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Vol 93 : le spectacle de la catastrophe

Parmi les innombrables questions qui se posèrent, au lendemain du 11 septembre, dans les décombres encore fumants du World Trade Center, il y eut des questions de cinéma : l’industrie hollywoodienne pouvait-elle continuer comme avant et ignorer un événément qui remettait si profondément en question son système de valeurs et de représentations ? Quand et comment les scénaristes, cinéastes et producteurs allaient s’emparer de l’événement et en donner une traduction filmique ?
On eut assez rapidement la réponse à la première question : passé un délai de décence qui vit les majors repousser leurs sorties les plus "pyrotechniques", le bon vieil adage de l’entertainement ("The show must go on") reprit ses droits. Tout reprit comme avant, la silhouette familière des Twin Towers en moins et quelques allusions à Al Qaïda en plus : voir le nouveau Superman, sorti également cette semaine, arrêter un avion fou fondant sur Manhattan ne sembler plus choquer ni surprendre personne.
A la seconde question, Vol 93 offre un début de réponse, en attendant la sortie en septembre de World Trade Center d’Oliver Stone. Si la signature de Stone, adepte d’un style baroque et survolté, peut surprendre, les raisons du choix de Paul Greengrass sont en revanche parfaitement transparentes : la principale qualité reconnue à l’auteur de Bloody Sunday (qu’il a réalisé) et Omagh (qu’il a scénarisé) est son approche quasi documentaire des événements …
Mais si sa maîtrise stylistique est encore plus impressionnante que dans les deux œuvres précédemment citées, elle semble ici tourner à vide. Le film ne nous apprend rien que ce que l’on savait déjà sur cet événement surmédiatisé, il ne nous propose aucune explication ou interprétation nouvelles. Aussi la "reconstitution de ce qui s’est passé dans le vol 93 d’United Airlines" (le seul à n’avoir pas atteint sa cible, suite à la rébellion des passagers contre les pirates de l’air), au-delà d’une volonté proclamée de "rendre hommage aux victimes", apparaît comme une entreprise à la limite du voyeurisme. Et Vol 93, même s’il refuse les codes narratifs (caractérisation des personnages, micro-intrigues, retournements mélodramatiques…) et le pathos inhérents au genre, comme rien d’autre… qu’un film-catastrophe.
On sauvera en revanche l’autre partie du film, celle qui se passe au sol, dans les centres de contrôle aérien et du commandement militaire nord-américains. Sa grande réussite est de nous replacer, d’une manière presque fascinante, dans l’état d’esprit d’une époque qui n’avait pas (encore) vécu le 11 septembre, et pour qui l’idée d’avions de ligne utilisés comme projectiles contre des bâtiments civils tenait littéralement de l’inconcevable. On mesure ainsi en temps réel le retard et la faiblesse des réactions des responsables : avant d’agir, il leur fallait appréhender l’inimaginable. Pour reprendre un concept utilisé dans la sphère de l’esthétique (H.R. Jauss), ces attentats excédaient purement et simplement l’horizon d’attente de leurs contemporains.
On peut également trouver une ouverture philosophique dans le travail de Paul Virilio sur les notions d’accident et de catastrophe, et notamment à l’occasion de l’exposition Ce qui arrive qu’il avait conçue pour la Fondation Cartier en 2003. Dans le sillage du 11 septembre, il démontrait que "le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille" (Hannah Arendt) : "Inventer le train, c’est inventer le déraillement. Inventer l’avion, c’est inventer le crash. Inventer l’arme atomique, c’est inventer la prolifération nucléaire." (voir cette interview retranscrite sur le blog de lucky). On pourrait ajouter : inventer le Boeing 767 et le World Trade Center, c’est inventer le 11 septembre.
Autour des différentes œuvres exposées, photos de catastrophes ou travaux d’artistes (voir ce virtuel Musée des accidents), il dénonçait également notre fascination pour le spectacle de la catastrophe (Ah ! Dieu que le terrorisme est joli ! pourrait-on dire en paraphrasant Apollinaire) et un certain "académisme de l’horreur" auquel on serait tenté de renvoyer Vol 93 :
"Par l’accoutumance progressive à l’insensibilité, à l’indifférence devant les scènes les plus démentes sans cesse répétées par les marchés du spectacle, au nom d’une soi-disant liberté d’expression muée en libération de l’expressionnisme, voire en académisme de l’horreur, nous succombons aux méfaits d’une programmation de l’outrance à tout prix qui débouche non plus sur l’insignifiance, mais sur l’héroïsation de la terreur et du terrorisme.
Un peu comme au XIXe siècle où l’art officiel s’ingéniait dans ses salons à glorifier les grandes batailles du passé et aboutissant, comme on sait, à l’hécatombe de Verdun, au tout début du XXIe siècle nous assistons, médusés, à une tentative de promotion de la torture artistique, de l’automutilation esthétique et du suicide considéré comme l’un des beaux-arts."

