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1:54 : "La bienveillance des adultes ne suffit pas à aider les élèves harcelés."

Chez nous

Psycho-praticiennne spécialiste des violences à l’école, Marie Quartier* a visionné pour Zéro de conduite le film de Yan England, 1:54. Elle analyse les ressorts du harcèlement scolaire et propose des pistes pour en sortir. 

Où commence le harcèlement ? Quelle est la différence avec, entre autres, les bagarres ou les embrouilles entre élèves ?

De l’extérieur, il est très difficile de repérer une situation de harcèlement. En effet, le harcèlement est avant tout une question de vécu : il commence à partir du moment où une personne se sent harcelée, c’est-à-dire qu’elle n’a plus la possibilité de se protéger de l’autre, de s’opposer à ses maltraitances.

Quels sont alors les indices qui peuvent aider à repérer une situation de harcèlement ?

Comme le montre très bien le film, les jeunes qui sont harcelés le cachent. Les symptômes du harcèlement sont donc souvent extrêmement discrets. C’est pourquoi il faut soupçonner du harcèlement derrière n’importe quel changement soudain : un bon élève dont les notes chutent brutalement, un adolescent calme qui, sans raison apparente, devient très colérique, etc.

Y a-t-il un profil-type de l’élève harcelé ? On a l’impression, dans le film, que le groupe de harceleurs s’en prend à des élèves identifiés comme « faibles » - solitaires et émotionnellement fragiles.

Il n’y a pas de profil type du harcelé. Le seul dénominateur commun est que l’élève harcelé est une personne qui, à un moment particulier de sa vie et dans un contexte précis, est fragilisée. Pour des raisons qui peuvent être très diverses, un élève va se rigidifier, il ne va plus réussir à gérer son environnement. Dans le film, on voit que Tim se rigidifie par rapport à son homosexualité, il n’arrive pas à communiquer sur ce sujet. Il n’accepte pas son homosexualité et s’en trouve fragilisé. C’est quelque chose que les harceleurs sentent, et cela explique – en partie – qu’ils s’en prennent à Tim. Le harcèlement est, dans le film, lié à l’homophobie, tout comme il peut être, dans d’autres situations, lié au racisme ou à la misogynie. Mais il n’y a pas de systématisme : comme je l’ai dit, la vulnérabilité naît du contexte.

Quels sont les risques psychologiques pour les enfants et les jeunes harcelés ?

Il y a des risques spectaculaires, ceux que le film met en scène : le meurtre et le suicide. Mais il y a aussi des conséquences invisibles. Une personne harcelée peut conserver dans sa vie d’adulte des plaies mal cicatrisées – une souffrance qui ne cesse pas, des cauchemars qui reviennent.

Tim, le héros du film, est quelqu’un qui a de la ressource : c’est un athlète, qui croit un moment trouver dans la performance sportive un moyen de surmonter le harcèlement. Peut-on se sortir tout seul d’une situation de harcèlement ?

C’est très juste, Tim a de très nombreuses qualités. Mais il est seul et c’est pour ça qu’il ne parvient pas à sortir du harcèlement. La vidéo intime que Jeff, son harceleur, menace de publier est une épée de Damoclès dont il n’ose parler à personne. Malgré l’amitié que lui offre Jennifer, il n’évoque jamais cette vidéo avec elle. Pourtant, à partir du moment où l’on peut déplier ses craintes avec quelqu’un, il devient possible de réfléchir : si la vidéo est vue par tous, que peut-il se passer pour moi ? que vais-je ressentir ? Tim aurait pu envisager le pire au lieu de s’accrocher à l’espoir qu’il n’allait pas se produire. Ainsi, lorsque le pire serait arrivé – puisque Jeff allait, de toute façon, diffuser cette vidéo intime – il aurait été beaucoup moins dur à vivre.

Dans le film, les adultes réagissent tous de manière assez maladroite – soit parce qu’ils ne réagissent pas, soit parce qu’ils mettent la victime en position de porte-à-faux. Les parents et les professionnels savent-ils gérer le harcèlement scolaire ?

