L'usine de films amateurs : Entretien avec Michel Gondry

Entretien

Après avoir transformé, à l'occasion de la rétrospective qui lui était consacrée, une partie du Centre Pompidou en studio de réalisation de films "suédés", à l'instar des héros de Soyez sympa rembobinez, le cinéaste Michel Gondry annonce aujourd'hui la création "en dur" de sa désormais fameuse "Usine de films d'amateurs". À Aubervilliers à partir de 2016, amateurs et amoureux du cinéma pourront venir donner libre court à leur imagination visuelle dans les locaux rénovés d'une ancienne manufacture d'allumettes !
Nous remettons en ligne, à l'occasion de cette annonce, l'entretien que Michel Gondry que nous avait accordé pour feu-Cinélycée.fr. 

Comment est né le projet de l’Usine des films amateurs ?

Michel Gondry : C’est une idée que j’ai eu il y a très longtemps, en arrivant à Paris (je venais de Versailles), et en voyant tous ces salles de quartier laissées à l’abandon. J’avais imaginé un système auto-suffisant permettant de faire revivre ces salles : les gens auraient payé non pas pour voir les films de la « grande distribution » mais leurs propres films, qu'ils auraient créé ensemble. Je n’avais pas les moyens de mettre ça en place à l’époque, tout le monde m’aurait pris pour un farfelu. Mais ce projet a nourri, des années plus tard, le scénario de Soyez sympas rembobinez (Be kind rewind) : quand dans la dernière partie du film, c’est tout le quartier qui participe au tournage du petit film sur la vie de Fats Waller, j'ai recréé cette expérience communautaire avec les habitants de la petite ville de Passaic. 

Comment s’est constitué le « protocole » qui est à l’œuvre actuellement ?

M.G. : Il s’est constitué de manière empirique, en testant les méthodes que j'avais imaginées, en voyant ce qui marchait ou pas. Ainsi après Soyez sympa, rembobinez (Be kind rewind) j’ai voulu poursuivre le travail avec les habitants de Passaic qui avaient participé au film, et j’ai constitué une sorte d’atelier d’écriture. Mais je me suis rendu compte que cela ne marchait pas, parce que cela demandait aux gens un investissement sur le long terme : au contraire, il faut que la récompense soit immédiate, que le résultat soit visible tout de suite. Le principe de l'Usine c'est qu'en trois heures un film a été imaginé, écrit et tourné, et tout le monde est là pour voir le résultat à la fin. Les films sont évidemment pleins d’erreurs et de maladresses, mais c'est ça qui fait rigoler tout le monde. Après, l’ensemble des règles du protocole n’a qu’un seul objectif : créer un espace réellement démocratique, où tout le monde puisse s’exprimer et s’amuser. 

Pourquoi ce titre, « l’usine des films amateurs » ?

M.G. : Les termes sont importants. Il était primordial de dire qu’il ne s’agit ni d’une école de cinéma ni d’une exposition. Ce n’est pas là que l’on va apprendre à faire du cinéma, et les films n’ont pas de valeur intrinsèque : la seule chose qui importe c’est le plaisir pris ensemble. A New York l’Usine a été accueillie par une galerie d’art, et il y a eu un malentendu. La galerie a invité son réseau de critiques d’art, il y a eu une sorte de vernissage, et les critiques m’ont « allumé » à la sortie. Mais ils n’ont pas compris que le projet ne leur était pas destiné, que le but n'était pas de faire de l’art contemporain. 

Le protocole est donc transposable, des petites « usines de films amateurs » peuvent-elles essaimer ?

M.G. : Le protocole peut tout à fait être réalisé ailleurs que dans l’Usine. Nous l’avons testé en extérieur, donc sans décor ni accessoire, avec ce que l’on avait sous la main. On a fait ça en banlieue parisienne dans un quartier dit « sensible », avec les jeunes qui avaient été contactés par la MJC locale. Les adolescents étaient assez méfiants, ils le sont toujours par rapport à des gens venus de l’extérieur, ils ont peur du regard que l’on va porter sur eux. Et puis pour me présenter je leur ai dit que j’étais le type qui avait filmé les clips d’ IAM ou de Daft Punk, cela a aidé à briser la glace ! Le film a mis du temps à se mettre en route, les garçons n’arrêtaient pas de se chambrer, c’était à qui se moquerait le plus des idées des autres, et puis les filles ont pris les choses en main et la mayonnaise a pris. Ils ont tourné dans l’urgence parce que la nuit tombait, c’était une expérience assez magique. Quant à décliner le concept, on me l’a proposé mais je suis toujours très réticent : je ne veux surtout pas qu’il soit récupéré à des fins mercantiles ou de communication, parce qu’immanquablement la dimension utopique du projet (la gratuité, le fonctionnement démocratique) serait sacrifiée … C’est pour cela que je refuse absolument de mettre les films sur internet, comme tout le monde me le propose. L’internet est un outil de communication extraordinaire, c'est aussi un précieux espace de liberté dans les pays non démocratiques. Mais c’est également un univers assez violent : pour un seul projet mis en ligne vous allez générer des centaines de commentaires, dont la plupart ne sont pas bienveillants. Je voulais à tout prix éviter cela : le seul jugement qui importe c’est celui des gens qui ont participé au film. 

