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Entretiens : Les entretiens (61 articles)

L'Histoire officielle : entretien avec l'historienne Nadia Tahir

Devenu culte depuis sa sortie en salles en 1984, L’Histoire Officielle de Luis Puenzo ressort au cinéma cet automne dans une copie restaurée. L’historienne Nadia Tahir nous explique l’importance de ce film dans la construction de l’histoire et de la mémoire argentines.

Zérodeconduite : Le récit de L’Histoire officielle, le film de Luis Puenzo, commence en mars 1983. Pouvez-vous préciser le contexte historique dans lequel se trouve l’Argentine à ce moment là ?

Nadia Tahir : En mars 1983, l’Argentine vit les derniers mois de la dictature. Les premières élections démocratiques auront lieu quelques mois plus tard, en octobre 1983. La dictature est alors dirigée par sa quatrième junte, qui a pris le pouvoir après la guerre des Malouines. Évoquée à plusieurs reprises dans le film, cette guerre a été une véritable catastrophe pour la dictature et a accéléré la chute du régime.

L’une des premières séquences montre Alicia face à sa classe, pour son premier cours d’histoire de l’année. Elle affirme à ses élèves que « comprendre l’histoire nous aide à comprendre le monde » et qu’« aucun peuple ne peut survivre sans mémoire ». Comment comprenez-vous ces deux phrases ?

C’est presque une incongruité de mettre des phrases pareilles dans la bouche d’Alicia ! On voit à quel point son personnage ne sait rien de l'Histoire et croit tout ce qu’on lui raconte. Pour moi, il faut donc interpréter ces phrases comme une profession de foi de l’équipe du film : le but avoué est que cette Histoire officielle soit une pierre apportée à l’Histoire et à la mémoire argentines. Il faut rappeler que le film est sorti en 1984, très peu de temps après la chute de la dictature. Il est donc urgent de faire comprendre aux Argentins ce qu’il s’est passé sous la dictature, pour éviter que l’histoire se répète.

Une autre phrase forte entendue dans le film est celle lancée à Alicia par un de ses élèves : « L’Histoire est écrite pas les assassins ». Faut-il comprendre cette phrase de manière littérale ?

Oui. Pendant les années de dictature, il y a eu une vraie volonté de la junte d’écrire l’histoire de cette période. En avril 1983, le gouvernement promulgue le « Document final », un texte produit par la junte pour raconter ce qu’il s’est passé dans le cadre de la lutte contre la « subversion ».
Si l’on prend l’exemple des disparitions forcées, le régime admet, dès 1979, que des personnes ont disparu. Mais l’Histoire est écrite de façon à dédouaner le régime : les disparus sont présentés comme des « subversifs » qui soit se cachent en Argentine soit vivent un exil doré. Dans le film, c’est ce qui est reproché à Ana, la meilleure amie d’Alicia qui revient tout juste d’exil.

Après la chute du régime, comment se sont construites l’Histoire et la mémoire des crimes de la dictature ?

Il faut distinguer plusieurs périodes. À la chute de la dictature, l’urgence est d’obtenir des informations pour retrouver les disparus, dont certains sont peut-être encore en vie. Ce mouvement est porté par des associations comme les Mères et les Grand-Mères de la Place de Mai - on voit d’ailleurs beaucoup ces dernières dans le film de Luis Puenzo.
Au niveau national, le premier gouvernement démocratique, dirigé par Raul Alfonsin, cherche à mettre en place des outils pour comprendre ce qu’il s’est passé. Il créé notamment la CONADEP, la Commission nationale sur la disparition de personnes.
Dans un second temps, quand l’espoir de retrouver les disparus s’amenuise, c’est la justice qui prend le relai. S’en suit une multiplication des procédures judiciaires. Mais à cette période, l’armée est encore très puissante et un nouveau coup d’État paraît encore possible. Pour apaiser les tensions, le gouvernement d’Alfonsin organise, en 1985, un procès de la junte. Neuf hauts responsables sont jugés. L’objectif de ce procès est de reconnaitre, publiquement, qu’il y a eu, pendant la dictature, répression d’État, prisonniers politiques, torture, disparitions forcées.
Les premières actions sont donc focalisées sur la justice. Mais la question de la mémoire n’est pas totalement absente. Certains membres d’associations militent notamment pour la non-destruction des lieux de détention des disparus.

À partir de quand cette question de la mémoire devient-elle centrale ?

C’est dans les années 1990 qu’elle commence à prendre plus d’importance. Des monuments en mémoire des disparus sont érigés dans certains quartiers. Mais le gouvernement, dirigé par Carlos Menem entre 1989 et 1999, affirme clairement sa volonté de tourner la page.
Il faudra ainsi attendre la fin des années 1990 pour que la construction de la mémoire devienne une véritable préoccupation nationale. La mémoire prend alors une forme plus pratique : on récupère les centres clandestins de détention pour en faire des lieux du souvenir.

Et qu’en est-il aujourd’hui ? L’Argentine est-elle en paix avec sa mémoire ?

Pas pleinement. La société et l’État ne sont pas toujours d’accord sur les formes à donner à cette mémoire. Il y a notamment un débat permanent sur la transformation des lieux de détention clandestins : d’un côté l’État souhaite en faire des musées, de l’autre les associations appellent plutôt à la création de mémoriaux.
Par ailleurs, avec l’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri en octobre 2015, les choses sont en train de changer. Les Kirchner ont énormément fait pour la construction de la mémoire argentine. Macri, à l’inverse, a déjà commencé à couper les financements des lieux de mémoire. Une polémique assez vive a éclaté le 24 mars dernier, à l’occasion du 40e anniversaire du coup d’État de 1976. Macri a participé aux commémorations (il ne pouvait pas faire autrement), mais, le même jour, il recevait le président Obama en visite officielle. Cela a été perçu comme une provocation par de nombreux Argentins.