En effet, la manière dont est géré le suicide de Francis est largement insuffisante. Peu de solutions sont proposées à Tim, qui vient pourtant de perdre son meilleur ami, et l’affaire est vite étouffée.
Plus généralement, je considère qu’il n’y a pas encore, en France, suffisamment d’adultes formés aux spécificités du harcèlement. Les jeunes harcelés ont peur des réactions des adultes, même lorsqu’elles sont bienveillantes. En effet, les adultes ne pourront jamais contrôler totalement les relations entre adolescents, ce que les jeunes savent. On le voit dans le film, Tim sait que s’il parle à des adultes – à son professeur de chimie notamment – le harcèlement risque de redoubler de violence.
C’est la même chose pour les parents. Les parents vont avoir le réflexe d’intervenir s’ils apprennent que leur enfant est maltraité. Ils ont l’illusion qu’ils peuvent protéger leur enfant. Mais les adolescents, comme on le voit dans le film, savent que ce n’est pas vrai. Ils vont donc cacher le harcèlement. À l’inverse, les plus petits croient encore en la toute-puissance de leurs parents, ce qui les met en danger : on constate souvent que, plus un adulte est protecteur, plus l’enfant harcelé sera vulnérable.

Mais alors comment peut-on aider un élève harcelé ?

On peut l’aider à se renforcer, pour qu’il soit en capacité de se protéger. Malheureusement, c’est quelque chose qui n’existe pas vraiment en France. Quelques psychothérapeutes travaillent spécifiquement sur le harcèlement, mais il faudrait mettre une personne très bien formée à ces questions dans chaque établissement scolaire. Or, moi qui forme des personnels scolaires, je constate qu’un certain nombre de principes les empêchent de pleinement comprendre les ressorts du harcèlement. Quand on dit par exemple à des infirmiers scolaires qu’il faut travailler de manière très discrète, presque souterraine, avec les jeunes harcelés, c’est quelque chose qu’ils ont du mal à saisir. Lorsqu’un jeune se confie sur des situations graves, ils vont avoir le réflexe d’en référer à l’institution. Mais ce faisant, ils se protègent plus eux qu’ils ne protègent le jeune.

Malgré ces lacunes que vous décrivez, j’imagine qu’il est quand même possible de sortir du harcèlement ?

Bien sûr ! Ceux qui arrivent à sortir du harcèlement sont ceux qui n’ont plus peur. Par exemple, si Tim avait fait son coming-out, ça l’aurait rendu très fort : son harceleur n’aurait plus eu de pouvoir sur lui. C’est un cheminement très long, et il aurait fallu que Tim soit accompagné par un adulte, mais c’est possible !
L’important, c’est de couper l’herbe sous le pied des harceleurs. Au sein de mon cabinet, on travaille donc sur la capacité des jeunes à répliquer. J’ai par exemple accompagné une collégienne qui était sans cesse insultée par un garçon. On lui a proposé la réponse suivante : un jour où elle serait en présence de son harceleur et d’autres élèves, elle lui répliquerait : « Si tu veux me draguer, c’est pas comme ça qu’il faut t’y prendre ! » On a répété cette situation avec elle mais, au final, elle n’a même pas eu besoin de confronter directement son harceleur. Il a senti qu’elle n’avait plus peur, et il ne l’a plus insultée. Pour arriver à ce résultat, il a fallu réfléchir ensemble, et dédramatiser les conséquences d’une telle confrontation, ce qui n’est pas facile. Mais c’est toujours possible, et c’est important de le dire.
Attention, je ne dis pas qu’il faut demander à l’élève harcelé de se battre à tout prix. On entend de plus en plus des parents qui intiment à leur enfant de se défendre, de rendre les coups. Mais c’est extrêmement difficile, de sorte que ces injonctions mettent l’enfant dans une situation de double échec, ce qui peut être très dangereux. Il faut absolument que l’enfant soit accompagné par des adultes à même de lui proposer des stratégies d’action.

Les thérapeutes ont donc un rôle important à jouer pour aider les élèves à sortir du harcèlement ?

