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En relatant les mariages croisés entre les enfants de la cour de France et ceux de la cour d’Espagne, au début du règne du tout jeune Louis XV, le film de Marc Dugain et le roman de Chantal Thomas posent la question de la place de l’enfant au XVIIIe siècle. L’historienne Pascale Mormiche*, spécialiste de l’éducation des princes et princesses sous l’Ancien Régime, qui prépare actuellement un ouvrage sur l’enfance de Louis XV, nous explique à quel point la conception de l’enfance à l’époque diffère radicalement de la nôtre. 

Le film de Marc Dugain présente des enfants qui sont considérés et traités comme des adultes. Les princes et princesses du XVIIIe siècle n’avaient donc pas droit à une enfance ?

Pas plus que dans le reste de la société ! Au XVIIIe siècle, les enfants étaient mis au travail dès l’âge de 7 ans, qu’ils soient rois ou paysans. Et ils atteignaient l’âge adulte vers 12-13 ans. C’est pour cela que Louis XV devint roi absolu à l’âge de 13 ans. Il nous reste d’ailleurs quelques traces de cet âge légal de majorité : la majorité sexuelle, qui fait actuellement débat, et le fait qu’à partir de 13 ans un mineur encourt des poursuites pénales.

Comment expliquer ce raccourcissement de l’enfance ?

Il ne faut pas prendre les choses à l’envers. La situation du XVIIIe siècle était celle qui prévalait depuis l’Antiquité. C’est nous qui avons allongé le temps de l’enfance. La scolarisation obligatoire décidée par Jules Ferry en 1882 en a été la première étape : les enfants étant obligés d’aller à l’école jusqu’à 12 ans, ils ne pouvaient donc plus travailler dès 7 ans. Plus récemment, l’avènement de la société de consommation a amené à la création de l’adolescence, et ainsi à un nouveau report de l’âge adulte.

Quelle conscience avaient ces enfants de leur statut de prince ou de princesse ?

Les princes et les princesses étaient conscients de leur statut dès leur plus jeune âge. Il faut dire que ce statut leur était signifié dès leurs premières heures. Après leur naissance, ils étaient portés dans leurs appartements, composés d’une dizaine de pièces, et une cinquantaine de personnes étaient mises à leur service.Des hommages leur étaient par ailleurs rendus à longueur de journée, quel que soit leur âge. Par exemple, à chaque fois qu’un ambassadeur venait à la Cour, il rendait visite aux princes et aux princesses. Forcément, quand on vous appelle « Majesté » et que tout le monde s’écarte quand vous arrivez dans une pièce, vous avez conscience d’être quelqu’un d’important.Mais ces rois-enfants n’étaient pas des enfants-rois. Les portes s’ouvraient devant eux sans qu’ils aient besoin de les toucher, mais ils ne faisaient pas ce qu’ils voulaient, ils étaient soumis à de nombreuses règles.

Comment expliquer la maturité intellectuelle et émotionnelle de ces enfants, notamment Louis XV, 12 ans, et l’infante d’Espagne, 4 ans, qui endossent avec beaucoup de dignité leurs fonctions royales ?

Cette maturité était construite par l’éducation. En effet, tout leur apprentissage était structuré de telle sorte qu’ils soient capables de tenir leur rang. Dans son enfance, Louis XV a beaucoup entendu parler d’Alexandre le Grand ou de Jules César. Il a su très tôt qu’il devrait être à la hauteur de ces modèles historiques.Louis XV était de plus un enfant surdoué, qui avait le sens de l’État. Lors du conseil du roi où s’est décidé son mariage avec l’infante d’Espagne, il est raconté que le jeune roi avait les yeux rouges, qu’il avait pleuré avant le conseil. Mais son « oui » à ce mariage fût ferme, car il comprenait que cette union était nécessaire pour l’avenir de son royaume. Il était intellectuellement en accord avec cette alliance, mais avait peur de devoir coucher avec sa future femme, car il ne se sentait pas prêt sur le plan sexuel. Le cardinal Fleury, son principal ministre, l’a alors rassuré sur ce point, lui expliquant que le mariage ne devait pas être immédiatement consommé. Cette anecdote montre que Louis XV était, sur le plan politique, un adulte, mais qu’il avait encore des réticences d’enfant.

Y avait-il cependant des moments où les princes et les princesses pouvaient se comporter comme des enfants ?

Dans leurs appartements, les princes et les princesses étaient libres de ne plus être en représentation publique. C’est en privé qu’ils peuvent laisser éclater leurs tristesse, colère ou exaspération. On sait par exemple que, dans un moment de colère, Louis XV a jeté un pot de fromage blanc au mur. Mais ils devaient conserver les bonnes manières de ces éducations de l’Ancien Régime fondées sur les vertus et les péchés. C’est donc aussi en privé que leur personnel éducatif les réprimandaient s’ils avaient été injustes ou irrespectueux.