[Vol 93 de Paul Greengrass. 2005. Durée : 1 h 45. Distribution : Mars. Sortie le 12 juillet]
[photo: : © AFP / Stan Honda]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 13.07.08 à 19:59

Commentaires

De bernd, posté le 14.07.06 à 13:13

merci pour cette stimulante réflexion… je ne sais pas si c'est une question de nombre (les 2500 morts "d'un coup" du WTC) ou de proximité temporelle (après tout, le Titanic…) mais il y a quelquechose qui ne passe pas avec ce film… surtout le fait, que, quoi qu'on en dise (hommage aux victimes blablabla), ça reste un film comme un autre, qui est projeté dans les mêmes salles, qui utilise les mêmes canaux de diffusion et de promotion, etc. c'est ce qu'on appelle la banalisation du mal, non ?
De amandine, posté le 14.07.06 à 19:41

le 11 septembre sert bien le cinéma. je ne suis pas sur que le cinéma serve le 11 septembre.
De carmin, posté le 16.07.06 à 19:51

"inventer le Boeing 767 et le World Trade Center, c’est inventer le 11 septembre" non seulement c'est inepte comme raisonnement, mais en plus c'est limite dangereux…
De sandy, posté le 17.07.06 à 10:31

faut évidemment pas prendre ça au pied de la lettre, carmin… quand on construit une tour, on prend le risque qu'elle s'écroule. quand on construit un avion, on prend le risque qu'il s'écrase. d'ailleurs les films produits par hollywood avaient déjà inventé ça en long et en large : la Tour infernale avec Steve Mcqueen ça te dit quelque chose ? sans parler de tous les films catastrophe "aéroportuaires"…
De marco, posté le 17.07.06 à 10:36

Bonjour,
je fais un travail universitaire sur "le cinéma américain post 11 septembre". Connaissez vous des références d'article ou de livres qui pourraient m'aider pour mon mémoire ?
Merci d'avance,
Marc-André (Montréal)
De POK6, posté le 17.07.06 à 13:12

hollywood n'avait helas par de scenariste assez imaginatif pour inventer le 11/09… alors qu'Al Qaida…
De Zazie dans le muséef, posté le 17.07.06 à 21:59

j'avais trouvé cette expo remarquable même si la prose de virilio est parfois un peu absconse, et que les œuvres présentées étaient plutôt anecdotiques (je me souviens plus des photos de catastrophe)… en résumé, c'était parfois à la limite de l'enculage de mouches, mais l'originalité était au rendez-vous. ça vaut mieux que le Grand Palais qui nous fait "les impressionnistes" et qui s'assure comme ça un bon chiffre d'affaires en produits dérivés, ou le musée du luxembourg qui accumule les expos à succès (modigliani, botticelli…) pour complaire aux consommateurs de culture.
De guide etudiant, posté le 18.07.06 à 14:27

