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Je ne suis pas votre nègre : la prochaine fois, le feu ?

A voix haute

« J’ai dû admettre, au fil du temps, qu’une partie de ma responsabilité de témoin consiste à me déplacer autant et aussi librement que possible, pour écrire l’Histoire et la faire paraître. » Quand l’écrivain noir américain James Baldwin écrit ces mots, à la fin des années 1970, il s’interroge sur son rôle dans la lutte pour les droits civiques. Lui qui n’était ni Martin Luther King, ni Malcom X, ni Medgar Evers (membre de la NAACP assassiné en juin 1963), comprend que la nuance entre acteur et témoin est plus ténue qu’il n’y paraît. Trente ans après la mort de Baldwin (1924-1987), le cinéaste haïtien Raoul Peck endosse à son tour ce rôle de témoin engagé : dans Je ne suis pas votre nègre (I am not your negro), documentaire qui a secoué les États-Unis (le film a été nommé aux Oscars et a trouvé une très large audience) il s’appuie sur les mots de Baldwin et les images d’archive afin de détricoter les constructions mythiques ou historiques qui empêchent la société américaine de se penser comme un système oppressif et d’avancer vers l’égalité réelle entre Noirs et Blancs.

Le film navigue ainsi entre passé et présent, sans nier les évolutions qui se sont produites depuis les années 1960, dont la plus spectaculaire est sans doute l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche en 2008. Mais il rejoint la pensée de Baldwin en expliquant que, si le destin individuel de certaines personnes de couleur peut aujourd’hui ressembler à celui de personnes blanches, la situation générale des Noirs aux États-Unis n’a pas fondamentalement changé. Raoul Peck souligne d’abord cette continuité historique par un recours très habile au montage, faisant alterner les interventions de Baldwin avec les vidéos récentes des violences policières subies par les Noirs. La continuité historique s’entend aussi dans le choix très précis des mots de Baldwin. Les réflexions portées par l’écrivain, dans ses textes comme dans ses interventions publiques, résonnent très fortement avec celles développées aujourd’hui par les militants antiracistes, aux États-Unis comme en France. On mettra en exergue ce débat télévisé organisé en 1968 entre Baldwin et Paul Weiss, professeur blanc de philosophie à Yale. Weiss défend l’idée selon laquelle « chacun de nous vit sa propre vie individuelle », et combat une catégorisation raciale stricte qui a pour conséquence d’essentialiser les individus. La réponse de Baldwin est, comme à son habitude, implacable : il renvoie Weiss au « danger réel de mort […] qui guette un Noir tentant de devenir un homme », expérience commune vécue (à leur corps défendant) par toutes les personnes noires aux États-Unis. Cinquante ans plus tard, les termes du débat restent peu ou prou les mêmes, comme les arguments spontanément utilisés pour minorer la lutte antiraciste (James Baldwin : .

Je ne suis pas votre nègre s’affirme donc peu à peu comme une incitation à continuer le combat. Les trois derniers chapitres du film accumulent ainsi les extraits dans lesquels Baldwin affirme son optimisme – relatif – face au pouvoir de la lutte antiraciste. On l’entend par exemple expliquer que, si « on ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, […] rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas. » Comme un écho au titre d’un autre texte de Baldwin, La prochaine fois, le feu.

Sur le plan pédagogique, il faut tout d’abord souligner que la complexité du propos ainsi que le caractère très foisonnant du film le rendent parfois difficile à appréhender. L’exploitation en classe sera donc d’autant plus intéressante qu’elle se concentrera sur des passages forts du film. Le débat entre Baldwin et Paul Weiss, dont nous faisons mention plus haut, en est un très bon exemple. En cours d’Anglais niveau Première ou Terminale, l’objet d’études « Lieux et formes du pouvoir » permettra de s’interroger sur les pouvoirs respectifs de la violence et de la non-violence – avec la possibilité de se concentrer sur un débat, montré dans le film, entre Malcom X, Martin Luther King et James Baldwin. En option Littérature et Langue étrangère, la séquence « L’écrivain dans son siècle » permettra quant à elle d’analyser à la fois le film et l’œuvre de Baldwin, écrivain américain majeur.

Philippine Le Bret

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’Anglais, pour sa contribution à cet article

[Je ne suis pas votre nègre de Raoul Peck, Sophie Dulac Distribution, 94 minutes, 10 mai 2017]

Diffusé sur la chaîne Arte le 25/04 à 20 h 50, le film sera visionnable pendant 7 jours sur le site Arte + 7.

 

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