Quelle relation les princes et les princesses du XVIIIe siècle avaient-ils avec leurs parents ?

La relation était un peu équivalente à ce qu’on observe aujourd’hui dans les familles de Beyonce, Madonna ou d’autres superstars. Les parents des princes et des princesses étaient extrêmement occupés et souvent amenés à se déplacer. Les valets et les femmes de chambre constituaient donc une deuxième famille pour les enfants. Ils garantissaient leur éducation et leur sécurité.
Pour autant, les enfants étaient élevés dans l’amour de leurs parents. Les manifestations d’affection ne pouvaient avoir lieu en public, mais en privé les princes et les princesses avaient tout à fait le droit de s’asseoir sur les genoux de leurs parents, par exemple. L’amour des parents envers leurs enfants était aussi exprimé dans les nombreuses lettres qu’ils s’écrivaient. Des phrases comme « je te félicite » ou « tu as travaillé avec succès sur tel ou tel défaut » étaient perçues comme des preuves d’amour. Aujourd’hui, elles passeraient plutôt pour des leçons de morale.

On voit dans le film que les princesses, lorsqu’elles étaient mariées à l’étranger, ne revoyaient plus leurs parents. Ces séparations familiales étaient-elles des déchirements ?

Bien évidemment. On sait par exemple que le roi et la reine d’Espagne sont tombés évanouis quand leur fille, Anna Maria Victoria, est partie pour la France. Or sa mère, Elisabeth Farnese, était une vraie terreur, une femme qui contrôlait toujours tout. Un évanouissement public était donc chez elle le signe d’une émotion extrême.

Y avait-il des différences de statuts, de traitements, d’obligations entre les princesses et les princes ?

La famille royale était soumise, en France, à la loi salique, qui interdisait aux femmes d’exercer le pouvoir ou de le transmettre. Les princesses n’avaient donc pas de droits civiques, contrairement aux princes. Mais elles avaient des droits civils. Dans l’héritage par exemple, elles récupéraient une partie des terres de leurs parents.Quant à la différence de statut à la naissance, elle existait mais n’était pas considérée comme inégalitaire : on se réjouissait de voir naître un garçon pour pouvoir perpétuer la dynastie, et de voir naître une fille pour pouvoir sceller des alliances.

L’éducation était-elle similaire pour les princes et les princesses ?

L’éducation des filles et des garçons était différente car les buts poursuivis n’étaient pas les mêmes : les garçons étaient élevés pour exercer le pouvoir, les filles pour se marier et vivre à l’étranger.De 0 à 7 ans, les garçons recevaient une première éducation, confiée aux femmes. Les gouvernantes leur apprenaient notamment la danse, – qu’on appelait la danse mais qui était en fait beaucoup plus large : comment faire glisser ses pieds pour marcher avec prestance, comment poser ses épaules, comment tourner ses mains, comment tenir sa tête, etc.
Puis, de 7 à 14 ans, l’éducation politique des princes était confiée aux hommes. Ils passaient alors 7 à 8 heures chaque jour à étudier ! Les princesses étaient, quant à elles, confiées à des gouvernantes, qui se chargeaient de leur éducation jusqu’à leurs 16-17 ans. Elles apprenaient à tenir leurs terres, à gérer leur personnel, à écrire des lettres, à apprécier la peinture… Mais il y avait néanmoins des apprentissages communs aux filles et aux garçons : la religion, le latin, le bon français, ou encore la géographie européenne des principautés.

Louise-Elisabeth est présentée comme un esprit libre, qui essaye de s’opposer au destin qu’on veut lui imposer. Y avait-il des moyens pour les princesses et les princes du XVIIIe siècle d’échapper à leur destin ?

Le comportement de Louise-Élisabeth était possible car sa famille, les Orléans, était tout à fait particulière. Les Orléans étaient des gens libres dans leur tête. Mais si Louise-Elisabeth s’est révoltée et a usé d’une certaine liberté de parole, elle ne l’a fait qu’en privé, jamais en public.Il existe cependant plusieurs exemples au XVIIIe siècle de princesses ayant refusé de se marier. La plupart des filles de Louis XV, celles qu’on appelait « Mesdames » à la Cour, l’ont fait. Ce qui aurait été impensable au XVIIe siècle.

* Pascale Mormiche est agrégée d’histoire et docteure en histoire moderne. Elle travaille comme professeure à l’université de Cergy-Pontoise et comme formatrice à l’ESPÉ de Versailles. Ses recherches portent sur l’éducation des princes et des princesses aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle a notamment publié Devenir prince. L’école du pouvoir en France, XVIIe-XVIIIe siècles (CNRS Éditions, 2009). Elle prépare actuellement un ouvrage consacré à L’enfance de Louis XV (titre provisoire, à paraître en octobre 2018 aux éditions Champ Vallon).

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