Alicia est un personnage qui parait très naïf. Comment est-ce possible qu’une large partie de la population argentine ait, comme elle, pu ignorer les crimes de la dictature ?

Il faut comprendre que les militaires ont toujours pris soin d’expliquer leur action à la population. Ils sont arrivés au pouvoir en clamant qu’ils étaient là pour remettre de l’ordre et qu’ils restaureraient ensuite la démocratie. Évidemment, ils ne communiquaient que sur ce qu’ils voulaient bien faire savoir. Mais les journaux par exemple n’étaient pas interdits de publication. C’est pour cela qu’Alicia, qui est un personnage crédule, a le sentiment d’avoir des informations et ne va pas chercher plus loin.
De plus, la répression dictatoriale a été complètement clandestine. Les disparus n’étaient pas détenus dans des grands camps mais dans de petits centres de détention, des commissariats par exemple, parfois même des maisons particulières. Et il n’y avait pas de règles. On laissait entendre que n’importe qui pouvait disparaître du jour au lendemain. Une partie de la population, terrorisée, préférait ne pas savoir, ou tout du moins se taire.

Quel est l’intérêt, pour Luis Puenzo, d’avoir comme personnage principal quelqu’un qui ne savait pas ? Plutôt qu’un-e militant-e ?

Encore une fois, il faut rappeler que le film sort en 1984, très peu de temps après la chute de la dictature. Pour rallier le soutien de la société au message de son film, Puenzo doit laisser entendre que la société a elle aussi été victime du régime. C’est pour cela que le film cherche des excuses à Alicia. La scène du confessionnal est à cet égard très intéressante. Alicia raconte son histoire au prêtre (présenté, lui, comme complice de la dictature) : ses parents morts quand elle avait 5 ans, sa grand-mère qui lui fait croire qu’ils sont partis en voyage. Elle a été élevée dans le mensonge, elle est donc conditionnée pour croire les mensonges que le régime, à travers le personnage de son mari, lui raconte.

Que savait-on à l’époque de la sortie du film des enfants volés, ces enfants de disparus arrachés à leur famille et donnés par le régime ?


La première association de proches de disparus est créée en décembre 1976, seulement 9 mois après le coup d’État. Puis en 1977 se créent les Mères et les Grand-Mères de la Place de Mai. Ces associations font rapidement connaître la situation, en Argentine et à l’international. À partir de 1982, les manifestations sur la Place de Mai prennent de l’ampleur : ceux qui s’intéressent à la situation politique en Argentine ne peuvent plus ignorer que des enfants ont disparu.

Sait-on aujourd’hui combien de personnes ont disparu, combien d’enfants ont été volés ?

Ces chiffres sont difficiles à établir. Les associations estiment qu’il y a eu 30 000 disparus, chiffre repris par le gouvernement de Nestor Kirchner. Mais les chercheurs parlent plutôt de 12 000-15 000 personnes.
Pour les enfants, c’est encore plus compliqué. Les Grand-Mères de la Place de Mai estiment qu’environ 500 enfants ont été enlevés à leur famille.

Pourquoi le régime a-t-il enlevé ces enfants ? Ne pouvait-il pas les rendre à leur famille biologique ?

C’est la question que pose Roberto, le mari d’Alicia : « Gaby [leur fille adoptive, NDR] n’est-elle pas mieux avec nous ? » Le régime considérait que ces enfants ne pouvaient pas être rendus à leur famille biologique car ils seraient à leur tour devenus des « subversifs », comme leurs parents. Ces enlèvements étaient donc un outil de la répression contre la « subversion », ils avaient un objectif politique.

Le film a-t-il eu un fort retentissement en Argentine au moment de sa sortie ? Est-ce qu’il a participé au travail de mémoire engagé par la société ?

Deux films ont été extrêmement importants pour construire la mémoire de la dictature : L’Histoire officielle et La Nuit des Crayons d’Héctor Olivera (La noche de los lápices, 1986) qui raconte l’enlèvement d’un groupe de lycéens. Ces deux films ont été utilisés comme outils pédagogiques dans toutes les écoles argentines jusqu’à très récemment - c’est un peu moins le cas depuis le début des années 2000 et la multiplication des films sur ce sujet. L’Histoire officielle a donc largement contribué à la construction d’une mémoire de la dictature, même si c’est une mémoire imparfaite car sans nuances : le grand méchant (le régime/Roberto), les gentils (les grand-mères de la Place de Mai) et la société (Alicia), à qui on ment et qui vit dans la peur. D’autres films, plus politiques, sont ensuite venus nuancer et préciser cette histoire de la dictature.

Nadia Tahir est maître de conférence à l’Université Caen-Normandie. Ses recherches portent sur la dictature argentine, les associations de victimes, les politiques et les lieux de mémoire. Elle a notamment publié Argentine : mémoires de la dictature, Presses Universitaires de Rennes, 2015.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

[L'Histoire officielle de Luis Puenzo. 1985. Durée : 112 min. Distribution : Pyramide Distribution. Date de reprise : le 5 octobre 2016]

Posté dans Entretiens par le 16.09.16 à 12:03 - Réagir

Soy Nero : entretien avec James Cohen

Soy Nero sort dans le contexte chargé des élections présidentielles américaines, dont le sort des clandestins est devenu un des enjeux majeurs. James Cohen, spécialiste des questions ethnoraciales et de migrations aux États-Unis, revient sur l’itinéraire singulier de Nero et sur ses résonances avec les problématiques de l’Amérique contemporaine. 

