Prochainement

Chef-opérateur de formation, Samuel Collardey est remarqué dès son film de fin d’études, Du soleil en hiver, qui remportera de nombreux prix (dont le Prix spécial du Jury au Festival de Clermont-Ferrand). Il signe son premier long-métrage en 2008, L’Apprenti, qui fait le portrait d’un jeune apprenti dans une ferme du Haut-Doubs (Prix Louis Delluc du Meilleur Premier Film). Il a également tourné Comme un lion (2013) et Tempête (2018). Une année polaire est son quatrième long-métrage. 

Qu’est-ce qui vous a amené à tourner un film au Groenland ?

Nous avions envie avec mon producteur Grégoire Debailly de revenir à l’esprit de mes premiers courts-métrages et de L’Apprenti : des films très documentaires, qui se passent en milieu rural, au sein de communautés isolées, proches de la nature. Plusieurs personnes m’ont parlé du Groenland, et nous avons décidé d’y faire un premier voyage. Après avoir visité plusieurs villages de la côte Est, plus accessible, mais moins peuplée, plus sauvage, nous avons choisi de tourner le film à Tiniteqilaaq. Nous y sommes retournés à deux reprises, pour essayer de comprendre le pays et ses habitants, d’y trouver une histoire, en prise avec le réel. Au dernier voyage est revenue une idée présente dès le début, celle de filmer l’instituteur, qui est vraiment le cœur du village, comme en France dans les petites communautés. Mais l’institutrice de « Tinit’ », comme on l’appelle, était une vieille dame proche de la retraite, qui habitait avec ses enfants. Pas un personnage très convaincant... Au mois de mai 2016, elle nous a annoncé que son contrat s’achevait et qu’un nouvel instituteur allait arriver. Là, ça devenait plus intéressant : l’étranger qui arrive dans le village, doit trouver sa place, se confronter à une autre culture. Un dispositif classique, mais efficace. Nous avons discuté avec les gens du rectorat danois qui nous disaient qu’envoyer un jeune, c’était prendre le risque qu’il reparte très vite, parce que le boulot est dur. Ils envoient plutôt des gens proches de la retraite... Et puis, le recteur m’a montré la photo d’Anders, qui lui paraissait solide. Le plus bizarre dans ce dispositif, c’est qu’au fond je ne connaissais pas celui qui allait être le personnage principal de mon film. Nous avons passé deux jours ensemble au Danemark, et je ne l’ai retrouvé ensuite que sur le tournage, en novembre 2016. Il était là depuis déjà deux mois.

Comment s’est écrit le scénario, avec les différentes étapes du parcours d’Anders (son arrivée, son désarroi, son intégration) ?

Il s’est constitué en mélangeant plusieurs sources. Les récits des instituteurs que j’ai interrogés pendant mon deuxième voyage, quand j’ai fait le tour des villages de la côte Est. Puis des échanges, via des questionnaires écrits, avec des instituteurs rentrés au Danemark. Et nous avons aussi puisé dans un livre, Imaqa, de Flemming Jensen, qui se passe dans les années 70, mais qui raconte aussi l’arrivée d’un instituteur au Groenland. Le document qui sert de scénario est un traitement non dialogué qui assimile tout cela. Au moment du tournage, des personnages disparaissent, d’autres prennent plus d’importance, j’adapte à ce qui va être possible de filmer avec les gens.

Ces étapes, Anders les a-t-elle vraiment vécues ?

Parfois de façon un peu différente, mais elles sont très classiques. En croisant les témoignages, les expériences sont très similaires. Il y a des exceptions : la panne de chauffage, c’est une institutrice d’un village voisin qui l’a vécue.Est-ce qu’en voyant le film, Anders pensera que c’est son histoire ? Il faudra le lui demander. Parfois il me disait : « Mais, le documentaire, quand est-ce qu’on le commence ? » Alors qu’on tournait déjà ! De toute façon, le réel nourrit le cinéma, mais le cinéma change aussi le réel. Sa première année en poste n’a pas été comme celle de son prédécesseur, puisqu’il a vécu le film en même temps.

On n’apprend qu’au générique de fin qu’Anders n’est pas un personnage de fiction, parachuté au sein d’une vraie communauté inuite, mais que, en quelque sorte, il joue son propre rôle. Pourquoi ?

Cela tient à la nature particulière de mon cinéma et aux idées reçues qui peuvent troubler l’esprit des spectateurs. Je ne me pose pas de façon classique la question du documentaire et de la fiction. La seule question que je me pose, c’est : comment vais-je réussir à filmer cet endroit, cette histoire ? En sachant que je tiens à travailler avec des non-professionnels, pour la nature très spécifique de leur incarnation, pour le goût que j’ai de ce jeu-là. Alors, comment les diriger ? Comment les filmer pour exprimer ce que j’ai envie d’exprimer à l’écran ? Parfois, ça passe par une captation purement documentaire, parce que je sens que c’est la bonne idée : je propose à ceux que je filme une situation et après je les laisse complètement libres de la vivre. Et puis parfois, je me décide à les diriger plus précisément, quitte même à leur donner des dialogues, mais tout en les laissant dans leur propre rôle. Chacun pense à peu près ce qu’il dit, mais je suis davantage dans la direction, dans la maîtrise de la mise en scène. À la fin, cela donne une forme un peu hybride.

