Image du film Black Book

Paul Verhoeven nous emmène par-delà le bien et le mal

Critique

Black Book

Black Book est un film stimulant, original et personnel. Loin de ses premiers longs métrages hollywoodiens (Robocop, Basic Instinct, Starship Troopers), Paul Verhoeven dirige un film complexe, qui est autant thriller, drame romantique que film d'espionnage. Il choisit en effet de retracer l'itinéraire mouvementé d'une jeune juive (Rachel) lors des dernières heures de l'Occupation allemande aux Pays-Bas. Echappée de justesse au massacre de sa famille, elle entre dans la Résistance, qui lui confie notamment la mission d'espionner Ludwig Müntze, chef du service de renseignement allemand, basé à La Haye. Tout n'est alors que rebondissements, trahisons et histoire d'amour, puisque, contre toute attente, les deux protagonistes du film tombent amoureux l'un de l'autre.
L'originalité de l'oeuvre de Paul Verhoeven ne tient pas seulement à la complexité de ce scénario. Le film se distingue également par son sujet, rarement abordé au cinéma. S'inspirant de faits historiques, le metteur en scène batave décrit avec réalisme les heures peu glorieuses d'une nation déboussolée à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. On appréciera d'ailleurs ici autant le soin avec lequel il réussit à mêler les langues des différents protagonistes, que la description sans concession de leurs trahisons et du déchaînement irrationnel et barbare des Hollandais contre leurs anciens bourreaux à la Libération.
Sans s'attarder sur les considérations idéologiques des protagonistes ni même décrire le processus de destruction des juifs hollandais, qui ne sert ici que de toile de fond à l'intrigue, il préfère se pencher sur les faiblesses et la bassesse des hommes pris dans la tourmente d'un conflit qui les dépasse.
Le film présente un triple intérêt pédagogique. Utilisé en classe de Troisième ou de Première, il dresse un tableau utile de la Gestapo comme de la Résistance, dans un pays assez peu traité dans nos manuels. On s'attardera alors spécifiquement sur les objectifs et les pratiques de la Gestapo (torture, chasse des juifs et des résistants...), ainsi que sur ceux de la Résistance (organisation, passeurs, attentats, soutiens des Alliés, conflits entre résistants communistes et protestants), mais aussi et surtout sur le rôle des femmes dans l'histoire mouvementée de la Seconde Guerre mondiale (celles qui se compromettent avec les nazis, celles qui jouent un rôle actif dans la Résistance). Tel est bien le deuxième intérêt pédagogique de ce film, qui permet de mettre en lumière des thèmes assez peu traités au cinéma. Si la réhabilitation du rôle des femmes dans l'hisoire mérite ici quelques appronfondissements, on pourra toujours également se pencher sur la complexité et la violence des règlements de compte qui éclatent à la Libération.
Mais l'intérêt principal de ce film réside cependant surtout dans les partis pris originaux de Paul Verhoeven dans son traitement de la période. Dans le cadre du programme de la terminale L et ES, Black book constitue un bon exemple de l'évolution des représentations et de la mémoire de la Seconde Guerre Mondiale. Aux antipodes de Paris brûle-t-il ?, de L'Armée des Ombres ou même de Lacombe Lucien, Paul Verhoeven signe un film sans aucun manichéisme.
Il ne s'agit pas ici d'opposer le bien au mal, la démocratie au nazisme ni même les résistants aux collaborateurs. Les frontières sont perméables entre les deux camps et régulièrement franchies par les protagonistes de l'histoire, qui visent surtout à défendre leur propre peau, et non une idéologie. Au fanatisme et à la haine des Juifs, les SS préfèrent l'argent, les plaisirs de la chair, les compromis personnels avec les résistants ou même avec les alliés pour se ménager une porte de sortie honorable à la Libération. Les résistants ne se comportent pas toujours, quant à eux, en héros : les non-violents deviennent violents, les protestants se moquent des juifs qu'ils s'attachent à sauver, les héros autoproclamés de la résistance les vendent aux Allemands pour s'enrichir. Les Alliés eux-mêmes sont faibles dans leur combat contre les nazis, et barbares dans leur comportement lors de l'épuration. Même les juifs peuvent tomber amoureux de nazis ou tuer des protestants avec des croix chrétiennes.
Comme dans ses films précédents, les aspirations morales des personnages de Paul Verhoeven sont mises à mal par leurs pulsions. Tous appartiennent en réalité à la même humanité, déboussolée, cynique et vénale. Il est loin le temps de la résistance mythifiée.

Francis Larran

Professeur d’histoire-géographie au lycée de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. J’aurais voulu épouser Kathryn Bigelow ! Comme tous les réalisateurs et réalisatrices que j’aime, elle réussit le tour de force d’exprimer des messages profonds dans des films grand public.

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