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Le Fils de Saul : Filmer la Shoah ?

"Le travelling est une affaire de morale."
De l’article de Jacques Rivette sur le Kapo de Gillo Pontecorvo ("De l’abjection", 1959) et sa reprise par le critique Serge Daney ("Le travelling de Kapo", 1999), aux polémiques créées par les fictions Liste de Schindler de Spielberg (1992) et La Vie est belle de Roberto Benigni (1997), en passant par la sortie du monumental documentaire Shoah de Claude Lanzmann (1985) peu de débats cinématographiques ont fait couler autant d’encre en France que celui portant sur la représentation des camps d’extermination nazie. C’est sans doute pour cela que le sélectionneur Thierry Frémaux avait pris soin d’introduire Le Fils de Saul de Laslö Nemes, par ailleurs seul premier film de la Compétition Officielle, par une précaution oratoire : "C’est un film qui va créer la polémique". 

Le film propose une immersion suffocante dans le quotidien dantesque des Sonderkommando (les équipes de déportés juifs chargées, comme le rappelle le carton liminaire du film, d’assurer l’intendance de la Solution finale) d’Auschwitz, à un moment (la fin de l'été 1944) où le processus d’extermination atteint une ampleur jamais vue (plusieurs milliers de juifs arrivant chaque jour dans le camp pour y être immédiatement gazés et incinérés). Le prétexte narratif est la quête d'un personnage fictif de Sonderkommando, Saul, qui croit reconnaître son fils adolescent parmi les corps sans vie extraits de la chambre à gaz, et qui entreprend, malgré les difficultés et les risques de l’entreprise, de le mettre en terre conformément au rituel judaïque. S’astreignant à un principe de stricte focalisation, le film ne quittera jamais le personnage de Saul.

La parabole portée par ce récit est limpide : au moment où la machine de mort nazie s’efforce de nier l’humanité même, celle-ci résiste par ce geste d’autant plus symbolique qu’il est dérisoire. À l’appui de cette réflexion sur la résistance à la barbarie, le scénario de Clara Royer et Laslö Nemes situe son récit au moment de la révolte du Sonderkommando d’Auschwitz, un des seuls soulèvements (avec celui de Sobibor, relaté dans le documentaire de Claude Lanzmann) qu’aient connu les camps d'extermination ; il convoque également, au détour d’une séquence, les "images malgré tout" (selon le nom que leur a donné le philosophe Georges Didi-Huberman), ces quatre photographies — les seules qui nous soient parvenus des camps de la mort — prises à Auschwitz en août 1944 par un autre membre du Sonderkommando. La lutte armée, le témoignage photographique, le rituel funéraire : Le Fils de Saul met en écho trois formes de résistance à l’entreprise d’anéantissement nazi.

Le propos philosophique est, on le voit, profondément réfléchi. Le geste cinématographique l’est tout autant. En suivant la déambulation ininterrompue de Saul dans le camp, narrativement justifiée par son objectif d’enterrer "son" fils (objectif décomposé en différentes actions : récupérer et cacher le corps, trouver un rabbin, trouver un endroit ou enterrer le corps…), le film permet au spectateur à la fois d’explorer la topographie d’Auschwitz (la rampe d’accès, la chambre à gaz, le crematorium, l’infirmerie) et d’éclairer les différentes étapes du processus industriel d’extermination (l’arrivée des convois de déportés, le déshabillage et la récupération des objets de valeur, le gazage, le nettoyage des chambres à gaz, la destruction des corps dans les crématoires…) auquel participaient les Sonderkommandos. Mais il le fait en restreignant rigoureusement l’éventail de ses moyens cinématographiques (choix d’un objectif unique, de plans-séquence qui limitent les possibilités de montage), et en contraignant drastiquement notre perception (format carré souvent obstrué par la nuque de Saul, absence de profondeur de champ…), nous offrant une vision à la fois variée et parcellaire, à charge pour le spectateur de reconstituer la totalité du camp par un travail d’imagination.

