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Dernières nouvelles du cosmos : ce que communiquer veut dire

Jouant tour à tour de la fiction (Depuis qu’Otar est parti, L’Arbre) et du documentaire (La Cour de Babel), Julie Bertuccelli construit depuis quelques années une des œuvres les plus passionnantes du cinéma français contemporain. Diplômée de philosophie, la réalisatrice ne cesse d’interroger notre rapport au monde et nos difficultés à communiquer. Dernières nouvelles du cosmos ne fait pas exception à la règle : portrait saisissant d’une poétesse privée de parole, le documentaire nous force à changer notre regard sur l’autisme et nous aide à prendre conscience des possibilités infinies de notre cerveau.

Comme son titre l’indique, Dernières nouvelles du cosmos nous emmène dans un autre monde : le monde d’Hélène, poétesse autiste, dans lequel, plutôt que de parler pour ne rien dire, on se tait pour mieux dire. Appartenant à un « lot mal calibré » (selon ses propres mots), Hélène souffre d’une forme très lourde d’autisme. N’ayant accès ni à la parole ni à l’écriture, elle a passé les vingt premières années de sa vie enfermée dans le silence, sans aucune possibilité d’entrer en contact avec ses proches. Et puis, alors qu’Hélène a 20 ans, sa mère découvre qu’elle sait lire et écrire. C’est le point de départ d’une renaissance : désormais, Hélène communique, en agençant des petites lettres plastifiées sur une feuille de papier. Ceux qui l’entourent découvrent alors une jeune femme à l’intelligence hors-norme, au verbe vif et à l’humour acéré. Dernières nouvelles du cosmos nous montre ainsi que l’oralité n’est pas le seul relais possible de la pensée et des émotions, et que de son empêchement donne naissance à un langage autrement plus puissant. À cet égard, la découverte des textes de Babouillec (le nom d’artiste que s’est choisi Hélène) est une révélation. Sa poésie casse les conventions syntaxiques, multiplie les métaphores, joue d’allitérations et d’assonances, créant une vibration singulière et puissante, en comparaison de laquelle notre prétendu « don » de la parole paraît bien fade. Réinventant un langage affranchi de la parole, le film nous fait comprendre que tout communique : les humains sans parole, mais aussi les corps, les plantes et les animaux. Les scènes les plus émouvantes du film sont d’ailleurs celles où la communication devient extra-langagière. On pense notamment à ce passage où Hélène, allongée sur un lit devant une télévision, se retrouve soudain prise au piège d’émotions trop fortes. Elle s’énerve, crie, secoue son corps. La fille de Julie Bertuccelli s’approche alors d’elle, et pose sa main d’enfant sur sa cuisse. Immédiatement, Hélène s’apaise. Une simple connexion des corps transmet bien plus que le discours, et cette intuition enfantine s’avère particulièrement émouvante pour les adultes que nous sommes.

Cet autre monde que nous dévoile Dernières nouvelles du cosmos, c’est aussi celui des possibilités insoupçonnées de notre cerveau. Hélène, qui n’a jamais été à l’école, à qui l’on n’a pas lu beaucoup de livres, dévoile à vingt ans qu’elle écrit sans une seule faute d’orthographe ou de syntaxe. Comment a-t-elle appris ? Personne ne le sait vraiment (Hélène explique qu’elle a simplement joué « avec chacun des espaces secrets de [son] cornichon de cerveau ») et cette interrogation ouvre un abîme vertigineux. On perçoit ici les capacités extraordinaires du cerveau humain qui, confronté à des obstacles (l’impossibilité de parler), parvient à les contourner tout seul. Ce constat fait de ce documentaire un objet pédagogique puissant, à la fois pour les élèves (qui peuvent ainsi comprendre qu’aucune barrière intellectuelle n’est indépassable) et pour les enseignants, invités à réfléchir aux possibilités « hors-norme » d’apprentissage en s’inspirant des découvertes scientifiques récentes (notamment dans le champ des neurosciences).

