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National Gallery : l'?cole du regard

National Gallery

Fid?le ? la m?thode du documentariste, le dernier film de Frederick Wiseman, National Gallery nous immerge dans le c?l?bre mus?e londonien au fil d’un marathon de pr?s de trois heures de projection. Qu’a donc de si passionnant un mus?e (ce mus?e ?) qu’on puisse y suivre ses diff?rents acteurs et usagers, de l’agent de service jusqu'? l'?quipe de direction, en passant par le restaurateur de toile, les conf?renciers, jusqu'au public, celui qui fait la queue dehors, celui qui s’endort dedans, jusqu'? ces toiles enfin autant regard?es qu’elles nous regardent ? Tout ou presque, puisqu’avec ce film Frederick Wiseman nous emm?ne ? l’?cole du regard.

L’?cole du regard nous apprend ? l’?vidence ?… regarder les tableaux, mais les mani?res de faire sont fort diverses. Sans commentaire, en laissant au spectateur la libert? de construire sa r?flexion par la comparaison des diff?rentes s?quences, le film pr?sente un large ?ventail de ces discours sur les œuvres… Au fur et ? mesure, nous nous apercevons que la seule parole audible, compr?hensible, accessible, est celle des conf?renciers qui se mettent ? la port?e du public, qu’il soit scolaire ou pas, jeune ou moins jeune. Attirant l’attention sur un d?tail, un geste qui rappelle la mani?re dont on tient aujourd'hui un t?l?phone portable, le regard ambivalent, entre tendresse et distance (celui de la Dalila de Rubens), propre ? une espionne, un crucifix cach? qui dialogue avec le cr?ne anamorphos? chez Holbein, un tableau cach? dans un autre chez Rembrandt, ces conf?renciers conduisent une p?dagogie du regard aussi passionnante que rassurante. En effet, ils ne cessent de r?p?ter que si des ?l?ments de compr?hension nous ?chappent, ils pouvaient ?chapper aux peintres eux-m?mes.

Ces s?quences contrastent avec celles mettant en sc?ne des experts qui sont pas en contact direct avec le public : le commissaire de l'exposition sur L?onard de Vinci interview? par un journaliste, dont le discours confus s'ach?ve sur une tautologie (cette exposition est singuli?re parce que… Vinci est singulier), le pr?sentateur d'une chronique t?l?visuelle dont Wiseman nous montre qu'il parle de ce qu'il n'a pas vraiment compris, enfin des critiques qui dissertent sur une toile de Watteau. L’un affirme que Watteau connaissait merveilleusement la musique pour avoir peint les gestes des musiciens avec tant de gr?ce, l’autre le contredit en pr?tendant avoir la preuve que la partition sur le tableau ne correspond ? rien, un troisi?me temp?re la discussion en affirmant que Watteau connaissait la musique mais n’?tait pas musicien. Chacun tire la couverture de l’expertise ? soi, et tous finissent par se mettre d’accord pour dire qu'il y a l? un point ? ?claircir. Le spectateur ne peut en tirer qu’une seule conclusion, les plus aptes ? parler d’une œuvre sont ceux qui se situent dans la proximit? avec le public, qui se battent pour int?resser des scolaires ? l’histoire de Mo?se, pour faire partager ? des malvoyants la beaut? d'un Pissaro nocturne… Le film s’ach?ve d’ailleurs sur le dialogue avec les arts, par le biais d’un po?me lu et d’une danse sur Diane et Callisto et Diane et Act?on du Titien, qui exposent une autre mat?rialit?, font chanter et danser en trois dimensions les motifs de la toile.

Si le conseil d’administration que Wiseman nous montre longuement peut sembler ?tranger ? ces le?ons, le documentariste parvient ? nous faire comprendre qu’au contraire il y touche de fort pr?s. Le d?bat est bien celui du rapport au public : quand les uns veulent rapprocher l’institution de ses usagers, les autres entendent pr?server son exigence. Et c’est bien le probl?me des mus?es aujourd'hui que de toucher un public populaire, que d’abolir la distance culturelle entre le spectateur contemporain d'un c?t?, des toiles devenues illisibles au fil du temps et une institution intimidante de l'autre. Les plans faisant d?filer un public assoupi, ?coutant sa musique, s’embrassant, montrent que si le mus?e est un lieu de vie (l'entr?e ? la National Gallery est libre et gratuite), cela n'emp?che pas les toiles de dormir dans leur coin, comme le sugg?rent ces portraits qu'? la fin du film Wiseman fait d?filer, et qui nous d?fient de mani?re fantastique. Comment faire vivre l’art d?s lors ? Par un tout un travail de restauration m?ticuleux et chirurgical, par la r?novation de cadres magnifiques, par une r?flexion sur la sc?nographie et la lumi?re ?galement : une s?quence consacr?e au Samson et Dalila de Rubens montre que son emplacement, en haut de la chemin?e monumentale du salon d’un bougmestre, avait toute son importance ; le tableau s’anime tout ? coup, la chandelle vacille et on comprend ce que doit le cin?ma ? la peinture.

Mais c’est surtout sur la p?dagogie que le film insiste pour promouvoir ces "r?surrections", ainsi de l’initiation au dessin de nu… Un participant de l'atelier regrette de ne pas avoir assist? ? des s?ances avec des mod?les vivants dans sa jeunesse, car cela aurait chang? sa repr?sentation du corps, et l'on comprend que se frotter ? l’art peut changer le cours d’une vie. Magie d'un festival et de ses t?lescopages, le film fait ainsi ?cho, non seulement ?videmment au Turner de Mike Leigh, pr?sent? en comp?tition officielle, mais aussi, de mani?re plus inattendue, ? Bande de filles : les nymphes du Titien exhibant le ventre fautif de Callisto devant Diane ne manquent pas d’?voquer les sous-v?tements arrach?s des vaincues des combats du film de C?line Sciamma. On sait gr? ? la profondeur du documentaire de Frederick Wiseman de nous avoir fait penser ? cela.

National Gallery de Frederick Wiseman,? Dur?e : 180 mn
Quinzaine des R?alisateurs

Posté dans Dans les salles par comtessa le 21.05.14 à 20:53

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