On voit bien les deux écueils que veut éviter le réalisateur : le voyeurisme et l’esthétisme, "l’image de trop" et "l’image trop" (trop belle, trop composée), le plan dans l’œilleton de la chambre à gaz de Spielberg (qui ne pouvait être, selon le mot de certains critiques, qu’un "regard de nazi") et le fameux travelling de Kapo (devenu depuis Rivette le symbole de "l’abjection" cinématographique)… La rigueur avec laquelle le film s’en tient à ces partis pris confère au Fils de Saul une indéniable puissance d’évocation, loin des séductions faciles des représentations conventionnelles. Ces choix esthétiques épuisent-ils pour autant la question de la représentation de la Shoah, ou de la légitimité de la fiction cinématographique à mettre en scène Auschwitz ? Rien n’est moins sûr, à moins de considérer que la morale, pour paraphraser Godard et Rivette, ne serait "qu'affaire de travelling", ce qui revient à succomber à une sorte d’idolâtrie du médium cinématographique. Il y a une part de fétichisation du cinéma dans le projet de Laslö Nemes, décelable par exemple dans son souhait de tourner et de projeter (du moins au Festival de Cannes) son film en 35 mm : comme si l’utilisation de la pellicule argentique sanctifiait à elle seule le geste cinématographique, comme si d’une certaine manière, par la grâce de la photochimie, elle rapprochait les images tournées des "images malgré tout" prises à Auschwitz. Or, qu'il soit tourne en pellicule ou en numérique, Le Fils de Saul n'en est pas moins un artefact, une reconstitution par essence tout aussi fictive (même si on peut la trouver plus honnête, rigoureuse ou vraisemblable…) de la réalité des camps que celle de Spielberg ou de Benigni.

On en revient donc à la question fondamentale : le cinéma de fiction est-il en mesure de saisir et de transmettre la spécificité de la Shoah ? À cet aune, on pourrait reprocher au Fils de Saul de détourner notre regard de l’essentiel (les centaines de juifs qui durant le temps de la fiction vont être assassinés en arrière-plan ou hors-champ) au profit d’un récit symbolique archétypal (cf Antigone cherchant à enterrer Polynice) qui questionne notre humanité. On peut aussi estimer que le cinéma ne peut faire autrement, voire que c’est précisément sa fonction, comme le critique Jean-Michel Frodon qui convoque à propos du film le "bouclier d'Athéna" du philosophe Siegfried Kracauer : celui-ci "comparait le cinéma au bouclier de Thésée, ce miroir offert par Athéna et qui permettait de regarder indirectement la Gorgone sans être paralysé par elle." On n’apportera pas de réponse tranchée à ce débat ici. N’est-ce pas après tout le réalisateur de La Liste de Schindler qui avançait (dans un entretien revenant la polémique qu’avait sucité son film en France), qu’"aucun film, et j'inclus La Liste de Schindler dans le lot, aucun documentaire, même Shoah de Claude Lanzmann, ne peut décemment rendre compte de ce que le monde juif en Europe a enduré, et ce à quoi il a survécu" ? En revanche on peut affirmer avec certitude que dans un contexte éducatif, le film de Laslö Nemes, par sa richesse thématique, sa puissance narrative, la rigueur de son écriture et de sa mise en scène, est un merveilleux support de travail pour aborder en classe la Shoah (en 3ème comme au lycée)…

Le Fils de Saul de Laslö Nemes, 107 mn
Sélection Officielle, en compétition
Sortie prévue en France en novembre 2015

Posté dans Festival de Cannes par zama le 26.05.15 à 15:37 - Réagir

Les Anarchistes : mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ?

Le Journal d’une femme de chambre, L’Apollonide, Augustine (voir notre site pédagogique), Les Anarchistes d’Elie Wajeman … : les jeunes (et moins jeunes) cinéastes français, ont porté ces dernières années un intérêt renouvelé à la période historique s’étendant de la fin du XIXe siècle au début du XXe… Avec son bouillonnement artistique, intellectuel et scientifique, son innocence d’avant la grande boucherie de 1914, l’abondance de sources (y compris cinématographiques) et de décors disponibles (le Paris de Haussmann), la "Belle époque" a de quoi séduire. Mais, à regarder ces quatre films, on peut également hasarder qu’elle tend à notre époque un miroir peu flatteur : celui d’une société extrêmement inégalitaire, polarisée entre des possédants plein de morgue (les clients du bordel L’Apollonide, les maîtres de Célestine, le docteur Charcot dans Augustine) et un petit peuple, notamment fémininin, cruellement exploité (la bonne de Benoît Jacquot, les prostituées de Bonello ou les aliénées d’Alice Winocour). Comme si ces films représentaient l’illustration cinématographique d’une tendance que les économistes ont mis en équations : dans son best-seller Le Capital au XXIème siècle, le français Thomas Piketty démontre justement que les inégalités de patrimoine ont à nouveau atteint dans les pays occidentaux les sommets de la fin du XIXe siècle (avant que la grande lessiveuse du XXe — guerres mondiales et leurs suites — ne rebatte les cartes).