Ce blog est génial. Bravo
De $OREL, posté le 18.07.06 à 15:50

tout à fait d'accord avec votre notion d'horizon d'attente. Dommage que vous ne l'appliquiez pas au film lui même : ce que j'ai trouvé fascinant c'est justement que le film est pris entre deux attentes. D'une part une attente liée au genre (le film catastrophe : quand on voit des gens monter dans un avion au cinéma, c'est généralement que le vol ne va pas être de tout repos), d'autre part une attente liée à l'Histoire (on sait qu'il s'agit d'un film sur le Vol 93, qu'il va s'écraser à la fin et qu'aucun des passagers ne survivra)… ce qui le rend particulièrement intéressant à étudier d'un point de vue narratologique. Ce qui m'a passionné c'est l'absence quasi totale de personnages et donc l'effet de réel : tous ces visages inconnus (pas d'acteurs connus) qui ne sont pas caractérisés, qui sont traités sur un pied d'égalité. On ne sait pas au début du film qui va être un héros et qui ne va pas l'être, et c'est une impression assez fascinante, je trouve. Qui se conjugue à l'ironie tragique que ressent le spectateur : il sait déjà tout avant les personnages, que le 11 septembre va advenir, que les passagers de l'avion vont tous mourir…
Donc un film que je conseille d'un point de vue cinématographique même si le truc d'hommage aux victimes c'est vraiment du bullshit…
De Jean miX.L., posté le 21.07.06 à 11:07

POK6 > Si, Hollywood avait des scénaristes assez imaginatifs pour inventer le 11 septembre mais c'étaient des scénaristes de télévision et non pas de cinéma.
En effet, dans le pilote de la série Lone Gunmen de Chris Carter (créateur des X-Files) diffusé quelques semaines avant le 11 septembre 2001, les personnages principaux tentent d'empêcher un avion de s'écraser sur le World Trade Center. Dans la série, cet acte devait passer pour un acte terroriste alors qu'il était commandité par des personnes influentes du gouvernement (on se rapproche ici de la théorie du complot liée au 11 septembre).

D'ailleurs, Chris Carter a toujours eu le don pour devancer l'actualité puisque l'un des premiers épisodes de la série X-Files tournait autour de la maladie de Kreutzfeld-Jacob avant qu'elle ne soit médiatisée à outrance dans les médias avec la crise de la "Vache Folle".
De POK6, posté le 21.07.06 à 12:49

bien joué Jean mix.L., et bravo pour ton blog graphique et musical, que je viens de découvrir. effectivement on trouvera toujours un scénario pour avoir inventé les catastrophes les plus folles.
"Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent." (La Bruyère)
De Cécile, posté le 24.07.06 à 23:43

Vol 93 n'apporte pas plus de réponse que Elephant de Gus Van Sant. Mais, les deux films mettent en représentation une réalité dont les mécanismes nous échappent en adoptant l'ensemble des points de vue qui la constituent, et c'est cela précisément que j'attends du cinéma. A part l'hommage protocolaire de la fin, il n'y a aucun parti pris du réalisateur ni d'héroiser les victimes, ni de diaboliser les terroristes. C'est ce genre de cinéma qui peut-être sauvera un jour l'Amérique.
De lilblue, posté le 26.07.06 à 11:23

commentaire de Cécile...consternant!!! help!!!

concernant ce film ...j'y vois un hyper narcissisme au delà de l'imaginable, conjugué avec cette soif orgiaque de récupérer à plus ou moins bon escient "leur actualité" morbide pour fins commerciales...du bon americain quoi!!! et comme on apprend rien ...autant garder son fric pour des productions plus fines, plus intelligentes...plus surprenantes....
De Cécile, posté le 26.07.06 à 16:34

On apprend, n'en déplaise à liblue, que les moyens de controle, à terre, ont été totalement déficients et que l'Amérique aurait bien pu connaitre ce jour là un deuxième Pearl Harbor, et que c'est à l'initiative d'un simple officier chargé de transmettre l'ordre de tirer sur des avions civils qu'un massacre absurde a été évité. Pas mal, me semble-t-il pour un film qui ne ferait que se regarder le nombril.
De lilblue, posté le 29.07.06 à 12:50

aïe aïe de mal en pis...quelle naïveté...comme les éponges il y en a qui absorbe tout commentaires ...
De Cécile, posté le 31.07.06 à 11:52

Il semblerait que l'ébauche d'un débat contradictoire provoque chez Lilblue de l'urticaire. Tant pis pour lui, et pour tous les adeptes de l'opinion définitive.Heureusement que ce genre de terrorisme intellectuel ne fait pas plus de dégat qu'un pet glissant sur une toile cirée.
De tite marine, posté le 29.12.06 à 15:15

franchement ce film est vraiment tres bien fait,quand je l'ai vu j'avais peur pour les passagers!apres avoir vu ce film cela me donne encore moins envie de prendre l'avion!!mais je vous le recommende avrement!!bisou

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