Zéro de conduite : Soy Nero raconte l’histoire d’un jeune Mexicain rejoignant l’armée américaine pour obtenir la nationalité du pays qui l’a vu grandir avant de l’expulser. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce système des green card soldiers ?

James Cohen : Selon mes recherches, il y aurait environ 65 000 non-citoyens admis dans les forces armées américaines. Pour y être accepté, il faut au moins avoir la green card, la carte de résident permanent aux États-Unis. Dans le film, Nero est interrogé par les agents de la Border Patrol (police des frontières) lorsqu’il tente de rejoindre le territoire américain une première fois et ne possède visiblement ni green card ni aucun papier prouvant qu’il réside ou a résidé sur le territoire national. Le fait qu’il devienne soldat n’est théoriquement pas possible mais sa situation renvoie malgré tout à ce cas de figure qui existe, celui du non-citoyen qui s’engage dans les forces militaires et qui a un minimum d’existence légale aux États-Unis. Depuis 2002, plus de 100 000 soldats ont été naturalisés après une certaine durée de services. D’autres l’ont été après être morts au combat.

Nero se présente comme un «dreamer», un Mexicain cherchant à profiter du «Dream Act», une loi qui visait à régulariser les personnes entrées illégalement en tant que mineurs aux États-Unis.

J.C. : Les défenseurs des droits des immigrés plaident depuis très longtemps pour une mesure qui donne un statut légal aux 10 à 11 millions de sans-papiers dont la vie s’est passée très largement dans le pays, pourvu qu’ils n’aient pas de problèmes avec la justice. Ainsi, George Bush puis Barack Obama ont d’abord appelé de leurs vœux une loi dite de « réforme intégrale de l’immigration » qui aurait permis une porte d’entrée vers la citoyenneté pour ces personnes. Cette loi, évoquée à plusieurs reprises depuis 2001, n’a en réalité jamais été votée. Ce qu’on appelle Dream Act était un projet de loi couvrant non pas tous les sans-papiers, mais seulement les jeunes âgés de 15 à 31 ans, soit ceux qui sont arrivés aux États-Unis avec leurs parents en bas âge. Mais cette mesure n’a pas non plus été adoptée.

Il n’existe donc pas de « Dream Act » tel qu’il est présenté dans le film ?


J.C. : Pas stricto sensu. En revanche, il peut y avoir au niveau des États des mesures de compensation ou de solidarité du type Dream Act, qui n’ont pas autant de force que la loi fédérale mais qui peuvent ouvrir des droits considérables en ce qui concerne l’admission dans des universités publiques, la possibilité de travailler ou d’avoir un permis de conduire. Une solution provisoire a aussi été proposée par l’administration Obama en 2012. Il s’agit d’un décret qui a fait que 700 000 ou 800 000 jeunes sont pour l’instant non expulsables. Si la loi finit par changer, ce décret favorisera la reconnaissance de leur statut de résident et plus tard de citoyen.

Que sont devenus les « dreamers » ?

J.C. : Le débat au niveau national autour du Dream Act a permis à une génération de jeunes de s’informer sur leurs droits, de se former politiquement, de comprendre à quelle sauce ils se faisaient manger et ce qu’ils pouvaient faire pour se défendre ! Dans le film, Nero est finalement celui qui revendique le plus son identité américaine, même face aux autres soldats qui, eux, ont la nationalité. Depuis 2006 environ, un large mouvement des dreamers s’est constitué. Certains sont devenus des militants chevronnés comme Erika Andiola qui a grandi dans l’État de l’Arizona et a pu, malgré toutes les restrictions, avoir une formation universitaire. Elle est devenue l’une des plus importantes porte-paroles du mouvement et l’une des premières à intégrer le camp du candidat de gauche Bernie Sanders pour représenter le mouvement des droits des immigrés.

Dans le film, Nero a été expulsé du territoire américain. Comment fonctionnent ces expulsions de Latinos clandestins aux États-Unis ?

J.C. : C’est tout l’enjeu de l’administration Obama. Son discours consiste à dire qu’on ne devrait pas expulser des personnes qui n’ont pas de problèmes avec la loi parce que ce sont des résidents honnêtes qui travaillent, envoient leurs enfants à l’école et qui sont tout à fait dignes de la communauté nationale. Il n’y a donc pas de raison de les expulser, sauf dans les cas de criminalité qui peuvent ouvrir beaucoup plus rapidement la porte à l’expulsion. Autrement dit, on renvoie les criminels chez eux même si ce n’est pas chez eux, on ne garde que les bons éléments.

Comment cela se traduit-il dans les faits ?

J.C. : Dans les faits, l’administration semble avoir eu beaucoup de mal à contrôler certaines branches de l’État fédéral qui expulse à tour de bras – jusqu’à 400 000 personnes annuellement ! – sans trop regarder les motifs d’expulsion. Ce système peut aussi paraître discriminant puisqu’on va exclure des personnes qui ont eu un parcours presque sans faute, mais qui peuvent être confrontées à la délinquance. Cela justifie même l’expulsion de green card soldiers pour des délits mineurs. C’est le cas des soldats qui reviennent du combat en Irak ou en Afghanistan avec un syndrome de stress post-traumatique et attendent l’obtention de leur citoyenneté. On peut, dans ce contexte, commettre des délits ou tomber dans la drogue et se retrouver expulsable alors qu’on a servi dans l’armée. Tout cela crée parfois des situations absurdes, comme on le voit dans le film.

On est en pleine campagne pour la présidentielle américaine. Est-ce que les prises de position très dures de Donald Trump sur les Latinos visent à « normaliser » le discours raciste dans la population ?