En tant que thérapeute, on peut identifier précisément de quoi le jeune a peur. Les jeunes harcelés n’ont pas forcément peur de leur harceleur. Je pense notamment à une jeune collégienne qui était maltraitée par un groupe de filles, groupe qu’elle collait car elle avait extrêmement peur de se retrouver seule. Elle était la cible de vexations permanentes, et elle en souffrait beaucoup. Avec elle, on a travaillé sur la solitude : qu’est-ce qu’il se passerait si tu étais complètement seule ? Une fois qu’on a mis les mots sur la peur, on peut se préparer au pire. La jeune fille dont je parle a trouvé ça très dur, elle pleurait beaucoup en consultation. Mais peu à peu son angoisse s’est atténuée. Elle a fini par s’éloigner du groupe et a trouvé une nouvelle amie, une camarade qu’elle n’avait jusqu’alors pas remarquée.

Et le désir de vengeance chez les élèves harcelés, ce que raconte le film, est-ce quelque chose que vous voyez fréquemment ?

En effet, beaucoup d’enfants harcelés sont en colère. Le film montre que, lorsque cette colère n’est pas canalisée, elle peut donner lieu à des actes désastreux pour l’élève harcelé : il se venge, et va alors être considéré comme coupable, alors qu’il est avant tout victime. Mais on peut travailler de manière stratégique sur la colère. La colère est, en quelque sorte, un antidote à la peur. Elle donne de l’énergie, du courage.

Les élèves harceleurs nécessitent-ils, eux aussi, une prise en charge psychologique ?

Je dirais que cela dépend du type de harceleur. Quand on est confronté à un élève extrêmement arrogant, très narcissique, qui se croit tout-puissant, la prise en charge psychologique est inutile. Par contre, d’autres profils de harceleur témoignent d’une souffrance, ce qui nous donne un levier d’action. Je pense aux harceleurs qui sont ce que j’appelle des enfants blessés : des enfants mal-aimés, maltraités par leur entourage, qui sont en colère contre la vie et qui expriment cette colère en harcelant leur(s) camarade(s). Idem pour les « harceleurs harcelés », qui ont trouvé dans le harcèlement la seule manière de s’en sortir.
Dans d’autres cas de figure, la prévention peut être un outil plus adapté que la prise en charge psychologique. Les actions de sensibilisation permettent notamment d’ouvrir les yeux des harceleurs-suiveurs et de ceux qui harcèlent sans s’en rendre compte (car ils manquent de finesse dans la sensibilité ou l’intelligence).

La prévention est donc un outil efficace pour lutter contre le harcèlement ?

C’est une bonne chose que le Ministère de l’Éducation se soit saisi de cette question, et la prise de conscience à l’œuvre dans l’ensemble de la société est très positive. Cependant, les campagnes de prévention actuelles souffrent d’un écueil majeur : par leur façon de présenter le harcèlement, elles incitent de nombreux parents à attaquer les établissements scolaires et à porter plainte, deux réponses qui n’aident pas du tout les jeunes harcelés. Il faudrait donc mettre l’accent sur les bonnes façons d’aider les élèves harcelés.

Et vous pensez que 1:54 participe efficacement à la lutte contre le harcèlement ?

Oui, car le film fait passer un message très juste aux jeunes et aux parents. Il montre que la bienveillance des adultes ne suffit pas à aider les élèves harcelés. On le voit très bien : le professeur de chimie de Tim, qui est aussi son entraîneur, est extrêmement impliqué. Il va jusqu’à entraîner Tim la nuit. De même, son père lui porte énormément d’affection. Malgré cela, le film se finit de manière tragique. 1:54 nous pousse donc dans nos retranchements : on en sort en colère, en se demandant ce qu’il faut faire de plus. J’espère que ceux qui auront vu le film comprendront qu’il est urgent de développer des outils stratégiques permettant de mieux répondre au harcèlement.

*Marie Quartier est psycho-praticienne et responsable du réseau Orfeee, réseau de lutte contre les violences à l’école. Elle a publié, en janvier 2016, Harcèlement à l’école : lui apprendre à s’en défendre (éditions Eyrolles).

1:54 de Yan England, le 15 mars au cinéma

Le site pédagogique du film

Posté dans Entretiens par zama le 10.03.17 à 14:09

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