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Entretien avec Sylvaine Turck-Chieze, astrophysicienne, présidente de l'Association Femmes et Sciences
Propos recueillis par Philippine Le Bret

Chercheuse en astrophysique (elle a notamment participé au lancement du satellite SOHO, toujours en observation autour de la terre) Sylvaine Turck-Chieze est aujourd’hui présidente de l’Association Femmes et Sciences, qui œuvre à la promotion des filières scientifiques auprès des filles. 
Pour elle, le film illustre avec beaucoup de justesse à la fois les temps héroïques de la conquête spatiale, et les discriminations – toujours d’actualité - dont sont victimes les femmes dans le milieu scientifique.

Vous qui connaissez bien le milieu de l’exploration spatiale, pouvez-vous nous dire ce que vous avez pensé du film ?

Je trouve que Les Figures de l'ombre est un film extrêmement bien documenté, qui retranscrit avec justesse l'atmosphère de l'époque. Le sujet du film est doublement riche, puisqu'il s'agit d'aborder à la fois l'évolution des méthodes de travail de l'industrie spatiale, et la discrimination dont souffraient les femmes dans ces milieux. Mais c’est surtout un film très optimiste, puisqu'il montre à quel point ces femmes ont su se surpasser, contribuant ainsi à faire évoluer les mentalités. Bien sûr il y a de légers anachronismes (je pense notamment aux chaussures à talons, qui n'étaient certainement pas portées par les femmes de la NASA à l'époque), mais ils sont voulus, destinés à créer des ponts avec le temps présent.

L’une des héroïnes du film, qui est une brillante mathématicienne, est à un moment prise pour la femme de ménage. Ce genre de méprise a-t-il encore lieu aujourd’hui ?

Oui, ce genre de situation existe toujours ! En 2015, nous avions organisé avec l’association une conférence à Toulouse sur le thème : « Choisir et vivre une carrière scientifique ou technique au féminin : pourquoi, comment ? ». Beaucoup de dirigeantes étaient présentes, et la plupart ont expliqué qu’elles étaient souvent prises pour la secrétaire.

Dans le film, les mathématiques et l’ingénierie sont un moyen pour les héroïnes de faire progresser la lutte antiraciste et la lutte antisexiste. Les carrières scientifiques sont donc un moyen d’émancipation pour les femmes ?

Je pense que, si, en tant que femme, vous voulez faire progresser l’égalité, il est important de montrer les capacités dont vous êtes dotée. Une fois que vous avez fait vos preuves, personne ne peut plus dire que vous n’avez pas les mêmes compétences qu’un homme. C’est l’histoire que raconte le film : du fait de leur grande capacité intellectuelle, les héroïnes deviennent indispensables. En un sens, elles utilisent donc leur intelligence pour promouvoir leur(s) communauté(s).

Et vous personnellement, est-ce que vous avez rencontré, en tant que femme, des difficultés dans votre carrière ?

Oui, beaucoup, mais j’ai toujours réussi à m’en sortir ! Quand je faisais mes études, je n’avais pas l’impression qu’il y avait une différence entre les filles et les garçons. Mais une fois sortie de l’université, je me suis rendue compte que la plupart des filles avait disparu. Ensuite, quand je suis rentrée au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique), j’étais la seule femme parmi une centaine d’hommes, donc j’étais constamment analysée, au quotidien, à tous les niveaux. Et puis, en entretien d’embauche, on m’a dit qu’en tant que femme, j’allais rapidement quitter la recherche, et qu’il valait mieux, par conséquent, embaucher un homme. Ce que j’en ai retiré, c’est qu’il faut beaucoup plus négocier quand on est une femme. Rien n’est jamais acquis. Je dirais qu’au final j’ai eu une carrière identique à celle d’un homme. Je suis rentrée dans la recherche dans les années 1970, j’ai d’abord travaillé sur la physique nucléaire, puis dans l’astrophysique. J’ai eu la responsabilité, entre autres, de la réalisation d’un instrument spatial, GOLF, et j’ai participé au lancement du satellite SOHO, qui est toujours en observation. 

Existe-t-il encore aujourd’hui, en 2017, des barrières qui empêchent les femmes d’accéder aux métiers scientifiques ?

Au lycée, les filles n’envisagent pas souvent des carrières en sciences fondamentales (mathématiques physique, numérique). Elles vont plutôt là où elles pensent qu’elles auront leurs chances, en sciences du vivant, en biologie, en médecine. C’est la première des barrières. La deuxième, c’est l’existence d’un plafond verre dans le monde scientifique. Les femmes qui ont fait des grandes écoles sont reconnues, mais les autres ont du mal à faire valoir leur expérience professionnelle, alors même que les hommes y arrivent. Il faut dire qu’il n’y a que 10% de femmes qui occupent des postes de direction dans le milieu : il y a forcément moins de places que pour les hommes.

Il y a quelque chose d’assez étonnant pour nous spectateurs du 21e siècle, c’est ce métier de calculatrices qu’occupe une des héroïnes du film. En quoi consistait ce métier ?