J.C. : Oui, Trump le fait exprès. Ce discours correspond à ses convictions. C’est un discours qui porte parmi les personnes qu’il veut mobiliser, c’est-à-dire celles qui refusent d’être complexées par un certain racisme anti-immigrés. Les Latinos qui votent sont de plus en plus nombreux et constituent désormais une force. Ils votent globalement à 70 % pour le Parti démocrate. Selon les sondages, on peut créditer Trump au mieux de 15 à 20% de l’électorat latino car il a très peu fait pour calmer le jeu. Pendant les primaires, il s’est fait photographier en train de manger un taco bowl comme tentative de « rapprochement »... Les Républicains savent qu’ils devraient améliorer leur pourcentage de vote latino pour assurer leur avenir électoral mais ils ne font rien pour et Trump représente le paroxysme de l’aile conservatrice, dans le sens d’une réaction des Blancs contre la diversité émergente de la population américaine.

Où en est l’état des discriminations contre la minorité latino ?

J.C. : Cette population concerne environ 50 millions de personnes, dont les deux-tiers sont citoyens. Dans le lot, tous ne sont pas discriminés ; des gens ont parfaitement réussi. Mais globalement parlant, les Latinos ont plus de difficultés d’accès à une vraie insertion socio-économique. Une scène dans le film symbolise tout cela. Nero se rend dans une maison de luxe du quartier de Beverly Hills qui semble être la maison de son frère, ce qui s’avère, au final, n’être qu’une vaste illusion. À l’échelle des macrocomparaisons sociologiques et historiques, il y a un sens à comparer la situation des arabo-musulmans en France et celle des Latinos aux États-Unis parce que dans les deux cas, même s’il y a évidemment beaucoup de différences, on a une situation de transition par laquelle la composition ethnique de la population change. On va vers un avenir où le poids démographique de ces groupes, en augmentant, pourra entraîner des changements dans les mentalités, dans les modes de représentation et aussi dans l’ouverture à la représentation politique. Mais dans les deux cas, dans un avenir prévisible, le problème des discriminations se posera encore.
 
James Cohen, professeur à l'Institut du monde anglophone à l’Université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Il est notamment l’auteur d’À la poursuite des «illégaux». Politiques et mouvements anti-immigrés aux États-Unis (éditions Le Croquant, 2012).

Propos recueillis par Pauline Verduzier

[Soy Nero de Rafi Pitts. 2016. Durée : 117 min. Distribution : Sophie Dulac Distribution. Sortie le 21 septembre 2016]

Posté dans Entretiens par le 12.09.16 à 12:43 - Réagir

Stefan Zweig, adieu l'Europe : Entretien avec Jacques Le Rider

En 1936, Stefan Zweig, déjà chassé d’Autriche par la montée du nazisme, décide de quitter une Europe menacée par la guerre. Il ne reverra ni son pays ni le continent européen, puisqu’il se suicidera le 22 février 1942 dans sa maison de Pétropolis au Brésil, désespéré par l’embrasement mondial et l’apparemment irrésistible avancée des pays de l’Axe.
Stefan Zweig, adieu l'Europe de la réalisatrice Maria Schrader retrace les années d’exil de Zweig, hantées par le souvenir de ce "monde d’hier" et la nostalgie de sa terre natale. Construit autour de six épisodes distincts de ce long exil (à New York, en Argentine, au Brésil), avec en point d’orgue le congrès d’écrivains du PEN Club de 1936 à Buenos Aires, le film éclaire subtilement les contradictions déchirantes de Zweig, écartelé entre la beauté des paysages brésiliens et les échos d’un monde à feu et à sang, entre son pacifisme humaniste et le combat contre le nazisme, entre sa sensibilité d’écrivain et ses devoirs d’intellectuel engagé. Stefan Zweig, adieu l'Europe  livre ainsi un bel hommage à un écrivain dont la popularité ne s’est jamais démentie (c’est l’un des écrivains étrangers les plus lus en France), et dont la sensibilité semble profondément en phase avec les inquiétudes de l’époque.
Pour en savoir plus, nous avons interrogé Jacques Le Rider, spécialiste de Stefan Zweig…

Jacques Le Rider, germaniste, est directeur d'études à l'École pratique des hautes études. Il a traduit et préfacé deux volumes d'essais de Stefan Zweig : Derniers messages, Paris: Bartillat, 2013 (réédition Omnia Poche, 2014 ; deuxième tirage 2016) ; et Appels aux Européens, Paris: Bartillat (Omnia Poche), 2014.

Zéro de conduite : Stefan Zweig, adieu l’Europe raconte l’exil sudaméricain de l’écrivain autrichien. Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte Stefan Zweig quitte l’Europe ?

Jacques Le Rider : Le film donne à voir plusieurs moments au cours des dernières années de la vie de Stefan Zweig, du moment où il quitte définitivement l’Europe en 1936 jusqu’à son suicide au Brésil en 1942. En janvier 1933 les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne et à partir de 1934, commence en Autriche une période d’austro-fascisme, un régime autoritaire comparable au fascisme italien. Le 18 février 1934, la police effectue une perquisition dans la maison de Stefan Zweig à Salzbourg, suite à l’insurrection ouvrière viennoise. Stefan Zweig est soupçonné de collusion avec l’opposition sociale démocrate. Mais c’est un prétexte destiné à le déstabiliser. Zweig espérait rester en bons termes avec les autorités le plus longtemps possible, mais l’antisémitisme est si violent que même son statut d’écrivain ne le met pas à l’abri. Il décide alors de quitter le pays et de s’installer en Angleterre. Mais, craignant une extension du conflit, il quitte définitivement l’Europe et commence une vie de nomade.

La première partie de son séjour se déroule au Brésil où il est accueilli de manière exubérante et honorifique, à l’instar de la scène d’ouverture du film.

