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Cécile Vast est docteure en histoire, membre du conseil scientifique du Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, et enseignante en collège. Parmi ses publications : L’identité de la Résistance. Être résistant, de l’Occupation à l’après-guerre, éditions Payot, 2010.
Pour elle,
Nos Patriotes est un long-métrage aussi romanesque que pertinent, qui démythifie la figure du résistant tout en saluant le sacrifice de ces hommes et femmes ordinaires.

Nos Patriotes commence juste après la débâcle de 1940, au tout début de la Seconde guerre mondiale. Les premiers réseaux de Résistance en France ont-ils vu le jour aussi tôt ?

Les premiers réseaux de Résistance ont, en effet, été créés au cours de l’année 1940, dans l’improvisation et le tâtonnement. Les premiers résistants sont des gens qui, à cause de la défaite, ont dû faire face à un certain nombre de demandes, se retrouvant ainsi dans une situation inédite : ils ont notamment dû aider des compatriotes à passer les frontières ou à se rendre en zone libre, et prendre en charge les prisonniers de guerre qui avaient réussi à s’évader. Un exemple connu est celui de Germaine Tillion, qui, à l’été 1940, héberge chez elle des prisonniers coloniaux évadés. De fil en aiguille, elle rentre en contact avec d’autres résistants, chargés, eux, de récupérer des renseignements ou d’obtenir des armes. Ensemble, ils forment une nébuleuse qui deviendra le Réseau du Musée de l’Homme.

Qu’est-ce qui a poussé ces « pionniers » de la Résistance à agir ?

Ces premiers résistants étaient des gens d’origines très diverses, ce qu’on voit bien dans le film. Leur point commun, qu’ils se trouvent en zone occupée ou en zone libre, était le refus de la défaite et de l’Occupation. Ils étaient donc motivés, avant tout, par leur patriotisme.

On a également l’impression, dans le film, qu’une part importante de la population locale soutient les résistants…

C’est en effet ce que l’historien Pierre Laborie appelle la « société du non-consentement ». Les populations environnantes avaient de nombreux gestes de solidarité envers les maquis. Pour eux, la Résistance représentait une certaine idée du futur. Leurs petits gestes étaient ainsi une manière de reconnaître la légitimité des actions des résistants.

À plusieurs reprises dans le film, le chef du réseau affirme qu’il faut s’organiser avant de passer à l’action, pour assurer la victoire totale contre l’occupant. Les résistants avaient-ils, dès le départ, l’objectif de libérer le territoire français ?

Pour tous les résistants, quelles que soient les modalités de leur action, le but ultime est en effet la libération du territoire français. Mais la débâcle de 1940 est un tel traumatisme que l’issue de la guerre apparaît très incertaine. Il y a donc de nombreux débats sur les formes à donner à la Résistance, et en particulier sur la nécessité de recourir à la violence, ce que le film montre avec beaucoup de justesse. Dès 1940, certains résistants veulent s’engager dans la lutte armée. Et à l’été 1941, des attentats sont organisés contre l’occupant allemand, à l’initiative de membres du Front national de lutte pour l’indépendance de la France, mouvement créé par le parti communiste. En représailles, les Nazis mettent en place la politique des otages : pour chaque Allemand tué, ils fusillent cinquante otages internés. C’est notamment la raison pour laquelle Guy Môquet, interné pour communisme, a été fusillé. Mais de manière générale, les actes isolés étaient assez rares.

Il y a donc eu, au sein des mouvements de Résistance, une réflexion intense sur les bonnes actions à mener et le bon moment pour les bons ?

Oui car les résistants se retrouvent dans une situation où ils doivent inventer quelque chose de complètement nouveau, et en même temps de s’adapter aux risques que leurs actions leur font courir et font courir à ceux qui les aident. C’est tout l’enjeu des oppositions entre Baptiste, le chef du réseau dans le film, et Addi Bâ. Je trouve très intéressant que Nos Patriotes restitue cette réflexion car elle est souvent oubliée par le cinéma et la télévision. Les films et les téléfilms ne retiennent généralement que la Résistance des années 1943-1944. À ce moment-là, Résistance et lutte armée se confondent. Mais cette « maquisardisation » de la Résistance laisse de côté tout ce qui a été fait avant, qui est tout aussi important.