Dans la façon dont les Groenlandais considèrent les Danois, on a parfois l’impression de voir un rapport de colonisé à colonisateur...

Complètement. Cela reste une colonie danoise, et moi qui allais pour la première fois dans une colonie, je l’ai ressenti de façon très forte et choquante. Et encore une colonie danoise, ce n’est pas une colonie anglo-saxonne, cela reste un colonialisme doux. La domination des inuits au Canada est sans doute plus cruelle. Mais au Groenland, on se rend compte que tous les postes à responsabilité sont occupés par les Danois. Les inuits sont là pour la main d’œuvre. Et ils jugent très durement les Danois. On voit bien dans le film comment la société inuite refuse d’apprendre le Danois, refuse l’école...

Pourquoi les enfants du village sont-ils abandonnés par leurs parents et élevés par leurs grands-parents ?

Comme l’explique Julius, c’est un trait anthropologique de la société inuite. Une tradition. Mais c’est aussi le résultat de graves problèmes d’alcool au sein de cette communauté : sur les onze élèves d’Anders, neuf ne vivent pas chez leurs parents biologiques, et peut-être la moitié ont des parents alcooliques. Il vaut mieux qu’ils habitent avec leurs grands-parents. C’est une société qui a des gros problèmes, même si je n’ai pas voulu insister dessus. Par exemple, on a appris il y a trois semaines que le père d’Asser, qui était alcoolique, s’était suicidé. En deux ans et demi, j’ai vu deux suicides au sein d’une communauté de 70 ou 80 personnes. Le Groenland a le plus gros taux mondial de suicide.

Les enfants reviennent au village après leur passage au collège, et certains en meurent...

Il y a un exode des jeunes, dont je ne connais pas la proportion. Certains gamins réussissent leur scolarité, ils continuent leurs études supérieures, soit sur la côte ouest du pays, soit au Danemark. Et c’est salutaire, cela signifie que ce peuple s’ouvre au reste du monde. Mais la contradiction de cette société, c’est qu’en poussant les enfants à aller à l’école, ce qui est plutôt bien dans l’absolu, on les empêche d’apprendre la culture traditionnelle inuite, qui est le gage d’une vie accomplie en cas de retour au village. C’est expliqué dans le film : Asser, à 11 ans, va quitter le village, il reviendra à 16 ou 17 ans, s’il ne poursuit pas ses études. Il reviendra dans un village où il n’y a pas d’emploi, où les seuls moyens de subsister sont la chasse et la pêche, qu’il n’aura pas appris.

L’un des purs éléments de fiction du film, est la mort du grand-père d’Asser. Que vous apportait-elle ?

La mort du grand-père est nécessaire parce que le film raconte un monde qui change : le grand-père incarne la tradition ancestrale de l’inuit, il est né dans une famille de nomades, à son époque on creusait des trous dans la neige pour survivre, on fabriquait soi-même les harnais des chiens en peau de phoque. Mais la société change, le grand-père disparait, une partie de la culture inuite disparaît avec lui.

Les plans larges de paysage, magnifiques, échappent au langage traditionnel du cinéma documentaire...

Le Groenland est un des personnages essentiels du film, il fallait filmer ce paysage dans toute sa splendeur. L’idée est de donner la noblesse de la fiction au documentaire. Nous avons décidé d’utiliser un drone au terme d’un questionnement assez long : quel moyen utiliser pour faire des mouvements de caméra sur un sol où l’on ne peut pas mettre de rail de travelling ?

L’expression «réchauffement climatique» n’est employée que par la reine, lors de son allocution de fin d’année. Mais dès ce premier plan où Anders regarde la carte du Groenland, au rectorat, on a l’impression d’un organisme vivant, et menacé...

C’est une prise de vues de la Nasa. Je m’étais creusé la tête : comment commencer ce film dans un couloir, une salle d’attente ? Et puis je suis tombé sur ces images assez belles. J’aime bien l’idée que la première scène d’un film le contienne tout entier, j’aime bien réfléchir à mes débuts de films de cette façon. Le réchauffement climatique se voit clairement sur les cartes, si on les compare à des cartes plus anciennes : les glaciers reculent de façon très nette... La première année à Tinit’, avant le tournage, il faisait très froid, la banquise était parfaite, lisse, une vraie patinoire. L’année où nous avons tourné, il a fait plutôt chaud, la banquise était peu sûre, tout le monde pataugeait dans quinze centimètres de « granité ». Et de nouveau, cette année, il fait très froid... Entre eux, les inuits parlent de la banquise, de leur inquiétude quand les enfants vont jouer dessus, parce qu’elle est moins sûre qu’avant.

Propos extraits du dossier de presse du film.
© Ad Vitam Distribution

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