Depuis longtemps, Stefan Zweig avait imaginé écrire un livre sur le Brésil. Son livre Brésil, terre d’avenir vient juste de paraître quand il pose le pied sur le sol brésilien. Les Brésiliens se réjouissent qu’un écrivain européen leur consacre un livre. Stefan Zweig, qui réfléchissait jusque-là dans un cadre européen, tente désormais d’élargir l’horizon de sa pensée cosmopolite et supra-nationale à une vision mondiale (et non mondialiste). Il pense le monde comme l’Europe, d’un point de vue humaniste, celui de la culture et de la paix. Il plaide pour un cosmopolitisme mondial, une sorte de vision des « nations unies » avant la lettre, dont le Brésil serait un prototype, les États Unis d’Amérique du Sud. Il rêvait déjà des États unis d’Europe dans ses écrits des années 1920. Il voit dans le modèle brésilien d’intégration des noirs, des cultures amérindiennes, de la culture brésilienne d’origine portugaise, un modèle de cohabitation heureuse et pacifique des peuples, des cultures, des ethnies et des religions, puisque le paysage religieux brésilien est très varié.

Après le Brésil, il se rend en Argentine, à Buenos Aires, à un rassemblement international d’écrivains durant lequel il ne semble pas très à l’aise.

Stefan Zweig accepte l’invitation du PEN Club d’Argentine pour patronner de son nom célèbre le congrès international des gens de lettres. Ce congrès a une signification particulière puisque l’Allemagne est à l’honneur. Il n’est pas encore question de l’Autriche qui ne sera annexée par l’Allemagne qu’en 1938. Stefan Zweig est attendu aux côtés de l’écrivain Emile Ludwig, le représentant de l’Allemagne en exil. Tous deux sont sensés donner voix à tous ces écrivains dissidents, qu’ils soient des écrivains républicains comme Thomas Mann ou des sympathisants socialistes ou communistes comme le frère et le fils de Thomas Mann, Heinrich et Klaus Mann, ou encore Bertold Brecht. Stefan Zweig est lui plutôt réticent face à l’engagement politique. Depuis le début de l’année 1933, il a déçu de nombreux admirateurs par sa réserve, renâclant à signer des pétitions ou à intervenir dans des rassemblements politiques. Issu d’un milieu social aisé, bien intégré, il n’a pas une culture politique de gauche militante. Jusqu’à 1938, il espère toujours pouvoir sauver ses intérêts éditoriaux et assurer la diffusion de ses travaux, sinon en Allemagne, en tout cas en Autriche. Il est très sceptique sur l’idée même de l’intellectuel engagé, comme on le voit bien dans le film : pour lui, face à la violence des dictatures, la parole et l’écrit des intellectuels n’ont aucun poids. De plus, quand on prêche la paix et l’entente entre les peuples, on ne peut pas en même temps déchaîner à l’étranger, sur le sol argentin, une sorte de haine anti-allemande. Son souci est de faire le distinguo entre les Nazis et les Allemands, entre la barbarie nationale socialiste et la civilisation allemande. Il a un gros problème éthique, moral, et politique

Que représente la figure de l’intellectuel engagé à l’époque de Stefan Zweig ?

Le XXème siècle aura été le siècle des intellectuels. Depuis l’affaire Dreyfus durant laquelle l’écrivain français Émile Zola interpelle directement le président de la République, on trouve normal qu’ils interviennent dans les débats politiques et de société. Ce modèle "voltairien" de l'écrivain, du philosophe, du savant qui met son autorité au service d'une cause politique retrouve une actualité brûlante à partir de 1914 : il s’agit alors de mettre en garde contre la guerre, ou au contraire soutenir l'effort de mobilisation nationale. Stefan Zweig s’inscrit dans une tradition qui remonte à Goethe et que Thomas Mann avait lui-même incarnée au moment de la Première Guerre mondiale. Dans Considérations d’un apolitique celui-ci expliquait que l’écrivain doit influencer ses contemporains par ses écrits humanistes plutôt que par ses prises de position politiques. C’est ainsi que Stefan Zweig a multiplié, pendant les années de montée du nazisme, des essais historiques donnant vie à de grands personnages humanistes, ayant défendu la cause de la paix, comme Erasme ou Castellion. Dans les années 1920, Zweig défend l'idée européenne contre les nationalismes mais il reste un cosmopolite idéaliste, refusant de s'engager aux côtés d'un parti politique. À partir de 1933, il déçoit les intellectuels antifascistes qui espéraient de lui des prises de position antinazies plus fermes. Zweig préfère en rester à ses plaidoyers humanistes et cosmopolites, tout en mesurant lucidement les limites d'une telle attitude, ce qui accentue en lui le sentiment de ne plus appartenir à ce monde de violence, de haine nationaliste et raciste qui s'est imposé à partir de 1933. Cela peut sembler paradoxal. Il apparaît dans le film comme un homme sensible et mélancolique qui se replie sur lui-même de manière défensive dès qu’on essaie de le pousser à prononcer des paroles politiques. D’un autre côté il signe des essais extrêmement engagés dans la défense de l’idée européenne.

Comment la question européenne et internationaliste est-elle perçue dans une telle situation de repli nationaliste ?

