Prochainement

Vous êtes romancière et cinéaste. Dans votre troisième film, vous portez à l’écran un de vos romans, WAKOLDA. Pourquoi avez-vous fait ce choix, et quel a été votre travail sur le scénario ?

Lucía Puenzo : Ce qui m’intéressait au départ, c’était cette petite fille fascinée par un médecin allemand, dont elle découvrait progressivement la véritable identité. Il m’a fallu une année et demie pour écrire ce roman. Je travaillais parallèlement à l’écriture du scénario de mon troisième film, qui ne devait pas être. Or je me suis aperçue que le film que j’avais envie de tourner était précisément celui-là. Je me suis donc mise à travailler à l’adaptation pour parvenir à un scénario très différent du roman.

En quoi est-il différent ?

Lucía Puenzo : Dans le roman, bien que l’histoire ne soit pas racontée par Mengele, on perçoit entre les lignes le discours de quelqu’un qui voit le monde comme un vaste zoo, un terrain d’expériences. Dans le film, le point de vue adopté est celui de Lilith, la fillette. C’est à travers son regard que l’on découvre la relation qui se noue avec ce médecin allemand et le voyage qui les emmène aux confins de l’Argentine, dans cette communauté germanique de Bariloche, qui était très fermée et pro-nazie à l’époque, et ce même avant la guerre. Nous la voyons petit à petit prendre conscience de la véritable nature du lieu où elle se trouve et des personnes qu’elle côtoie.

Avez-vous fait des recherches sur les nazis en Amérique latine ?

Lucía Puenzo : De façon très étendue, oui. Des centaines de livres et de films pourraient être faits sur les nazis en Amérique latine. Il y a un nombre incroyable d’histoires autour de la disparition d’officiers supérieurs de l’armée nazie dans notre pays. J’aurais pu choisir une histoire de guerre, mais ce qui m’intéressait particulièrement, c’était leur obsession de la génétique, de l’invention de la race parfaite. Il est assez paradoxal de voir que Mengele, malgré son obsession de la pureté raciale, s’est retrouvé non seulement en Argentine, mais par la suite au Paraguay et au Brésil, sur un continent où nous avons tous du sang mêlé !

Pensez-vous que, à l’instar de la mère de Lilith, une partie de la population argentine ait pu tout ignorer des crimes nazis ?

Lucía Puenzo : En 1959, il y avait une conscience assez générale de ce qui s’était passé pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais rares devaient être les personnes informées plus précisément des actes commis par les médecins allemands dans les camps de concentration. Tout cela a été révélé par la suite avec les procès qui ont eu lieu. La communauté allemande de Bariloche était tout à fait préparée à l’accueil des Allemands qui arrivaient de l’étranger et qui avaient besoin de se procurer rapidement un nouveau passeport, une nouvelle identité, un nouvel emploi. Il y avait des réseaux en place visant à les leur fournir et à leur permettre de se fondre dans la masse. Les complicités étaient nombreuses. Par exemple, l’école que fréquentent les enfants dans le film a vraiment existé et était ouvertement d’idéologie nazie avant la guerre. Après la guerre, ils ont dû se montrer plus discrets et cacher toutes les références au nazisme. Mais on a découvert que le directeur de l’école, qui vivait là depuis quarante ans et que de nombreuses personnes connaissaient comme un vieux monsieur charmant, était un ancien général nazi.

Comment avez-vous introduit la fiction dans l’arrière-plan historique ?

Lucía Puenzo : L’histoire telle qu’elle se déroule dans le film est fictive, mais plausible historiquement. Mengele a effectivement vécu en Argentine pendant quatre ou cinq ans, il possédait une entreprise pharmaceutique et s’est déplacé dans le pays en toute impunité. Au moment où Eichmann a été arrêté par le Mossad, Mengele a disparu, pour réapparaître au Paraguay six mois plus tard. Le film se déroule pendant ces six mois, où personne ne sait vraiment où il se trouvait. Certains affirment qu’il a résidé à Bariloche à un moment ou à un autre, mais il n’y a aucune certitude sur la question. Quant à la famille avec qui il vit, elle est fictionnelle bien sûr. Le personnage de l’espionne israélienne, Nora Eldoc, est inspirée d’une femme qui fut assassinée quelques jours après le départ supposé de Mengele de Bariloche. Des agents de l’ambassade israélienne sont venus sur place pour récupérer son corps et quelques papiers, et tout faire disparaître. On suppose donc que c’est elle qui avait signalé la présence de Mengele.

C’est la première fois que vous traitez d’un sujet historique.

Lucía Puenzo : Oui, c’est vrai, mais Le Médecin de famille est en fait très proche de mes films précédents. Il a par exemple beaucoup de points communs avec XXY. Il s’agit de nouveau d’une jeune fille qui observe le monde qui l’entoure et commence à le comprendre. Il y a aussi cette figure de médecin, qui se trouve être Mengele ici.

Diriez-vous que le père de Lilith, qui vise à reproduire le mécanisme du corps humain avec ses poupées, et Mengele, qui observe, prend des notes et fait des expériences sur la famille, représentent deux aspects de la science ?