Au Centre Pompidou, l’Usine de films amateurs est accompagnée d’une rétrospective de vos œuvres mais aussi d’une « carte blanche » qui présente quelques films. Le choix s’avère assez éclectique : Kes de Ken Loach ou un téléfilm —inédit en France— de Jane Campion (Two friends) mais aussi des films très populaires comme Hibernatus avec Louis de Funès ou Le Magnifique de Philippe de Broca… Qu’est-ce qui relie ces films ?

M.G. : Ce sont tout d'abord des films qui m’ont marqué, inspiré d’une manière ou d’une autre. Par exemple le Belmondo du Magnifique a beaucoup nourri le rôle qu'interprète Seth Rogen dans The Green Hornet. Mais si je réfléchis un peu plus, je crois que ce qui relie ces films c’est la notion de cinéma « populaire » : soit ces films parlent du peuple ou de personnages qui en sont issus, soit ce sont des films qui ont touché ce que l’on appelle le « grand-public ». Cette dimension populaire est pour moi consubstantielle à l’industrie cinématographique : plus un film coûte cher plus il doit toucher un public large. Quand je réalise The Green Hornet pour un grand studio hollywoodien, mon contrat est de faire un film qui va plaire au plus grand nombre : le studio a investi près de cent-soixante millions de dollars, il espère rentrer dans ses frais et si possible gagner de l’argent ! A l’autre extrême l’Usine des films amateurs ne rapporte rien, mais ce n’est pas grave, parce que ça ne coûte pas cher non plus… Je l'avais imaginé comme un système économiquement viable.

La plupart des films que vous avez choisis ne sont pas reconnus comme des chefs d’œuvre de l’histoire du cinéma, comme faisant partie de la cinéphilie « officielle » et reconnue. On a l’impression que vous êtes venu au cinéma par un autre chemin que celui de la cinéphilie…

M.G. : Je suis venu au cinéma par l’animation : c’est en faisant les clips de mon groupe Oui Oui, dans lequel j’étais batteur, que j’ai commencé. Mes références se situaient plutôt du côté des films d’animation, notamment de l’animation image par image : je pense aux films extraordinaires de Ladislas Starewitch, qui est le pionnier franco-russe de l’animation en volume, ou à la série Collargol qui a beaucoup marqué les gens de ma génération. Et puis après avoir fait plusieurs clips, essayé plusieurs techniques d’animation, j’ai ressenti le besoin de filmer des êtres humains, des corps et des visages. Pour être tout à fait honnête, c’est aussi qu’à la différence des autres membres du groupe j’avais envie de montrer ma trombine à l’écran : quitte à jouer dans un groupe de rock, autant que les filles puissent vous reconnaître dans la rue ! C'est ensuite que j'ai (re)découvert les grands classiques de l’histoire du cinéma, grâce à des amis comme Jean-Louis Bompoint qui me faisaient des listes, me donnaient des cassettes VHS : « Il faut absolument que tu voie ça, c’est formidable ! ». 

Vous avez l’image d’un cinéaste extrêmement créatif, inventif, inspiré… Comment parvenez-vous à préserver cette inspiration dans le système hollywoodien, notamment sur un film comme The green hornet, avec les contraintes extrêmement lourdes qu’impose une superproduction ?

M.G. : Mais c’est le cinéma en général qui impose ces contraintes : il faut gérer une équipe, un budget, un temps de tournage limité ! J’aime beaucoup ce que disait le musicien contemporain John Cage de sa musique : qu’elle s’appuyait sur des structures très rigides, presque mathématiques, mais qu’à l’intérieur de ces structures prévalait une totale liberté. Quand je tourne un film j’essaye d’atteindre cet idéal : créer des petites bulles de chaos à l’intérieur d’une structure très rigoureuse. Pour le dire autrement il faut que le récit avance, parce que sinon le public décroche, mais il faut aussi que dans chaque scène il y ait un peu d’imprévu, de vie, qu’il y ait quelque chose qui « passe » entre les comédiens. Je crois que le travail d’un cinéaste est de savoir allier une grande rigueur à une grande liberté…

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