Dans les années 1920, l'idée d'un nouvel ordre international, et européen en particulier, fait son chemin (Société des Nations, rapprochement franco-allemand). Stefan Zweig accompagne cet espoir d'une paix durable de ses discours ardemment européens, très idéalistes et aussi "supra-politiques" que supra-nationaux. À partir de la grande crise de 1929 et de 1933, cet idéalisme "au-dessus de la mêlée politique" apparaît comme décalé, voire anachronique. Mais Stefan Zweig parle au nom d'une conviction profonde qui n'a rien perdu de son actualité : si l'enracinement de chacun dans une identité culturelle, linguistique et dans un pays natal (sens étymologique de nation) est à la fois naturel et souhaitable, le nationalisme est en revanche une des illusions les plus dangereuses de l'Humanité. Le nationalisme promet le bonheur à chaque peuple dans le repli sur soi et contre les autres nations, mais il n'apporte que le malheur et la guerre, économique et commerciale d'abord, et presque inévitablement aussi la guerre tout court. Voilà le message de Stefan Zweig : l'Europe doit protéger la vie de ses peuples contre la pulsion agressive et mortifère du nationalisme. Son histoire prouve que le nationalisme l'a toujours ruinée et tuée et que la civilisation européenne ne vit que grâce à ses transferts culturels, commerciaux et économiques, à ses migrations et ses brassages démographiques, à son intégration transnationale. C'est la parole d'un idéaliste "antipolitique" qui a beaucoup plus d'importance que tous les discours des soi-disant réalistes politiques dont on constate l'impuissance et l'échec.

Propos recueillis par Magali Bourrel

[Stefan Zweig, adieu l'Europe de Maria Schrader. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 10 août 2016]   

 

Posté dans Entretiens par le 07.07.16 à 14:07 - Réagir

La ligne de partage des eaux : entretien avec la géographe Isabelle La Jeunesse

La ligne de partage des eaux

Isabelle La Jeunesse est Maître de Conférences, Géographe, Enseignante à l’Université de Tours et chercheuse dans l’équipe IPAPE de l’UMR CNRS 7324 Citeres. Elle coordonne actuellement une action du Contrat Régional Bassin Versant de la Région Pays de la Loire porté par le SAGE Layon-Aubance. L’objet concerne l’implication des transferts de pesticides du vignoble sur la qualité des eaux de la rivière le Layon. Ses recherches à l’international portent sur l’impact du changement climatique sur la ressource en eau. (voir ici et ici). Elle a accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net autour du documentaire La Ligne de partage des eaux de Dominique Marchais.

Zérodeconduite : En tant que géographe, que vous inspire le film de Dominique Marchais ?

Isabelle La Jeunesse : Le cinéaste démontre que l’eau est indissociable de l’aménagement du territoire. Les scènes qui montrent le processus de prise de décision en matière d’aménagement du territoire sont très justes. C’est long, compliqué, la marge de manœuvre est restreinte. Si certaines prises de vue sont magnifiques, je regrette tout un déficit d'explication. Le réalisateur cherche à nous faire comprendre les choses à travers les images. Mais il ne nous explique pas, par exemple, ce qu’est la police de l’eau. Nombreux sont ceux qui ne savent même pas qu’elle existe. L’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema), qui apparaît dans le documentaire, est également un organisme récent et peu connu du public. Son rôle n’est pas expliqué.

Certaines scènes illustrent pleinement la difficulté d’atteindre un consensus en matière d’aménagement du territoire. La réunion filmée de la Commission Locale de l’Eau (CLE) du bassin versant du lac de Grand Lieu est significative.

ILJ : Ces commissions doivent réunir trois collèges dans lesquels un tiers est représenté : un tiers d’élus, un tiers de services de l’état et un tiers d’usagers. Lors de cette CLE, les usagers et les élus sont présents mais les représentants de l’état ne le sont que partiellement. L’Agence de l’eau est représentée, contrairement à l’Onema et la Direction départementale des territoires (DDT). Les propos du président de la CLE se passent de commentaire : " On est favorable à la continuité écologique des cours d’eau, bien sûr, mais l’état n’a pas à obliger les collectivités locales à prendre des décisions, c’est nous qui allons dire à l’état ce que nous voulons faire pour qu’il y ait la paix sociale. ". L’état n’assume pas suffisamment son rôle d’arbitre pour faire avancer les choses. L’administration française ralentit la procédure alors que lors d’une CLE, les décisions doivent être prises rapidement.

Qu’est-ce que le SAGE dont il est question lors de cette réunion ?

ILJ : Le schéma d'aménagement et de gestion des eaux (SAGE) est un document de planification de la gestion de l'eau à l'échelle d'une unité hydrographique cohérente (bassin versant, aquifère, ...). Il fixe des objectifs généraux d'utilisation, de mise en valeur, de protection quantitative et qualitative de la ressource en eau et il doit être compatible avec le schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE). Le SAGE est un document élaboré par les acteurs locaux (élus, usagers, associations, représentants de l'Etat, ...) réunis au sein de la commission locale de l'eau (CLE). Ces acteurs locaux établissent un projet pour une gestion concertée et collective de l'eau. La mise en place d’un SAGE est laborieuse. Les partis concernés sont nombreux et les décisions prises seront durables. De plus, le SAGE n’est pas financé. Il doit lui-même aller chercher l’argent, notamment via les services de l’état.

Quel est l’historique de la gestion française de l’eau ?

ILJ : La France fut l’un des pays précurseurs en créant la loi sur l’eau en 1964. Il s’agissait de lutter contre la pollution des eaux et d'assurer l'alimentation en eau potable des populations, tout en fournissant à l'agriculture et à l'industrie de l'eau. Cette loi porte sur l'ensemble des ressources en eau, à l'exception de l'eau minérale. La loi a abouti à la création en France métropolitaine de six circonscriptions administratives associées aux grands bassins hydrographiques, les agences de bassin devenues agences de l'eau. Chacune de ces circonscriptions est gérée par un organisme consultatif, le comité de bassin, et un organisme exécutif, l'agence de l'eau. Le premier ministère de l’environnement français, créé en 1971, était d’ailleurs considéré comme le "ministère de l’eau". Le succès majeur de la gestion française de l’eau est d’avoir, dès les années 1970, intégré l’eau dans l’aménagement du territoire. Par exemple, l’intégration des zones humides dans les plans locaux d’urbanisme interdit toute construction sur ces zones essentielles pour l’auto-épuration de l’eau et la biodiversité. Cette mesure est le fruit d’un bras de fer terrible avec les élus locaux.

