ?t? massacr?e par les orthodoxes, ou encore une h?ro?ne des chr?tiens de Constantinople pour avoir ?t? massacr?e par les chr?tiens intemp?rants d'Alexandrie. Plus r?cemment elle s'est vue traiter d?h?ro?ne anticl?ricale, victime de la hi?rarchie ; h?ro?ne protestante, victime de l'?glise catholique ; h?ro?ne du romantisme hell?nisant, victime de l'abandon par l'Occident de sa culture hell?nique ; h?ro?ne du positivisme, victime de la conqu?te de la science par la religion ; et, tout derni?rement, h?ro?ne du f?minisme, victime de la misogynie chr?tienne. Femme polyvalente ! ?



? Vous avez donc, chez Hypatie, tous les ?l?ments id?aux pour une histoire captivante : il y a le fait exotique, dans l'antiquit?, d'une femme math?maticienne et philosophe ; il y a son charisme ind?niable ; il y a l'?l?ment ?rotique fourni par sa beaut? et par sa virginit? ; il y a le jeu impr?visible des forces politiques et religieuses dans une ville qui a toujours connu la violence ; il y a la cruaut? extraordinaire de son assassinat ; et, en arri?re-plan, le sentiment profond d'un changement inexorable d'?re historique. De plus il y a notre manque d'informations claires et pr?cises sur elle, ce qui permet aux fabricants de l?gendes de remplir les lacunes comme ils veulent ?

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