Ce qui frappe aussi dans Nos Patriotes c’est le discours de certains membres du réseau sur les Juifs. « Les Juifs, ce n’est pas notre problème », affirme ainsi l’un des personnages. Quel a été le rapport entre la Résistance et le sort des Juifs ?

C’est une question très importante, qui mérite que l’on ne fasse aucun anachronisme. En 1940, personne n’avait idée du sort qu’allaient connaître les Juifs d’Europe (la déportation et l’extermination). Le régime de Vichy met en place ses premières lois antisémites à l’automne 1940, dans le but d’exclure socialement les Juifs français et étrangers. Avec les communistes et les francs-maçons, les Juifs sont en effet considérés comme « l’anti-France », et tenus responsables de la défaite. Mais jusqu’aux premières grandes rafles, qui ont lieu à l’été 1942, le sort des Juifs n’est une priorité ni pour l’opinion publique ni pour la Résistance. La vie des Juifs ne paraît pas plus difficile que celle de l’ensemble des Français, de sorte que la priorité est donnée à la libération du territoire. Après 1942, les choses changent. On prend conscience du danger spécifique qui menace les Juifs. Se développent alors des réseaux de sauvetage, qui font parfois appel à des réseaux de Résistance pour des évasions ou des faux-papiers. Mais ces liens entre réseaux de sauvetage et réseaux de Résistance sont restés informels, ils n’ont jamais été revendiqués.

Quelles étaient les particularités des réseaux de Résistance dans les régions frontalières du Reich (les Vosges dans le film) ?

Les réseaux de Résistance dans ces régions étaient confrontés à deux enjeux spécifiques. La collecte d’informations, permise par un contact très fort entre l’occupant et l’occupé ; et le franchissement des frontières, pour permettre à certains de s’évader et à d’autres de transmettre des informations aux Alliés. Par ailleurs, ce sont des régions où la Libération a été très tardive. L’Alsace n’a été libérée qu’à l’hiver 1945. Jusqu’à la libération de ces territoires, des combats très violents ont opposé les forces nazies aux Alliés et aux maquisards. De nombreux massacres ont par ailleurs visé les populations, comme à Étobon en septembre 1944, où une quarantaine de personnes ont été assassinées par les Nazis en réponse aux actions des résistants.

Le film montre aussi ceux qui se sont cachés dans les maquis pour fuir le Service du Travail Obligatoire (STO). Ces gens-là se sont-ils pleinement engagés dans la Résistance ou ont-ils seulement vécu aux côtés des Résistants ?

À partir de la fin de l’année 1942, les résistants doivent prendre en charge les réfractaires du STO. Ils se retrouvent donc responsable de jeunes qui ne savent même pas ce qu’est la Résistance ! Seule une minorité de ces réfractaires sont devenus des maquisards. Il a fallu les former militairement et leur inculquer les idéaux de la Résistance. D’où la nécessité de recruter des militaires, comme Addi Bâ, capables d’encadrer ces nouvelles recrues. Les autres réfractaires ont été accueillis dans des « maquis-refuges » puis cachés par des réseaux familiaux.

Y avait-il une division genrée des rôles au sein de la Résistance ? Certaines tâches pour les femmes, d’autres pour les hommes ?

Oui bien sûr. Les femmes jouaient, dans la Résistance, les rôles traditionnels des femmes dans la première moitié du 20e siècle : hébergement, aide, transmission (ce que fait la jeune bénévole interprétée par Louane Emera). Mais la Résistance a été, pour un certain nombre de femmes, l’opportunité de s’engager dans la Cité. Elles ont pu tenir une place politique qu’elles n’avaient pas jusqu’alors, étant considérées comme mineures. On le voit très bien dans le film avec les personnages de l’institutrice et de la jeune bénévole. Un certain nombre de femmes ont aussi été responsables de réseaux. L’importance des femmes dans la Résistance apparaît très clairement quand on s’intéresse à la répression et en particulier à la déportation. Sur les 90 000 personnes déportées depuis la France pour des faits de Résistance, 9 000 sont des femmes, soit 10%. On est très au-dessus des engagements politiques des femmes à l’époque.