Dans le film, le dialogue entre les agriculteurs propriétaires d’un terrain où passe un cours d’eau et l’agent de la police de l’eau reflète une certaine méconnaissance des effets durables de l’agriculture sur la préservation de l’eau.

ILJ : Il est parfois compliqué de faire comprendre à ces premiers acteurs de la gestion de l’eau que sont les agriculteurs quels sont les enjeux de leurs petites actions. Le technicien de la police de l’eau fait preuve de pédagogie en expliquant que ce qui fait la vie d’un grand cours d’eau est la pépinière. Tous les petits cours d’eau constituent cette pépinière, cette nurserie des grands cours d’eau. Pour l’agricultrice, couper un arbre est un geste naturel. Mais il entraîne un réchauffement de l’eau dont la conséquence est la disparition de certaines espèces. C’est compliqué car on ne peut pas former la terre entière aux problèmes environnementaux et certains n’en ont pas envie. On ne peut pas non plus leur donner des ordres parce qu’il s’agit de propriété privée dont l’état s’est désengagé. Ces agriculteurs sont sur leur terrain. Le problème de l’entretien des cours d’eau repose sur les communes qui n’ont plus de moyens.

Que pensez-vous des propos du géographe nantais qui attribue les grandes décisions d’aménagement du territoire aux grandes firmes type Veolia et Vinci ?

ILJ : C’est un peu excessif mais c’est plus ou moins vrai. Lorsqu’ils se promènent en voiture, avec le cinéaste, à travers la banlieue nantaise, le géographe pointe les nombreuses incohérences d’aménagement. En trente ans on est passé de 5000 à 15000 hectares urbanisés. On a laissé le bâti se construire partout. Si bien que, comme il le rappelle, faute de place pour faire passer la quatre-voies, elle s’est construite aux dépens des terres agricoles préservées de la commune d’Orvault. Sur le site worldometers, des valeurs sont mises à jour en temps réel, notamment celles qui concernent le grignotement de la surface agricole utile à l’échelle planétaire. C’est l’un des risques majeurs qui menacent notre société.

La scène de la réunion publique à Châteauroux sur le projet de la zone commerciale (ZAC) d’Ozans reflète ce risque. Une castelroussine, inquiète, insiste sur le côté irréversible du bétonnage de centaines d’hectares de terres agricoles qui nourrissent la population. Face à elle, une jeune femme représentant la Communauté d’Agglomération Castelroussine lui répond avec un langage très normalisé (" axe économique performant, stratégie de marketing territorial, HQE… ").On dirait un peu un dialogue de sourds.

ILJ : Cette scène est très révélatrice. La crise aurait pu permettre de repenser et modifier le système, mais non, on reconstruit sur les mêmes bases. Les schémas d’aménagement du territoire sont identiques. Le sacrifice des terres agricoles est une catastrophe. Les élus, notamment de petites communes, sont condamnés à créer de l’emploi et des logements sociaux pour les vingt prochaines années. Ils ne vont pas se pencher sur les questions environnementales, autrement que par les verrous réglementaires. Heureusement que le code de l'environnement existe. Il regroupe, en France, les textes juridiques relatifs au droit de l'environnement et permet le rappel à l’ordre. La haute qualité environnementale (HQE) de la ZAC d’Ozans, c’est bien, mais cela ne résout pas le problème de l’empiètement sur la terre agricole à forte valeur ajoutée. Les environnementalistes essaient de monter des groupements d’associations. Il n’y a, selon moi, qu’à travers ce mouvement collaboratif qu’on arrivera à changer les choses. Il faudra bien renoncer à ce système qui nous fait courir pour rester sur place ou régresser au niveau environnemental et monter de nouvelles formes de production agricole collaborative pour diminuer les coûts de déplacements et de transports de matière.

Propos recueillis par Magali Bourrel

> Voir également notre critique du film : "La Ligne de partage des eaux, la carte et le territoire"

Posté dans Entretiens par le 03.05.16 à 11:45 - Réagir

Enfance clandestine : entretien avec l'historienne Diana Quattrocchi-Woisson

Enfance clandestine

Enfance clandestine, le film de Benjamin Àvila, n'est certes pas un film historique à proprement parler : s'il raconte la chronique des Montoneros, ce mouvement de la gauche péroniste en lutte armée contre la dictature, et de sa "contre-offensive", funeste pour la majorité de ses membres, il le fait en filigrane, au filtre des souvenirs du réalisateur, et à travers le regard de l'enfant qu'il était alors. Mais le film donne envie de se replonger dans une histoire argentine particulièrement complexe (en tout cas pour nous Européens), et de comprendre les tenants et les aboutissants de cette période tragique, afin d'en dresser un bref tableau aux élèves.

L'historienne Diana Quattrocchi-Woisson, chargée de recherche au CNRS, membre de l'Institut des Amériques, et présidente-fondatrice de l'Observatoire de l'Argentine contemporaine, a bien voulu nous éclairer sur l'Argentine contemporaine, marquée par le péronisme et ses avatars…

Zérodeconduite.net : Le film de Benjamin Avila se déroule en Argentine, en 1979, pouvez-vous nous décrire le contexte politique du pays ?

