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Une bouteille à la mer : de l'autre côté

Trop vu, trop entendu, trop débattu : en matière de conflit israélo-palestinien, on a depuis longtemps atteint le point de satiété.
Il serait pourtant dommage de passer à côté d’Une bouteille à la mer de Thierry Binisti. Non pas seulement parce qu’il offre « lueur d’espoir » et montre la « possibilité d’un dialogue » (c’est après tout l’argument de la plupart des films qui s’attaquent à la question), mais aussi et surtout parce que c’est un très beau film de cinéma, qui parvient à transcender son —très lourd — sujet sans pour autant en trahir la complexité.
Thierry Binisti a su adapter avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité le roman de Valérie Zenatti, qui raconte la relation épistolaire (dans une version modernisée par rapport aux classiques du genre : l’email a remplacé le papier) entre une adolescente israélienne et un jeune gazaoui (voir cet entretien avec Valérie Zenatti (pdf) qui éclaire les partis pris de l'adaptation).
A partir d’un point de départ improbable (la bouteille jetée dans la mer de Gaza pour prendre contact avec quelqu’un « de l’autre côté » et essayer de comprendre les attentats), la grande intelligence du film est de prendre le temps nécessaire pour rendre vraisemblable cette impossible relation. Patiemment, il fait vivre ses personnages et leur entourage (parents, amis…), nous plonge dans leur quotidien de jeunes adultes (Tal l’israélienne a 17 ans, Naïm le palestinien 19), et s’ancre dans la réalité géographique concrète (la découverte de l’impressionnant check-point d’Erez, à la fin du film), et symbolique (le martyre de Massada, mythe fondateur qu’Avi Mograbi analysait dans Pour un seul de mes deux yeux). En filmant (pardon pour le cliché) « à hauteur d’adolescent », le film a l’intelligence d’éviter la distribution des bons et des mauvais points, et la recherche d’une impossible objectivité : il montre les profonds contrastes entre la vie de part et d’autre du mur de séparation, l’énorme dissymétrie entre les situations de ses deux héros, la violence de l’opération Plomb durci qui en décembre 2008 plonge Gaza dans le chaos.
Mais il laisse à ses deux héros la possibilité d’inventer d’autres choix que ceux de la haine et du repli : Tal et Naïm, avec leur naïveté, leur générosité, leur ironie (il prend le pseudo de « Gazaman », elle se donne le sobriquet de « Miss Peace »), sont deux beaux personnages, interprétés avec une grâce fiévreuse par deux magnifiques comédiens (Agathe Bonitzer et Mahmoud Shalaby). L’émotion, sobrement contenue tout au long du film (la réalité est trop dure pour les larmes), éclate dans une poignante scène finale : cette relation impossible se conclut d’un simple échange de regards à travers les vitres d’une voiture, regard plus bouleversant que la plus passionnée des étreintes.
[Une bouteille à la mer de Thierry Binisti. 2011. Durée : 1 h 39. Distribution : Diaphana. Sortie le 8 février 2012]
Pour aller plus loin :
Le distributeur Diaphana et l'éditeur L'École des Loisirs ont mis en ligne de nombreux contenus pour aider à aborder le roman et le film en classe, à partir de la quatrième.
— Le site pédagogique du film
— La page spéciale du blog de l'École des Loisirs donne accès à une critique du film, à des pistes pédagogiques, à un entretien avec Valérie Zenatti, etc.