Lucía Puenzo : Il y a deux poupées. La première, Wakolda, est mapuche et constitue une sorte d’alter ego pour Lilith. C’est une poupée imparfaite, au sang mêlé, issue de cette tribu du sud du pays. Et puis, il y a Herlitzka, la poupée aryenne, parfaite, celle que Mengele souhaite créer en série. Ce que fait le père de Lilith, la fabrication de ces petites poupées imparfaites, relève de l’artisanat. Les années 60 en Argentine correspondent aux débuts de l’industrialisation, le passage d’un artisanat modeste à une production en série de modèles parfaits.

Parlez-nous des carnets de Mengele.

Lucía Puenzo : J’ai lu dans de nombreux ouvrages d’histoire que pendant tous ses voyages, même lorsqu’il se trouvait dans les camps, il tenait des carnets dans lesquels il esquissait des dessins et prenait des notes précises sur ses activités quotidiennes. Nous sommes même parvenus à retrouver certains de ces carnets. Les dessins, très sombres, étaient tellement enfantins qu’ils étaient inutilisables pour nous. Nous avons donc dû reconstituer des carnets qui sont devenus un élément central du film.

Le film montre aussi la façon dont Lilith quitte l’enfance pour devenir une jeune femme...

Lucía Puenzo : Lilith est en effet à ce moment très particulier de son existence. Elle commence à comprendre ce qu’elle peut provoquer chez un homme, aussi bien chez Mengele que chez son amoureux. Il y a, je pense, une attirance ambiguë entre Lilith et Mengele. C’était un des enjeux principaux du film : comment traiter de cette attirance. 

Comment avez-vous choisi les acteurs principaux ?

Lucía Puenzo : Le casting a été très long. Pour Mengele, il nous fallait un acteur germanophone, qui parle aussi très bien espagnol, mais surtout qui ressemble physiquement à Mengele et soit à peu près du même âge que lui à cette période. Alex Brendemühl était notre homme ! Son allemand était parfait, il pouvait reproduire exactement l’accent de la région dont Mengele était originaire. Son espagnol était également très bon et il a réussi à troquer son accent ibérique contre une intonation parfaitement argentine. Quant à sa ressemblance avec Mengele, elle est frappante. C’est troublant de voir leurs deux photos côte à côte ! Le casting de Lilith a duré huit mois. Nous avons vu des centaines de jeunes filles. Nous savions que celle que nous choisirions serait de toutes les scènes du film. Il fallait qu’elle ait à la fois la fraîcheur d’une jeune fille en fleur et une forme d’intensité sexuelle. Florencia Bado avait ce mélange en elle. Natalia Oreiro incarne la mère. À l’origine, je cherchais une actrice allemande. Ou alors une Argentine qui parle parfaitement allemand. Et puis, j’ai vu Natalia dans Enfance clandestine de Benjamin Avila et j’ai été soufflée par son interprétation. Je ne revenais pas du personnage qu’elle avait réussi à créer. Je lui ai donc demandé si elle se sentait capable d’apprendre l’allemand, ne serait-ce que phonétiquement, en deux mois. Elle s’est tout de suite mise à prendre des cours tous les jours... et elle a réussi !

Où avez-vous tourné ?

Lucía Puenzo : Notre tournage a duré six semaines en tout, ce qui est court. Nous avons tourné deux semaines à Buenos Aires et quatre semaines à Bariloche et en Patagonie. Nous avons séjourné dans l’hôtel où nous tournions. Les chambres des membres de l’équipe étaient mitoyennes de celles où l’on tournait. Nous prenions nos repas dans la salle à manger du film. Tout était là. Cette proximité était très bénéfique pour les acteurs, surtout pour les enfants, me semble-t-il.

Les premières séquences de la route vers la Patagonie sont éblouissantes. Pourquoi avez-vous choisi de tourner en cinémascope ?

Lucía Puenzo : La Patagonie a quelque chose de particulier, de quasi infini. L’Argentine est immense, surtout pour les Européens ! Les distances entre les villes sont très longues. J’ai cherché à faire sentir cette immensité.  Vous mélangez des paysages paradisiaques avec un climat très haletant.

Comment y êtes-vous parvenue ?

Lucía Puenzo : Dès le départ, avec toute mon équipe, nos avions à cœur de développer cet aspect paradoxal du film : comment quelque chose d’aussi dramatique a pu se produire en plein milieu du paradis ? Bariloche, la Patagonie tout entière, s’apparente au paradis. Ce n’est pas par hasard si cet homme s’y sent en sécurité dès son arrivée. Il se sent chez lui, parce que ce lieu ressemble beaucoup à la Suisse. Mais nous étions aussi soucieux de ne pas perdre cette atmosphère pesante que nous voulions rendre et avons travaillé très précisément sur les décors et les lumières pour créer un climat et un rythme  qui suggèrent cette ambivalence.

Propos extraits du dossier de presse du film
© Pyramide Distribution

new site