L’expérience de Dernières nouvelles du cosmos est donc celle d’une remise en question progressive de tous nos préjugés. A cet égard, le montage est particulièrement intelligent, car il répond, étape par étape, à chacune des questions que se pose le spectateur. Lorsqu’on découvre Hélène, elle marche, malhabile, sur un sentier en forêt. Y a-t-il quelqu’un derrière ce corps maladroit ? Oui, Hélène parle avec des petites lettres plastifiées. Mais communique-t-elle véritablement ou se contente-t-elle de restituer des centaines de mots photographiés ? Oui, Hélène communique, elle possède un langage qui permet d’interroger son identité et son rapport aux autres. Mais son langage, tordu, inhabituel, n’est-il pas renfermé sur lui-même ? Non, Hélène dialogue, discute même avec les personnes qui l’entourent. Faut-il alors voir en elle un phénomène, une bête de foire à exhiber ? La réponse à cette dernière question est à chercher dans une scène d’interview. Hélène est à Avignon pour la présentation de la pièce Forbidden di Sporgersi, adaptée d’un de ses livres, Algorithme éponyme. Une journaliste de Libération souhaite faire son portrait, et procède selon une méthode classique : elle pose des questions à Hélène, qui répond avec ses lettres plastifiées. Lorsque quelques jours plus tard, la mère d’Hélène reçoit le portrait et commence à le lire à sa fille, celle-ci ne supporte pas de voir son intimité ainsi exposée. Le spectateur est alors amené à remettre en question ses schémas de pensée : même si Hélène s’exprime toujours de manière poétique (selon nos critères), tout ce qu’elle dit n’est pas art. Ces dialogues sont comme des fragments de son intimité, qu’il faut donc manier avec précaution.

Quant à l’étude en classe de ce documentaire, on conseillera de la considérer à partir de la 3e - en Français, les objets d’études « Se raconter, se représenter » et « Visions poétiques du monde » semblent particulièrement adaptés. Dernières nouvelles du cosmos pourra également servir de point de départ à une réflexion sur la puissance presque magique du documentaire, comme en témoigne la lettre écrite par Babouillec à la réalisatrice à la fin du tournage, que l’on se permettra de retranscrire ici : « Avec le recul mon œil a retrouvé son sens critique. La beauté que dégage l’image nous offre la possible interrogation de l’émotion. Rire ou pleurer face à ce monde d’un ailleurs. Vrai sujet de société. Parler de l’autisme peut déranger. À travers ton film Julie, j’apparais comme une personne hors-circuit qui avec sa boîte de lettres compose un langage d’une autre appartenance et les mondes se rejoignent. Avec plaisir je m’observe dans ton œil goguenard habité par l’amour de la lumière directe, fluide, embellissant les contours poétiques du réel. Abracadabra et saperlipopette, j’adore ce magique instant de l’éternité dans lequel, le regard, l’émotion, le corps tout entier s’immobilisent. Je crois que cette étranger alchimie de l’instant pour l’éternité m’enseigne la confiance dans l’existence d’être quelqu’un quelque part dans un espace de partage. Alors merci Julie d’avoir embarqué avec moi dans ce monde d’un ailleurs que tu appelles « des nouvelles du cosmos ».

Dernières nouvelles du cosmos est donc de ces films qui débordent de l’écran, et qui incitent le spectateur à regarder le monde et les autres avec plus d’humanisme. « L’autisme n’est pas un handicap, mais une autre manière d’être au monde, une perception et une intelligence humaine particulières et uniques qui peuvent nous enrichir et nous bousculer », dit Bertuccelli, un constat qui ne manquera de faire réfléchir sur la nécessité de mieux insérer dans la société, et notamment à l'école, les enfants autistes…

Merci à Caroline Birouste, professeure de français, pour sa contribution à cet article

[Dernières nouvelles du cosmos de Julie Bertucelli. 2016. Durée : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 9 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par zama le 09.11.16 à 11:25

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