Les Anarchistes, le second long-métrage d’Elie Wajeman, présenté cette année à la Semaine de la critique, est le film qui à ce jour s’empare le plus explicitement de cette thématique : à la différence de ceux des longs-métrages cités précédemment, ses personnages ont une conscience politique ; ils n’ont que la révolte à la bouche et des rêves d’action violente plein la tête ; ils déclament du Rimbaud et chantent La Ravachole, époque oblige, mais pourraient faire leurs les mots de NTM : "Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?". Les Anarchistes n’a toutefois rien du pamphlet antisocial ni du cours d’histoire. Dès son —superbe— générique, qui marie les portraits d’époque à la musique soul (réminiscence de L’Apollonide de Bonello ?), Elie Wajeman annonce la couleur, résolument romanesque. La bonne idée du film est d’adopter un point de vue extérieur au groupe en utilisant la structure éprouvée du "film d’infiltration" : le héros du film n’est pas l’un (ou l’une) des anarchistes, mais un policier, Jean Albertini (incandescent Tahar Rahim), infiltré sous une fausse identité, les services de la Sûreté commençant à s’intéresser de près à ces groupes terroristes. Le procédé a fait ses preuves dans d’autres milieux (combien de films sur le thème "un flic dans la Mafia" ?), tant il est riche de potentialités dramatiques. Au suspense lié à son périlleux double jeu va s’ajouter bientôt un conflit moral : présenté opportunément comme une page vierge (il est orphelin de père et de mère), ambitieux dénué de toute conscience politique, Albertini n’en est pas moins perméable aux sentiments, amicaux et amoureux, qu’il s’oblige de feindre pour s’intégrer à cette famille (celle qu’il n’a jamais eu). En se concentrant sur l’amour doublement interdit (la jeune anarchiste n’est "pas libre") que Jean éprouve pour Judith (Adèle Exarchopoulos), le fil trouve un fil narratif qui le porte jusqu’à un très beau finale.

Clandestinité oblige, le film évite les lourdeurs de la reconstitution en se cantonnant à des lieux clos, estaminets discrets ou appartements sombres (le huis-clos était déjà la caractéristique de L’Appollonide et d’Augustine) ; ses vrais décors, ce sont les "gueules" de ses acteurs, tous formidablement incarnés (Swann Arlaud, Guillaume Gouix, Mehdi Leklou en anarchistes, Cédric Kahn en inspecteur de la Sûreté), dont la mise en scène fluide d’Elie Wajeman orchestre les confrontations… À part quelques allusions à la Commune et à sa sanglante répression (plaie non cicatrisée dans le Paris de l’époque) on n’en apprendra finalement que peu sur le contexte de l’époque. Mais c’est si intelligemment fait que cela suffit à interroger la nôtre, entre ras-le-bol social, interrogations sur la légitimité de l’action violente et prémisses d’une société de surveillance (l’invention du bertillonnage)…