Posté dans Dans les salles par zama le 08.02.12 à 11:39 - Réagir
Cheval de guerre, le site pédagogique

En attendant ses deux prochains projets (un biopic du président Lincoln et un film de science-fiction), le 26ème long-métrage de Steven Spielberg fait l'événement dans le monde cinéphile (intégrale et masterclass-événement à la Cinémathèque française, couverture des Cahiers du Cinéma…). Ce regard rétrospectif permet de se rendre compte que si Spielberg est revenu sur la Seconde Guerre Mondiale de manière presque obsessionnelle, il n'avait jamais abordé la Première…
Ce sera chose faite avec Cheval de Guerre, adaptation d'un roman pour la jeunesse de Michael Morpurgo (édité chez Gallimard Jeunesse), qui relate l'amitié entre un jeune paysan anglais et son cheval, réquisitionné par l'armée et ballotté par le conflit. Sous la forme d'une épopée à grand spectacle comme Spielberg les aime, Cheval de guerre montre la guerre sous un angle original, celle de la présence des animaux dans le conflit. Si le cheval n'est pas le narrateur du film (procédé utilisé par Morpurgo dans le roman), sa présence renvoie chaque personnage à son humanité, de part et d'autre du no man's land (dans lequel l'animal échouera au terme d'une magnifique séquence nocturne).
Zérodeconduite.net met en ligne un site pédagogique autour du film, qui propose notamment un dossier pédagogique destiné aux classes de CM2.
Ce dossier aborde deux thématiques principales : la guerre de 1914-1918, la représentation du cheval dans l'histoire de l'art, et introduit les élèves aux univers respectifs de ces deux grands "maîtres" de la littérature (Michael Morpurgo) et du cinéma (Steven Spielberg). Des projections en avant-premières (dimanche 12 février) permettront également aux professeurs des écoles de découvrir le film avant de le proposer à leurs élèves.
Cheval de guerre de Steven Spielberg, au cinéma le 22 février
> Le site pédagogique Zérodeconduite.net :
http://www.zerodeconduite.net/chevaldeguerre
Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 07.02.12 à 12:59 - 1 commentaire
Félins : (toujours) sauvages et (encore plus) beaux

Depuis Sauvage et beau de Frédéric Rossif (1984), on constatera que la grammaire filmique du documentaire animalier n'a pas vraiment changé : alternance de gros plans à la longue focale (pour isoler l'animal) et de plans larges (pour le replacer dans son environnement), de plans fixes (pour montrer une mère alaitant ses petits) et de panoramiques endiablés (la course folle du léopard), morceaux de bravoure et passages obligés que sont les scènes de prédation, etc.
Mais les techniques d'enregistrement et de traitement des images (et des sons) auront accompli un bond énorme, qui font des films animaliers d'aujourd'hui de grands spectacles à l'esthétisme souvent époustouflant : Félins s'inscrit pleinement dans cette lignée, notamment par ses mémorables scènes de cavalcades (tournés grâce à une caméra permettant d'enregistrer à très grande vitesse pour restituer des ralentis spectaculaires).
Troisième long-métrage produit par le label Disney Nature (après Les Ailes pourpres et Pollen), Félins met en scène les rois du documentaire animalier (lions majestueux, véloces guépards, et charmantes petites boules de poils) en nous contant l'histoire de quelques "personnages" : le lion Fang, vieux chef de tribu déclinant, son rival Kali qui lorgne sur le territoire de son voisin, Sita, mère guépard qui veille sur sa progéniture… S'adressant au public le plus large, Félins est construit comme un conte, prenant le parti de la fictionnalisation des images et de l'anthropomorphisation des animaux (du moins certains d'entre eux : crocodiles ou buffles n'ont pas voix au chapitre, réduits au rang de prédateurs ou de gibier anonymes).
Mais la voix du narrateur, qu'un public adulte jugera certainement redondant, et qui permet "d'accrocher" le jeune public, n'entache heureusement ni l'attrait esthétique ni l'intérêt scientifique des images. En Primaire, le film permettra ainsi un très riche travail, dès le Cycle 2, autour des animaux de la savane. On pourra également travailler le film avec des élèves de collège en SVT : en Sixième, on pourra aborder la classification des animaux et la chaîne alimentaire, en partant des ressources présentes dans et autour du fleuve. En Quatrième, on pourra mener une étude comparative du mode de vie, de l'organisation du groupe, des techniques de chasse, de l'éducation des petits, stratégies de reproduction, chez les lions et les léopards...