Quelle était la relation des maquis et réseaux français avec Londres ? L’un des personnages du film déplore que Londres ne s’intéresse pas au sort des résistants français…

Il faudrait d’abord savoir de qui parlent les personnages quand ils évoquent Londres : le Général de Gaulle ? Les services secrets anglais ? C’est un peu flou, mais ce n’est pas grave car cela pourrait être les deux.Des maquisards français ont en effet été en contact avec les services secrets anglais, mais ces derniers se montraient très prudents. Ils ne livraient d’armes aux maquis français qu’au compte-goutte. Cela participait d’une stratégie très claire décidée par Churchill : il ne fallait armer les maquis français qu’au moment opportun, celui du Débarquement. Cette décision a suscité beaucoup de frustration et de rancune chez les résistants français. Mais elle n’était pas spécifique à la France : la stratégie était la même pour les maquis des autres pays occupés.Avec les services du Général de Gaulle, les relations étaient plus faciles. De Gaulle souhaitait avoir la main sur ces maquis, et a donc voulu qu’ils intègrent l’armée secrète, pendant militaire du Conseil National de la Résistance. Le général Delestraint s’est ainsi chargé d’unifier les services d’action des différents mouvements de résistance. En parallèle de cette armée secrète, il y avait également les Francs-tireurs et partisans, mouvement d’obédience communiste avec lequel elle a fusionné en 1944 pour former les Forces françaises de l’intérieur.

Le film présente des résistants qui ne sont pas exemplaires. Faut-il, selon vous, continuer à propager une image mythifiée de la Résistance, la plus répandue, ou est-ce important de montrer la complexité des hommes et des femmes qui s’y sont engagés ?

Pour les résistants et les anciens résistants, la part de légendaire est très importante. On le retrouve notamment dans les lettres de fusillés : l’idée d’un récit qui donne sens et qui transcende leurs actions, leur sacrifice et leur mort. Mais il est aussi important de montrer que ces résistants étaient des êtres humains comme les autres. Ils étaient, comme tout un chacun, ambivalents, ce qui n’enlève rien à l’exemplarité de leur engagement. Si l’on nie cette humanité, on risque d’en faire des héros désincarnés. Or, il me paraît important d’affirmer que des gens ordinaires peuvent, dans certaines circonstances, faire des choses extraordinaires.

Que sait-on aujourd’hui de l’engagement des tirailleurs sénégalais dans la Résistance ? A-t-on des chiffres ? Des indications sur la façon dont ils ont été perçus au sein des réseaux ?

Honnêtement, je pense qu’un travail historique sur le sujet reste à faire. On a pour l’heure beaucoup de recherches sur les massacres des tirailleurs sénégalais après la débâcle, mais peu de choses sur leur engagement dans la Résistance.

Est-ce à dire qu’il y a eu un « blanchiment » de la Résistance ? Addi Bâ par exemple n’a reçu la médaille de la Résistance qu’en 2003, soixante ans après sa mort…

Quand on parle de blanchiment de la Résistance, cela renvoie surtout au remplacement des armées d’Afrique du Nord qui ont participé à la Libération. Après qu’ils aient libéré certains territoires, les soldats coloniaux ont été déployés sur ces territoires. Mais le Général de Gaulle voulait recomposer une armée régulière, composée de soldats métropolitains et de résistants. Progressivement, les régiments coloniaux ont donc été remplacés par des soldats blancs, et renvoyés dans les colonies.

Nos Patriotes affiche son ambition de parler au grand-public, ne serait-ce que par le choix de certains acteurs (Louane Emera, Alexandra Lamy). Que pensez-vous de la façon dont le cinéma populaire s’empare de ces événements historiques ?

Le film de Gabriel Le Bomin est suffisamment subtil pour qu’il n’y ait pas de contradiction entre le recours à la fiction, qui nécessite une forme de romanesque, et la connaissance historique. Si ce n’est quelques anachronismes, Nos Patriotes raconte avec beaucoup de justesse la Résistance, et me paraît donc être un médium très intéressant pour aborder ce sujet en classe. Au même titre que, par exemple, Au revoir les enfants, que j’utilise très souvent avec mes élèves !   

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