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De l'autre côté du Mur : entretien avec l'historienne Corinne Defrance

Corine Defrance est historienne, directrice de recherche au CNRS, (IRICE, Paris) et membre du LabEx ? Ecrire une Histoire nouvelle de l’Europe ?. Ses domaines de recherche principaux sont les relations franco-allemandes au XX?me si?cle, l’histoire de l’Allemagne depuis 1945, les processus de rapprochement et de r?conciliation ? en Europe. Elle a publi? notamment Les Alli?s occidentaux et les universit?s allemandes, 1945-1949, CNRS ?ditions, Paris, 2000. Elle a visionn? le film De l'autre c?t? du Mur de Christian Schwochow et accept? de r?pondre aux questions de Zerodeconduite.net.

Entretien complet sur le site p?dagogique du film : www.zerodeconduite.net/delautrecotedumur

Qu'avez-vous pens? du film de Christian Schwochow, De l'autre c?t? du mur ?

Le film saisit le moment o? les r?fugi?s de l'Allemagne de l'Est arrivent dans le camp de transit de Marienfelde ? Berlin-Ouest. Ils croient ?tre au bout du voyage mais de nouvelles difficult?s commencent. Le r?alisateur montre leur d?sarroi et leur inqui?tude, la solidarit? qui existe au sein du camp ainsi que la suspicion qui y r?gne. Le sc?nario de Heide Schwochow est fid?le ? la r?alit? historique, il met en lumi?re la complexit? de cette zone de transit. En cela, il nourrit la m?moire et la connaissance de cette p?riode, qui a dur? de 1949 ? 1989.

Pouvez-vous rappeler les ?tapes qui ont pr?c?d? la construction du mur ?

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, apr?s la d?faite du Troisi?me Reich, il n'y avait plus d'?tat allemand mais des zones d'occupation. La zone d'occupation sovi?tique devient ? l'automne 1949 la R?publique D?mocratique Allemande (RDA) et les trois zones occidentales deviennent en mai 1949 la R?publique F?d?rale d'Allemagne (RFA). La ville de Berlin se divise en quatre secteurs, chacun ?tant dirig? par un des Alli?s (Russes, Fran?ais, Am?ricains, Britanniques). Jusqu'en 1949, la libert? de circulation demeure, du moins ? Berlin. A partir de 1949, un certain nombre de citoyens est-allemands quittent la RDA pour des motifs personnels, ?conomiques, familiaux et/ou politiques. En r?action, la RDA ferme sa fronti?re avec la RFA (en mai 1952), qu'elle transforme en no man's land, gigantesque cicatrice dans le paysage : des for?ts sont ras?es, des barbel?s sont d?ploy?s, des miradors sont ?rig?s. Berlin demeure le lieu par lequel les passages continuent massivement (ils s’acc?l?rent en 1958/59 avec la ? crise de Berlin ?) jusqu'au 13 ao?t 1961, date de la construction du Mur.

Existe t-il des chiffres concernant ce flux migratoire dans l'Allemagne divis?e ?

L'exode est massif. La RDA se vide de sa substance. Presque trois millions d'allemands fuient l'Allemagne de l'Est jusqu'en ao?t 1961, soit environ 1/6?me de sa population. Qui plus est, ceux qui partent sont les jeunes, les intellectuels, les forces vives du pays. Il s'agit d'une terrible h?morragie pour la RDA (et le bloc de l'Est en g?n?ral), et d'une remise en cause de l'id?ologie socialiste. La construction du Mur d?bute en ao?t 61, deux mois apr?s que Walter Ulbricht, le dirigeant est-allemand de l'?poque, ait d?clar? : ''Personne ici n'a l'intention d'?riger un mur'', un des plus grands mensonges de l'histoire.

Le r?gime est-allemand ne s'est-il jamais remis en cause ?

Selon lui, les citoyens est-allemands ?taient attir?s par les leurres du capitalisme. Il n'a pas pris la mesure de l'avertissement de juin 1953, date d'une insurrection populaire ? Berlin. De nombreux d?parts vers Berlin-Ouest ont suivi cet ?v?nement. C'est ? ce moment l?, en avril 1953, qu'est fond? le camp de Marienfelde, dont il est question dans le film. Il y avait d?j? un camp d'accueil ? Berlin-Ouest, dans le quartier de Charlottenburg, ainsi que dans les villes de Giessen et Uelzen. Mais apr?s l'apparition de ce rideau de fer inter-allemand, les passages se sont faits essentiellement par Berlin. Il ?tait donc urgent d'?tablir un camp d'accueil pour ceux qui arrivaient du secteur oriental de Berlin. Ce camp existe encore aujourd'hui : il accueille des demandeurs d'asile originaires de pays en guerre, comme la Syrie ou l'Afghanistan. Au total plus de 1 350 000 personnes sont pass?es par Marienfelde de 1953 ? 1990. Le camp a connu une tr?s forte activit? de 1953 ? 1961, jusqu'? la construction du Mur. Ensuite les effectifs ont chut? parce que les passages se faisaient au compte-goutte. Il y a un nouveau pic d'arriv?es au cours des semaines pr?c?dant la chute du Mur de Berlin, en 1989, pic qui se poursuivra jusqu'en 1992-93.

Qui sont tous ces r?fugi?s du camp de Marienfelde ?

