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Pourquoi Escobar nous fascine-t-il autant ?

Escobar

Il a fait les belles de heures de Narcos, une des séries les plus populaires de Netflix. Il truste aujourd'hui les écrans sous les traits de Javier Bardem, dans Escobar de Fernando Leon de Aranoa. Mais pourquoi l'ennemi public colombien n° 1 est-il devenu une icône de la pop culture, et comment expliquer la fascination qu'il exerce, notamment sur le public adolescent ? Nous avons posé la question à l'universitaire Gabrielle Pannetier-Lebœuf, doctorante en études hispaniques à l’Université de Montréal et à Paris-Sorbonne

La richesse, le pouvoir, les femmes

Pablo Escobar fascine d’abord par sa richesse, lui qui était, à seulement 35 ans, l’un des hommes les plus riches de la planète. Le fait qu’il ait su accumuler autant d’argent aussi jeune – tellement d’argent d’ailleurs qu’il a toujours été difficile de le quantifier avec exactitude – en a fait un modèle de succès dans notre économie capitaliste basée sur le profit. Les goûts extravagants d’Escobar, qui possédait notamment un zoo dans sa luxueuse villa, ont d’ailleurs toujours beaucoup fait parler. Le pouvoir qu'il a acquis est aussi un facteur important dans la fascination qu'il exerce : un seul homme a su être, à un certain moment, aussi puissant (sinon plus) que l’État colombien – au point de négocier les conditions dans lesquelles il acceptait de se livrer aux autorités et de faire construire sa propre prison, luxueuse comme il se doit… Les gens ont tendance à éprouver une forme de sympathie pour les « grands criminels » qui ont bâti un empire : il les considèrent comme des individus brillants, bien plus dignes de respect que les criminels de moindre envergure. À cela s'ajoute, dans le cas de Pablo Escobar, une forme de charisme voire de charme et de mystère. Malgré un physique assez éloigné de nos standards de beauté classiques, il a conquis des femmes magnifiques, comme la journaliste Valeria Vallejo, qui fut son amante pendant cinq ans – c'est précisément l'histoire que raconte le film Escobar (titré Loving Pablo en anglais), adapté du récit de la journaliste.

Une figure ambigüe

Beaucoup de gens n’arrivent pas complètement à en vouloir à Escobar, malgré les nombreux crimes qu’il a commis. D’origine modeste, il est en effet devenu par son "succès" un symbole d’ascension sociale. Il a su également conquérir une partie du peuple colombien en construisant des maisons pour les plus démunis, ainsi que des écoles, des hôpitaux, des stades de football et des routes, ce que l’État colombien de l’époque n’était pas en mesure de faire. L’image du "criminel bienfaiteur", voire d'une sorte de "Robin des Bois" moderne a ensuite dépassé les frontières colombiennes pour être relayée à l’international, ce qui explique en partie la bienveillance actuelle à l’égard d’Escobar. Dans un contexte de défiance généralisée envers l'État et les corps constitués (partis politiques, syndicats, médias…), le public est friand de ces figures de rebelles qui semblent défier l'ordre établi, tout en s'insérant parfaitement dans l'ordre capitaliste du monde.

Pablo Escobar, icône pop

Pablo Escobar est donc devenu une véritable figure pop. Sa légende fait désormais partie du circuit touristique de Medellín, et sa demeure de campagne a été transformée en musée. Bon nombre de T-shirts et d’objets de consommation à son effigie circulent sur le marché mondial, sans parler de toutes les récupérations artistiques de son image, stimulées par la frénésie audiovisuelle autour du personnage. Mais la popularité de la figure d’Escobar dans les films et dans les séries s’inscrit aussi dans une glamourisation généralisée du narcotrafic, dont on retrouve les échos au petit et au grand écran – pensons au sous-genre cinématographique mexicain du « narco-cinéma » et au genre musical des « narcocorridos », ainsi qu’aux séries El Chapo (sur le narcotrafiquant mexicain Joaquín Guzmán), La reina del sur et sa version états-unienne Queen of the South (sur l’ascension d’une jeune femme mexicaine au titre de reine d’un cartel), ou même Breaking Bad (sur un professeur de chimie états-unien qui devient riche en produisant des méthamphétamines). Il y a évidemment dans le succès de ces œuvres et leurs héros/héroïnes une fascination pour le crime : à la fois héros et "vilains", Escobar et consorts nous permettent de vivre par procuration nos désirs de transgression, tout en exerçant notre réprobation morale.
Sur le plan éthique, cela poste question. Escobar est l’auteur de très nombreux crimes de sang (enlèvements et assassinats de juges et de fonctionnaires publics, meurtre de plusieurs centaines de policiers, terrorisme d’État, etc.). Il est facile pour des Européens ou des Nord-Américains qui n’ont pas subi les conséquences directes des actes violents d’Escobar d’apprécier le côté « cool » et glamour qu’on lui a attribué avec le temps. Mais il serait bon, notamment pour les enseignants qui travailleraient sur ces œuvres avec leurs élèves, de contextualiser et décrypter les représentations d'Escobar, et de rappeler les conséquences terribles du narcotrafic sur les économies et sociétés d'Amérique latine.

Escobar, de Fernando Leon de Aranoa, actuellement au cinéma

 

 

Posté dans Débats par zama le 24.04.18 à 21:53

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