Zérodeconduite.net propose une copieux dossier pédagogique autour du film, rédigé par deux professeurs des écoles.
[Félins d'Alastair Fothergill et Keith Scholey. 2011. Durée : 1 h 27. Distribution : Disney. Sortie le 1er février 2012]
Pour aller plus loin :
Le Site pédagogique Zérodeconduite.net
Posté dans Dans les salles par zama le 01.02.12 à 10:19 - Réagir
La Guerre d'Algérie au Forum des Images
La guerre d'Algérie, images et représentations par forumdesimages
En 1997, l’historien Benjamin Stora avait écrit un livre passionnant (Imaginaires de guerre, Les images dans les guerres d'Algérie et du Viêt-nam, La Découverte, 1997) pour tordre le cou au cliché —tenace— qui voulait que le cinéma français n’ait pas su, à la différence de son homologue américain avec le Vietnam, aborder la guerre d’Algérie et ainsi, d’une certaine manière, en exorciser la blessure. Comparant à la fois les modalités de ces deux "guerres coloniales", et les images qu'elles avaient suscitées (photographies, actualités filmées, reportages, films de cinéma) il montrait à quoi tenait cette trompeuse impression d’absence : la censure politique imposée par le gouvernement durant les "événements" (interdiction du Petit Soldat de Godard…) a été suivi d'une auto-censure commerciale (les films évoquant le conflit sortant dans les salles au moment où personne ne voulait plus en entendre parler) ; à cela s’ajoutait l’absence d’images télévisuelles (énorme différence avec le Vietnam) ou le "fractionnement" des mémoires (chaque film s’adressant à un public particulier)(voir cet interview de Benjamin Stora).
Depuis la parution du livre de Benjamin Stora, une nouvelle génération de cinéastes s’est emparée de cette guerre sans nom (titre du documentaire de Bertrand Tavernier sur les appelés) et en a fait la matière fictionnelle d’une poignée de très bons longs-métrages : Alain Tasma (Nuit noire 17 octobre 1961), Philippe Faucon (La Trahison, voir notre site pédagogique), Laurent Herbiet (Mon colonel), Florent Emilio Siri (L’Ennemi intime, voir notre site pédagogique), Rachid Bouchareb (Hors-la-loi) ont donné un visage cinématographique à la guerre d’Algérie dans (certains de) ses différents aspects.
En préambule aux futures commémorations du cinquantenaire des accords d’Évian de mars 1962 (on annonce un documentaire événement sur FranceTélévisions), le Forum des Images propose aujourd'hui de faire le point sur la question en convoquant cinéastes et historiens durant une semaine d'événements : le cycle La Guerre d'Algérie, images et représentations associe fictions et documentaires, films français et algériens, reconstitutions historiques ou films traitant du conflit de manière plus allusives. Le site du Forum met également en ligne en vidéo les conférences d'historiens (Benjamin Stora, Sylvie Thenault, l'historien algérien Abdelmadjid Merdaci qui éclairera la mémoire algérienne de la guerre) qui font l'état des connaissances sur le sujet.
La Guerre d'Algérie, images et représentations au Forum des Images à Paris, jusqu'au 2 février
Pour aller plus loin :
> Dossiers pédagogiques :
Nuit noire 17 octobre 1961
La Trahison
L'Ennemi intime
> La boutique DVD :
La Trahison
Posté dans Evènements par zama le 28.01.12 à 22:19 - Réagir
Les Chants de Mandrin : la ballade sauvage

Ceux qui se souviennent avec nostalgie du feuilleton de l’ORTF (Mandrin, bandit d’honneur, Pierre Fourastié, 1972) en seront pour leurs frais : Les Chants de Mandrin n’est pas l’épopée du « Robin des bois » français, contrebandier (1724-1755) qui défia les puissants fermiers généraux de l'Ancien Régime. Le film de Rabah Ameur-Zaïmeche s’inscrit plutôt dans le sillage du personnage historique, déjà mort sur la roue au moment où commence le récit. Il s'attache aux basques de ses anciens compagnons, qui se lancent dans une nouvelle campagne de contrebande, tout en propageant la légende du héros (par le verbe, par l'écrit).
