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Detroit : Kathryn Bigelow nous plonge dans la violence raciste au risque de la dépolitiser

Detroit

Cinq ans après Zero Dark Thirty, succès public et critique, la seule réalisatrice oscarisée de l’histoire, Kathryn Bigelow, revient avec un film au sujet brûlant. C’est dire à quel point son Detroit, plongée au cœur des émeutes de l’été 1967, était attendu. Sur 2h25, le film retrace ces jours de chaos, et s’intéresse particulièrement à la nuit du 25 au 26 juillet, au cours de laquelle trois jeunes Afro-Américains furent torturés et tués par des policiers blancs, tandis que neuf autres clients de l’Algiers Motel – sept hommes noirs et deux femmes blanches – étaient battus et humiliés par ces mêmes officiers de police.

Bigelow, aidée de son fidèle scénariste Mark Boal, restitue cette histoire oubliée en trois temps. Elle s’immerge d’abord dans les rues de Detroit pour relater, de manière quasi-journalistique, les émeutes de l’été 1967. Vient ensuite, pendant plus de quarante minutes, la reconstitution des événements de l’Algiers Motel, interminable séquence de torture physique et psychologique, avant que le film ne se referme sur le procès des trois policiers blancs inculpés pour les meurtres de Fred Temple, Aubrey Pollard et Carl Cooper. Detroit apparaît d’abord comme l’aboutissement du talent de réalisatrice de Kathryn Bigelow. La mise en scène, mélange de caméra à l’épaule et de plans très resserrés sur les personnages, est magistrale. Elle permet à Bigelow de filmer au plus près les émotions sur les visages de ses (excellents) acteurs, et d’enfermer son spectateur dans la violence qu’elle dépeint. Dans les scènes d’émeutes, le peu de plans larges donne l’impression que tout s’embrase et explose en hors-champ. À l’intérieur de l’Algiers Motel, l’absence d’horizon indique qu’il n’y aucune échappatoire possible à la violence raciste.

Detroit se vit donc en apnée, le sang glacé, le cœur au bord des lèvres.  Mais saluer cette démonstration de mise en scène n’empêche pas de s’interroger sur ses finalités : quel besoin de montrer une fois de plus le racisme et la violence policières quand les vidéos de jeunes Afro-Américains tués à bout portant par des policiers blancs affluent régulièrement sur nos écrans ? En voulant faire vivre à son spectateur une expérience sensorielle de la violence policière, Bigelow en oublie d’interroger son caractère systémique, de nous faire comprendre ses ressorts (comme le faisait par exemple le très beau documentaire I am not your negro de Raoul Peck). Plus encore, Bigelow dépolitise la violence raciste, et ouvre ainsi la voie à des interprétations ambiguës de cette violence. D’un côté, le policier blanc qui mène les tortures de l’Algiers Motel est dépeint, tout au long du film, comme un pervers. Lui et ses deux collègues sont des brebis galeuses, non les produits d’une société raciste. De l’autre côté, les habitants noirs de Detroit qui se rebellent ne sont pas décrits comme des activistes mais comme une masse d’hommes en colère qu’un rien peut faire basculer dans la violence. L’introduction qui vise à poser le contexte historique des discriminations envers la population noire est bien trop schématique. Au lieu de comprendre pourquoi Detroit s’embrase, on assiste à un déchainement de colère brute. 

Le film a tout de même le mérite d’aborder un événement historique peu connu (du moins de ce côté-ci de l’Atlantique) et révélateur de la condition noire aux États-Unis. Dans un cadre pédagogique, sa longueur et sa violence le réservent à des classes de Première et de Terminale. Les professeurs d’anglais pourront introduire, grâce au film, la question des discriminations raciales aux États-Unis (thématique « Lieux et formes du pouvoir » : qui a le pouvoir sur qui, comment résister à un pouvoir arbitraire et tyrannique, la justice est-elle un contre-pouvoir efficace, etc.). Le film permettra également de s’interroger sur les émeutes urbaines et leurs déterminants (objet d’étude « Espaces et échanges » : en quoi l’organisation urbaine témoigne-t-elle de choix politique, quelles sont les inégalités de développement intra-urbaines, comment se manifeste la ségrégation spatiale ?). Certaines séquences seront particulièrement propices à une étude approfondie avec les élèves. C’est le cas d’une scène qui intervient au tout début de la séquence de l’Algiers Motel. Un des clients du motel, noir, veut montrer à deux jeunes femmes blanches ce que signifie être Noir aux États-Unis. Il s’empare alors d’un pistolet, qu’il pointe sur un de ses amis, lui aussi noir. La tension monte, et le premier homme tire. Son ami, touché, s’écroule. On ne saurait mieux mettre en image un élément clé de la pensée du célèbre écrivain James Baldwin : le point commun entre toutes les personnes noires aux États-Unis, c’est la peur constante d’être tué·e. Ici, l’illustration en est implacable.

[Detroit de Kathryn Bigelow. 2017. Durée : 143 mn. Distribution : Mars Films. Au cinéma le 11 octobre 2017]

Philippine Le Bret

Posté dans Dans les salles par zama le 15.10.17 à 14:47

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