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Toni Erdmann : mon père, ce guignol

Toni Erdmann de Maren Ade

La notion même d'"humour allemand" reste un mystère de ce côté-ci du Rhin, et la génération des Hochhäusler, Petzold, Hausner, n’a pas frappé les esprits par sa vis comica. Aussi la sélection en compétition officielle de Toni Erdmann de Maren Ade, annoncé comme une "comédie d’auteur" de deux heures trente, suscitait la curiosité, une curiosité qui s’est rapidement transformée en enthousiasme, puis en un de ces emballements (certains titrant déjà que la Palme d’or ne peut échapper à Maren Ade… alors qu’il reste la moitié des films à voir !) dont le Festival a le secret.

Toni Erdmann raconte la relation distendue entre une fille émancipée et son père, et les tentatives de celui-ci, boute-en-train de compétition, pour renouer le contact. Débarquant à l’improviste dans la vie de sa fille (cadre d’une boîte de consulting travaillant à Bucarest), et faute dans un premier temps d’établir la communication, Winfried s’incruste dans son univers professionnel en s’inventant un avatar délirant du nom de Toni Erdmann. La bonne idée du film est de déplacer l’affrontement père-fille hors du terrain intime, pour l’installer dans l’arène professionnelle : outre qu’il introduit du jeu dans une relation binaire (Inès étant tour à tour — ou à la fois — spectatrice, victime et complice des canulars de son père), il ausculte aussi, sans avoir l’air d’y toucher, un certain état des dominations (économique, sexuelle) du monde contemporain.

Il est difficile de ne pas aimer Toni Erdmann, son héros haut en couleur, ses situations loufoques, sa description pudique des relations père-fille. Mais on peut rester sur sa faim à l’issue d’un film qui joue, deux heures et demi durant, sur la même note (l’embarras des autres personnages face aux foucades de Toni puis de sa fille). On attendra ainsi durant tout le long métrage une explication entre Inès et son père, une engueulade qui solderait un passif qu'on imagine assez lourd (étant donné le fossé qui s’est creusé entre eux). Mais cette rupture nous sera toujours refusée, au profit de la répétition des sketchs de Winfried-Toni (bis repetita placent). On comprend bien sûr que si Inès choisit de ne pas affronter son père, c'est qu'elle passe de la gêne au défi (décidant de le prendre à son propre jeu), puis à l'acceptation et au "lâcher-prise". Victime finalement consentante, elle puisera dans ces déréglements la force d'envoyer valdinguer de la plus spectaculaire des manières (la "naked party", acmé comique du film) une vie qui ne la satisfaisait plus. Ce faisant, Maren Ade donne absolument raison à son personnage-titre : Winfried est un héros, le papa en or qu’on aurait tous rêvé d’avoir. Jamais l'hypothèse inverse (Winfried est un gros lourd, une personnalité tyrannique et abusive) n'est sérieusement envisagée, qui aurait pu glisser un peu d'ambiguïté, voire d’inquiétude, dans le programme de départ. Une seule séquence introduit de la gêne (quand une nouvelle blague de Toni conduit au licenciement d'un employé roumain), cette tyrannie du rire apparaissant franchement déplaisante quand elle s’exerce au détriment des dominés.

Si cette porte est bien vite refermée, elle annonce peut-être la fin du film, et sa morale — heureusement — plus ambiguë qu’il n’y paraît : au discours un peu betassou du père ("il ne faut pas perdre sa vie à la gagner,  on se rend compte toujours trop tard de notre bonheur") répond l’évolution de sa fille. Si Inès démissionne, c'est pour se faire engager dans une autre boîte de consulting : elle restructurera et licenciera à Shanghai plutôt qu'à Bucarest, chez Mc Kinsey au lieu de Morrissons... Comme si "trouver son clown" n’était qu’une autre manière de s’accomplir en bon petit soldat du capitalisme.

Toni Erdmann de Maren Ade, Allemagne, 162 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 16.05.16 à 18:01

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