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Anne-Charlotte Husson, militante féministe et chercheuse en sciences du langage, a co-signé avec Thomas Mathieu la bande-dessinée Le Féminisme (La petite bédéthèque des savoirs, éditions du Lombard). Elle replace les événements du film de Petra Volpe dans le contexte des grands combats féministes récents. Pour elle, Les Conquérantes incarne avec humour et sensibilité l’un des slogans phares du mouvement : « Le privé est politique. »


Lorsque l’on parle des combats féministes, on utilise souvent la métaphore des vagues successives. En quoi cette image permet-elle de définir les différentes phases du mouvement féministe ?

Cette métaphore est encore plus ancienne que ce que l’on pense, puisqu’elle a émergé au tout début du XXe siècle, pour évoquer l’histoire du féminisme. Cependant, pour les féministes d’aujourd’hui, tout ce qui se situe avant les années 60 représente «la première vague du féminisme». Pour faire simple, nous pouvons dire que ce premier temps se concentre essentiellement sur l’obtention des droits civiques, l’accession à la citoyenneté, la reconnaissance du statut des femmes dans l’espace public. Il y a ensuite un tournant en Europe aux États-Unis dans les années 60 et 70, qui est lié à d’autres mouvements : le mouvement de libération sexuelle, les oppositions à la guerre au Vietnam, les mouvements anti-racistes... C’est dans ce foisonnement qu’émerge la deuxième vague du féminisme. Elle porte la libération des femmes, marquée par un slogan présent dans le film et très important pour les militantismes féministes : « Le privé est politique ». Il y a une explosion des frontières arbitraires et oppressives entre la sphère privée et publique. On comprend que la lutte féministe traverse toutes les dimensions de la vie d’une femme.

On parle aujourd’hui de troisième vague ?

Oui, on a parlé de troisième vague à partir des années 80, même si c’est plus complexe que cela : certains parlent déjà de quatrième voire de cinquième vague. On peut résumer en disant que la troisième vague veut prendre en compte d’autres paramètres de l’identité des femmes. On va notamment reprocher à la précédente vague d’être très centrée sur les blancs,  les hétérosexuelles et les femmes de la classe moyenne.Les Conquérantes se déroule au début des années 70. En Suisse, les femmes n’ont toujours pas le droit de vote, à la différence de l’immense majorité des pays européens. Le droit de vote est arrivé en France en 1944, ce qui, quand on y pense, est très tard également. Je trouve toujours utile de mettre les choses en  perspective en termes de générations. Par exemple, j’ai 29 ans : quand ma grand-mère est née les femmes n’avaient pas le droit de vote, elles n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’avis de leur mari, la contraception était illégale, etc...

Le film montre que la sexualité est un aspect important du combat féministe. La libération des femmes est-elle aussi passée par ce biais ?

On ne peut pas penser le mouvement de libération des femmes sans le mouvement de libération sexuelle. Un autre slogan féministe célèbre résume bien cela : «Nos désirs font désordre». Il explique l’aspect absolument nouveau et perturbateur de l’émergence des questions sexuelles liées aux femmes dans l’espace public. Ce n’est évidemment pas un hasard si la légalisation de la contraception est votée en 1967 en France, et la légalisation de l’avortement dans les années 70. Ces idées se matérialisent par des avancées légales concrètes.

Justement, quel rôle les droits reproductifs ont-ils joué dans le féminisme moderne ?

Ils ont joué un rôle essentiel ! La sexualité des femmes a toujours été contrôlée, comme on peut le voir dans le film avec le personnage de la nièce, placée en détention pour « mœurs légères ». La question de la sexualité n’est pas vue de la même manière pour les femmes et pour les hommes. Il est crucial que les féministes se soient emparées de ces questions. Ce n’est pas un hasard si les droits liés à la reproduction sont toujours les premiers en ligne de mire avec la remontée des conservatismes.

On voit aussi que le personnage principal veut travailler mais doit faire face au refus de son mari. Le droit des femmes à accéder au travail a été un long combat...

Lorsque l’on parle de l’histoire des femmes, on dit souvent que «les femmes accèdent à la sphère du travail à partir des années 50 à 60». La nouveauté est alors l’accès au travail salarié en dehors de la maison, c’est ce que le film met en scène avec le personnage de Nora. C’est une avancée féministe et législative concrète. Mais il ne faut pas oublier que les femmes ont toujours travaillé. On peut penser aux femmes de chambre, aux cuisinières qui travaillaient dans les familles riches, aux lingères... Ces métiers, qui sont considérés comme des métiers féminins, existent depuis des siècles. La notion de travail domestique, issue notamment des travaux de sociologues féministes comme Christine Delphy, est très importante également. Elle montre que l’on est prêt à payer des gens pour s’occuper de notre ménage, de notre linge, de notre vaisselle — tout ce dont les femmes s’occupent gratuitement à la maison —, c’est que ce travail a une valeur, y compris monétaire. Le travail des femmes est et a toujours été protéiforme. Il ne faut pas le réduire au travail salarié.

Quel rôle les hommes ont-ils pu jouer dans les combats féministes modernes ?

Le fait d’être un homme est quasiment toujours un avantage social, parce que la masculinité est favorisée par rapport à la féminité. L’anthropologue Françoise Héritier appelle cela la « valence différentielle des sexes ». Ce terme signifie que des valeurs différentes sont associées à chaque sexe et que les valeurs associées à la masculinité se situent au dessus de celles associées à la féminité. Les féministes demandent aux hommes de renoncer à ce privilège, il s’agit d’un vrai sacrifice. Historiquement, certains hommes se sont placés du côté de la lutte féministe et ont mis leur privilège masculin au profit de la cause des femmes. Cela a souvent permis des avancées comme le droit de vote. Mais il ne faut jamais oublier que ce sont toujours les femmes qui ont lutté pour leur propre libération. Le film évoque plusieurs grandes avancées du 20e siècle : le droit de vote, la libération sexuelle, la légalisation de la contraception...

Quelles sont les grandes luttes à mener aujourd’hui ?

La nouvelle frontière réside aujourd’hui dans l’ensemble des enjeux symboliques. Énormément de droits ont été obtenus au cours des dernières décennies, la situation a changé extrêmement vite pour les femmes. Mais il faut différencier les avancées légales et le fond culturel, social et symbolique. Des millénaires de patriarcat n’ont pas disparu avec la seconde vague du féminisme. Les mentalités ont énormément évolué mais les croyances demeurent bien ancrées dans notre imaginaire.

Les avancées féministes sont-elles mises en danger par la montée des conservatismes ?

Les droits liés à la reproduction sont toujours les premiers à être visés lorsque l’on parle de la remontée des conservatismes. On en a été les témoins avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Immédiatement après son investiture, les femmes ont eu des inquiétudes justifiées concernant l’accès à la contraception. En Europe, la montée des conservatismes et des néofascismes porte aussi des atteintes très concrètes au droit à l’avortement. C’est le cas en Pologne par exemple, mais on peut aussi penser à la Manif pour tous en France, qui s’opposait aussi à ce droit.  


 

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