Ce sont essentiellement des r?fugi?s de RDA mais il y a ?galement des ressortissants russes, polonais ou hongrois, qui ont des origines allemandes et veulent obtenir la nationalit? (? l'instar, dans le film, de la camarade russe de Alexej ou de ses voisins de palier polonais). De 1961 ? 2010 pr?s de 96 000 personnes d'origine allemande, ne venant pas de RDA, sont pass?es par le camp de Marienfelde.

Est-ce que les conditions de vie correspondaient ? celles montr?es dans le film ?

L'arriv?e dans ce camp ?tait ?prouvante, ce que le film montre bien. Les arrivants ?taient soumis ? des interrogatoires tr?s durs, ils devaient d?voiler leur vie priv?e. Tous ces gens, qui avaient le sentiment d'avoir r?ussi, d'?tre enfin arriv?s ? l'Ouest, ?taient replong?s dans une ambiance de surveillance et de suspicion. Depuis 1993, il existe un m?morial ? Marienfelde. On peut visiter une partie du camp et ?couter des t?moignages d'anciens r?fugi?s. En 2013, Joachim Gauck, le pr?sident de la R?publique f?d?rale d’Allemagne, a prononc? un discours ? l'occasion du 60?me anniversaire de la fondation de Marienfelde. Ce camp est un lieu de m?moire de la Guerre Froide et de la division de l'Allemagne.

Il r?gne dans le camp une ambiance de forte m?fiance…

Le camp ?tait le lieu d'une v?ritable lutte entre les services de renseignement des deux blocs. Les services secrets des puissances alli?es (qui ont administr? Berlin-Ouest jusqu'en 1990), interrogeaient les nouveaux arrivants, puis les services de renseignement ouest-allemands prenaient le relais, et parfois ensuite des associations anti-communistes non officielles. Mais, comme le montre le film, le camp ?tait aussi infiltr? par des informateurs de la Stasi. Les autorit?s ouest-allemandes demandaient ainsi aux arrivants de ne pas parler entre eux des r?seaux qu'ils avaient utilis?s pour fuir la RDA, car la Stasi cherchait, via ses agents, ? identifier et ? d?manteler ces fili?res.

Jusqu'? la fin du film, on ne sait pas si Hans est un informateur de la Stasi.

Le film montre bien la d?stabilisation psychologique provoqu?e par cette incertitude. Nelly ne sait plus ? qui faire confiance, cela menace m?me la relation avec son fils. Elle-m?me est lourdement soup?onn?e car elle ne rentre pas dans les cases. Il valait mieux raconter qu'on fuyait la RDA pour des raisons politiques, c'est le discours que l'Ouest voulait entendre. D?s lors que les raisons de l'exil n'?taient pas politiques ou ?conomiques mais d'ordre personnel, comme c'est le cas pour Nelly dans le film, cela attirait les soup?ons des services secrets.

Quelles ont ?t? les r?actions des pays occidentaux ? la construction du mur ?

Willy Brandt, le maire de Berlin-Ouest de l'?poque, est constern? par l'absence de r?action de la part des occidentaux, face au drame humain que provoque le mur de Berlin. Mais il comprend que les occidentaux, politiquement, n'ont pas le choix. Am?ricains, Fran?ais, Britanniques et Konrad Adenauer (premier chancelier f?d?ral de la R?publique f?d?rale d’Allemagne) comprennent que ce mur est un aveu de faiblesse de la part de l'Allemagne de l'Est, contrainte d'enfermer sa population. Il s'agit aussi d’une forme de normalisation de la guerre froide et de la fin des pr?tentions est-allemandes et sovi?tiques sur Berlin-Ouest et sur l'Allemagne dans son ensemble. Ils ne r?agissent pas davantage car ils veulent ?viter que la Guerre Froide ne devienne une guerre chaude. Il a fallu plus de dix jours pour que le chancelier allemand Adenauer se rende ? Berlin-Ouest !

Quid de l'opinion publique occidentale ?

L'opinion internationale est boulevers?e par les drames qui se produisent apr?s la construction du Mur, comme celui de Peter Fechter, un jeune Allemand de l'Est de 18 ans. Alors qu'il tente de franchir le Mur, le 17 ao?t 1962, les gardes-fronti?res est-allemands lui tirent dessus, le blessant gri?vement. Les soldats am?ricains ne peuvent lui porter secours car il se trouve sur le territoire est-allemand. Le jeune gar?on meurt devant les cam?ras du monde entier. Les images font la une des plus grands magazines am?ricains. C'est ? partir de ce moment l? que l'expression ''Mur de la honte'' est employ?e. Plus de 130 personnes ont ?t? abattues en tentant de franchir le mur. Sur l'ensemble des 27 ans d'existence du mur, de 1961 ? 1989, quelques centaines de personnes seulement ont r?ussi ? passer clandestinement ? l'Ouest, soit par les tunnels sous le mur, soit en ballon, soit par la mer Baltique. Un autre moyen de passer ? l'Ouest pour les ressortissants du bloc de l'Est ?tait de profiter d'un voyage professionnel pour ne pas revenir. Mais dans ce cas, la famille ?tait arr?t?e, contr?l?e et harcel?e par la Stasi. Il ne valait mieux pas laisser quiconque derri?re soi afin d’?viter les repr?sailles.

Propos recueillis par Magali Bourrel

De l'autre c?t? du Mur, un film de Christian Schwochow, au cin?ma le 5 novembre

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 03.11.14 à 11:48

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