Diana Quattrocchi-Woisson : Il s'agit de la dernière dictature militaire du XXème siècle, qui commence en 1976 et se termine en 1983. Elle ponctue une série de coups d'état et de mouvements de contestation violents. Il y a un crescendo dans l'histoire de la violence politique en Argentine et la période qui concerne le film est la plus aiguë. Et cela ne s'explique pas uniquement par l'apparition de la guérilla de gauche péroniste sur la scène politique. Cette radicalisation concerne l'ensemble de la société, aussi bien la classe moyenne que les syndicats enseignants ou les syndicats ouvriers.

Comment naît cette radicalisation ? Quelle est l'origine de la violence politique en Argentine ?

D.Q.W. : Cette radicalisation s'inscrit dans un contexte latino-américain. L'Argentine n'est pas le seul pays concerné par les mouvements de guérilla et les coups d'états. Mais le pays se caractérise par une spécificité de violence à outrance par rapport aux autres pays d'Amérique latine, même par rapport au Chili. La dictature d'Augusto Pinochet a fait de 3000 à 4000 victimes. Mais la plupart de ces crimes étaient commis à ciel ouvert, notamment dans des stades de football. En Argentine, on parle de 30 000 disparus. Le spectre de ces disparus hante toujours le pays et renvoie à la clandestinité de cette répression. De plus, l'église catholique argentine a conservé un silence complaisant, alors que l'église chilienne et l'église brésilienne ont levé la voix contre les répressions violentes qui sévissaient dans leur pays.

Dans le film, les parents du jeune Juan sont des guérilleros Montoneros. Pouvez-vous nous présenter ce mouvement ?

D.Q.W. : Pour comprendre ce que sont les Monteneros, il est indispensable d'expliquer le péronisme. Juan Domingo Perón est un militaire qui accède au pouvoir à la suite d'un coup d'état en 1943. En tant que vice-président de la junte militaire, il développe une politique ouvriériste. Jugé trop radical par ses pairs, Perón est arrêté et envoyé en exil. Mais, le 17 octobre 1945, les syndicats lancent une grève et une foule d'ouvriers investit la place de Mai (Plaza de Mayo, site central de la ville de Buenos Aires) pour demander sa liberté. Les militaires choisissent de ramener Perón plutôt que de tirer sur les manifestants, trop nombreux. Il s'agit de l'évènement fondateur du péronisme qui change le cours de l'histoire argentine. Les liens entre Juan Domingo Perón et le mouvement ouvrier seront désormais indestructibles.

Que se passe-t-il ensuite ?

D.Q.W. : Juan Perón abandonne la vie militaire et demande à ses camarades d'armes de convoquer des élections. Celles-ci ont lieu en février 1946, ce sont les plus démocratiques de l'histoire argentine. Perón est élu et son mandat sera à l'origine de nombreuses réformes : tentative de justice sociale, redistribution, congés payés, sécurité sociale... Mais il est chassé du gouvernement par un coup d'état en 1955. Déchu, son exil durera 18 ans.

Est-ce que la révolution cubaine de 1959 a une incidence sur la politique argentine ?

D.Q.W. : C'est un événement ressenti comme majeur dans toute l'Amérique latine. Les jeunes contestataires argentins sont séduits par Fidel Castro. Depuis son exil, Perón salue Castro et la révolution castriste. A la mort de Che Guevara, il écrit que ''le meilleur d'entre nous est tombé''. A cette époque, en Argentine, le péronisme est toujours très populaire mais il est réprimé. Les partis politiques sont interdits. Le fait même de nommer Perón était interdit. Les élections ne sont qu'une succession de fraudes. Ce climat, ainsi que la révolution cubaine, contribuent à radicaliser la situation. Les années soixante marquent également le début d'un mouvement de contestation au niveau international, Mai 68, le printemps de Prague... En Argentine, cet élan de protestation arrive un an après, dans la ville de Córdoba. Cette insurrection populaire, appelée Cordobazo, est lancée par les ouvriers des usines automobiles. Elle est réprimée par le gouvernement militaire. Il ne faut pas oublier que nous sommes en pleine guerre froide et que l'Amérique latine, arrière- cour des Etats-Unis, est l'un des "points chauds" du globe. Tout dissident est considéré comme un communiste par les militaires.

Dans ce contexte, des groupes de guérilla naissent en Argentine. Dont l'organisation politico-militaire des Montoneros ?

D.Q.W. : Les guérilleros Montoneros font effectivement leur apparition en 1969, après le Cordobazo. Leur première action publique est l'enlèvement de Pedro Eugenio Aramburu, un des militaires à l'origine du coup d'état contre Juan Domingo Perón en 1955. Les Montoneros le fusillent à la suite d'un jugement politique clandestin. La joie populaire que provoque la mort de cet homme est spectaculaire. Cette opération a valu à cette guérilla péroniste le nom de Montoneros. Ce terme date des guerres civiles argentines du XIXème siècle, postérieures à l'indépendance. Celles-ci opposaient des chefs locaux entre eux, s'appuyant sur des petites armées avec des bases populaires. En espagnol, un monton de gente signifie beaucoup de gens. En choisissant ce nom, les Montoneros cherchent une filiation historique. C'est un succès car ils jouissent d'un soutien populaire considérable. Au lieu d'être choqués par la séquestration et l'assassinat d'Aramburu, les Argentins applaudissent. Cela témoigne du niveau de conscience démocratique de la société argentine à ce moment-là. Le pays était en état de guerre civile non déclarée et la vie n'avait pas de valeur.

(…)

Lire l'intégralité de l'entretien sur le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/enfanceclandestine

Enfance clandestine, au cinéma le 8 mai

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Espagnol), sur la boutique DVD Zérodeconduite.  

Posté dans Entretiens par le 02.05.16 à 17:20 - Réagir

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