Absolument, on ne le sait pas mais ce métier existait ! À l’époque les équipes scientifiques étaient composées d’hommes, tandis que les femmes étaient affectées à des tâches moins prestigieuses mais, comme montré dans le film, indispensables. Des tâches qui sont aujourd’hui effectuées par des machines. On avait besoin de beaucoup de monde pour pouvoir avancer, il fallait des personnes qui calculent toute la journée, donc les femmes étaient là en appui, quasiment transparentes. Par exemple, comme on le voit dans le film, le fait qu’une femme ne signe pas les travaux qu’elle avait faits était une habitude. Personnellement, il m’est arrivé que mon nom disparaisse de certains travaux que j’avais rendus.

Il fallait vraiment tout calculer à la main ?

On s’aidait notamment de ce qu’on appelle une règle à calcul, et de petites calculatrices qui ressemblaient à des machines à écrire. Mais il y avait toute une partie manuelle dans les calculs. D’ailleurs, cela produisait une ambiance que je trouve très bien restituée par le film. Aujourd’hui, comme tout le monde est sur son ordinateur, il y a un repli sur le travail individuel. Mais à l’époque, le travail se faisait de manière collective, et le chef d’équipe avait un rôle extrêmement important. C’était toujours quelqu’un de très compétent, capable de juger de la qualité des résultats de chacun. Cette forme d’organisation du travail, qui garantissait que le travail de chaque personne soit critiqué et vérifié, était particulièrement efficace.

Qu’a changé l’arrivée des ordinateurs pour le milieu spatial ?

Le film est passionnant parce qu’il montre la transition du rôle des mathématiques dans les années 1960-1970 : on commence avec le calcul théorique (résoudre des équations), puis on passe au calcul numérique (résoudre point par point des phénomènes physiques), et enfin aux ordinateurs, afin de résoudre des problèmes de plus en plus exigeants en calcul.
Les premiers ordinateurs avaient une vitesse de calcul supérieure à celle d’un humain, mais, comme on le voit dans le film, la précision de leurs calculs était médiocre. Les calculs à la main étaient bien plus précis, ce qui est capital quand la vie d’un astronaute est en jeu ! En revanche, les ordinateurs ont permis d’aller beaucoup plus loin. Faire un ou plusieurs tour(s) de Terre, la mission spatiale qui est présentée dans le film, est bien plus simple que de poser un engin sur Mars, ce qu’on fait aujourd’hui ! Les ordinateurs ont permis un progrès énorme car ils ont démultiplié les capacités de calcul et ont donc permis que l’on s’intéresse à des problèmes de plus en plus complexes. Pour vous donner un exemple, on peut aujourd’hui considérer comme variable d’un calcul « le temps sur des milliards d’années ». Avant les ordinateurs, la variable aurait plutôt été « le temps sur une semaine ». Ça nous permet d’observer un nombre extrêmement important de phénomènes physiques et d’interactions entre ces phénomènes physiques.

Les femmes ont-elles participé à cette grande révolution technologique ?

À l’époque, de nombreuses femmes très douées se savaient vulnérables, elles savaient que leur emploi était moins stable que celui d’un homme. Elles ont donc été obligées de se projeter dans le futur, et d’acquérir des nouvelles connaissances, comme la programmation. D’ailleurs, peut-être ne le savez-vous pas, mais le premier programmeur de l’histoire était une programmeuse : Ada Lovelace, qui a vécu au 19e siècle !

Le film est aussi une réhabilitation des mathématiques et de la physique, qui permettent de faire de grandes choses comme aller dans l’espace. Vous luttez également contre la « mauvaise réputation » des sciences dures ?

Je suis moi-même tellement fascinée par ces disciplines que j’ignorais qu’elles avaient mauvaise réputation ! Personnellement, quand en classe de Seconde j’ai compris ce qu’on pouvait faire en physique et que j’ai découvert les salles de travaux pratiques, la vocation m’est tombée dessus.
Mais il est vrai qu’il faut montrer aux jeunes que ces matières, qui peuvent avoir l’air rébarbatives, sont en fait une grande source de joie. Chaque matin, on se réveille avec des défis à relever. Je trouve d’ailleurs que le film montre bien cet aspect du métier : les héroïnes sont animées par des rêves et le travail qu’elles accomplissent fait rêver ! 
Ces sciences constituent l’essentiel de tout progrès scientifique. Tant qu’on n’a pas compris le phénomène physique ou l’erreur de calcul, on ne peut pas aller plus loin. C’est d’ailleurs pour cela qu’on les appelle des « sciences fondamentales ».

Vous êtes la présidente de l’association Femmes et sciences, quel est le rôle de cette association ?

L’association poursuit deux objectifs. Le premier consiste à aller parler aux jeunes de sciences et des carrières scientifiques, pour leur en montrer l’intérêt. Les médias parlent rarement des métiers scientifiques, donc les jeunes ont du mal à se projeter, ce qui est encore plus vrai pour les filles. Notre deuxième objectif, c’est de promouvoir les femmes dans les sciences. Aujourd’hui, si on ne s’intéresse pas au sujet, on peut avoir l’impression que la mixité est partout, que l’égalité est acquise. Mais en y regardant de plus près, on réalise que seule une minorité de carrières scientifiques est investie par les femmes. L’association cherche donc à mettre en avant la mixité, en montrant qu’elle permet de construire une société plus équilibrée à tous les niveaux.

 

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