A l'image des précédents films de Rabah Ameur-Zaïmeche et de la place que celui-ci occupe dans le cinéma français, la démarche des Chants de Mandrin est aussi originale que passionnante : il s’agit pour le cinéaste à la fois de s’approprier un pan du récit populaire national (dont la mémoire est ravivée à intervalles réguliers, notamment lors d'épisodes révolutionnaires : la Commune, Mai 68), et de déplacer son utopie cinématographique (intimement liée au collectif, on retrouve ici la « bande » de Dernier Maquis) dans le cadre du film historique.
Le film, qui dans son rythme indolent et méditatif tient plus de la ballade buissonnière que de l’épopée historique, a ses fulgurances plastiques (l’inscription graphique des personnages dans les vrais décors de western que constituent les Causses) et ses moments de grâce (jaillissant généralement des scènes les plus quotidiennes). Il montre également de manière intéressante —quoique allusive— la circulation des marchandises et des idées dans la France d’Ancien Régime.
Mais en se défiant à la fois de la mise en contexte historique (et pédagogique) de Mandrin, et de parallèles trop évidents avec la France contemporaine, Rabah Ameur Zaïmeche peine à nous convaincre de la nécessité de ressuciter le personnage par le biais de la fiction. Certes, le cinéaste évite les travers du film en costumes, certes il parvient à filmer l’histoire « au présent » (non pas le passé mais « ce qui se passe » comme le signale Cyril Neyrat citant Godard), mais on passe une bonne partie du film à se demander où au fond il veut en venir…
Au risque du pléonasme, le film semble ainsi s’enivrer de lui-même, et se diluer dans la célébration de son propre geste (la liberté de filmer de Rabah Ameur-Zaïmeche comme écho à l’insoumission des mandrins ?) ; une impression accentuée par la présence (rituelle dans les films de Zaïmeche) du metteur en scène à l’écran (il incarne Bélissard, le lieutenant de Mandrin), et par des private jokes dont la potacherie frise la complaisance (le libelle sur Mandrin est édité chez RAZ… comme Rabah Ameur-Zaïmeche, et l’imprimeur interprété par le philosophe Jean-Luc Nancy se dénomme… Cynan). Dans les interviews, le réalisateur déclare avoir découvert Mandrin à l’école primaire, en apprenant par cœur la complainte : à lui qui venait d’Algérie, ce personnage d'insoumis a « donné l’envie d’être français ». La fameuse complainte, il faudra attendre la fin du film pour l’entendre, parlée/chantée par un personnage de marquis libéral (Jacques Nolot) devant une taverne pleine à craquer et chauffée à blanc. C’est la plus belle scène du film : elle fait enfin passer le frisson de l’épique, celui-là même qui avait dû frapper un petit garçon de neuf ans.
[Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche. 2011. Durée : 1 h 37. Distribution : Mk2. Sortie le 25 janvier 2012]
Pour aller plus loin :
Sur Les Chants de Mandrin :
— Interview de Rabah Ameur-Zaïmeche par le site Vodkaster
— « Notes pour les contrebandiers de Montreuil » de Cyril Neyrat sur independencia.fr
Sur Mandrin : le site mandrin.org étudie le personnage sous tous ses aspects (histoire, représentations…)
Sur les précédents films de Rabah Ameur-Zaïmeche :
Dernier maquis (2008), le site pédagogique (Zérodeconduite.net)
Bled number one (2005), le site pédagogique (Lycéens et apprentis au cinéma)
Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 25.01.12 à 22:02 - Réagir
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