Les Anarchistes d’Elie Wajeman, 101 mn
Semaine de la critique

Sortie prévue le 11 novembre 2015

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.15 à 12:33 - Réagir

La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier

La Princesse de Montpensier

La Princesse de Montpensier se termine peu après le moment où commençait La Reine Margot de Patrice Chéreau (présenté au Festival de Cannes en 1994) : au massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572). Le repère est commode pour situer une époque qui se perd dans les brumes de la mémoire collective.
Mais il permet aussi et surtout de définir un programme esthétique : dans La Reine Margot Patrice Chéreau puisait aux deux sources bouillonnantes du feuilleton romantique (le roman d'Alexandre Dumas père) et du théâtre élizabéthain (Massacre à Paris de Christopher Marlowe) ; c'est à la source la plus pure du classicisme français que s'abreuve Bertrand Tavernier en adaptant une longue nouvelle de Madame de la Fayette.
Car si elle se déroule, comme La Princesse de Clèves, au siècle précédent, celui des guerres de religion, et met en scène toutes les figures historiques du temps, La Princesse de Montpensier sent fort son XVIIème classique, ses valeurs et ses préoccupations : l'analyse aprofondie du sentiment amoureux, le regard sévère porté sur les passions humaines (ambitions, rivalités), la "gloire" de l'héroïne à renoncer à son amour…
Le paradoxe est que le cinéaste et son scénariste Jean Cosmos ont cherché à "ré-historiciser" le roman, pour retrouver les "racines des sentiments (…) de la nouvelle" (extrait du dossier de presse). On ne s'en plaindra pas, c'est sans doute le meilleur du film, qui nous rappelle que Tavernier est sans conteste le réalisateur français actuel qui a su le mieux mettre en scène notre histoire : des ténèbres du Moyen-âge (La Passion Béatrice) jusqu'à celles de l'Occupation (Laissez-passer), en passant par la Régence (Que la fête commence), la Troisième république (Le Juge et l'assassin) et la guerre de 1914 (Capitaine Conan, La Vie et rien d'autre), sa filmographie propose une exploration sans pareille des passions françaises. Encore une fois, il parvient ici à rentrer de plain-pied dans l'époque, alignant les scènes comme autant de morceaux de bravoure : la négociation triviale qui préside au destin matrimonial de Marie de Mézières, la nuit de noces sous contrôle parental, le bivouac des généraux catholiques au château de Montpensier, l'entrevue avec une Catherine de Medicis versée dans l'astrologie… Les dialogues de Jean Cosmos ont le bon goût de respecter la langue classique ("Monsieur de Guise a repris feu pour moi") et l'intelligence d'éviter tout didactisme (Bertrand Tavernier appelle ça "ne pas avoir l’air de s’étonner de ce qui semble normal pour les personnages") quitte à perdre un peu le spectateur en route : ainsi Montpensier n'évoque pas "le massacre de la Saint-Barthélémy" mais "cette grande boucherie d'hérétiques".

D'où vient alors que le destin de cette Marie de Montpensier, vendue par son père, disputée entre trois hommes, trahie par son seul amour, nous aura laissé aussi froid, aussi indifférent ? Est-ce l'impuissance du couple-vedette (Mélanie Thierry-Gaspard Ulliel) à nous faire partager le feu qui brûle leurs personnages ? Est-ce la contradiction non résolue entre le temps des personnages (réhistoricisé par le film) et celui du l'écriture, qui avait poussé par exemple Christophe Honoré à situer sa Belle personne (adaptation de La Princesse de Clèves) à notre époque ? Ou bien sont-ce la "psychologie" et les valeurs des romans de Madame de Lafayette qui nous paraissent aujourd'hui aussi lointains qu'exotiques ?

La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier, Sélection Officielle
Sortie en France prévue pour la fin novembre 2010

> Ce film est disponible dans la boutique DVD

Posté par zama le 17.05.15 à 18:26 - 4 commentaires

L'Étreinte du serpent : les odyssées du chaman perdu

Le superbe film colombien de Ciro Guerra, projeté à la Quinzaine des réalisateurs, narre à quarante ans d’écart les deux odyssées sur l’Amazonie de Karamakate, un chaman amazonien, à la recherche de son Graal, la yakruna, une mystérieuse plante capable de guérir et d’apprendre à rêver.

C’est tout d’abord un captivant film d’aventures qui met face à face Karamakate, jeune chaman qui vit seul dans la jungle amazonienne et un ethnologue allemand au début du siècle (le néerlandais Jan Bijvoet, déjà vu dans Borgman et Alabama Monroe). D’abord défiant, le jeune chaman refuse d’aider l’homme blanc, saisi d’une fièvre inguérissable, que lui amène Manduca, le fidèle Indien qui l’accompagne. Il acceptera de les guider en pirogue, le long de l’Amazone, pour retrouver sa tribu perdue détentrice de la Yakruna. Au détour d’un plan, le film nous projette alors dans un autre face à face qui met aux prises le même Karamakate, quarante ans plus tard, et un jeune botaniste américain, également à la recherche de cette miraculeuse Yakruna. Mais le vieux Karamakate ne sait alors plus qui il est. Il a oublié la symbolique de son savoir, il n’est plus qu’une coquille vide, un "chullachaqui"… Le film entrelace ainsi les deux odyssées, épousant le cours sinueux de l’Amazone et du mythique anaconda, répétant les mêmes étapes tantôt burlesques, tantôt cauchemardesques et tragiques, qui évoquent à la fois les films de Werner Herzog ou le Mission de Roland Joffé (avec une puissance d’évocation bien supérieure) autant que le roman Au cœur des ténèbres de Conrad. En effet, le film se focalise sur le personnage magnifique de Karamakate, ultime mémoire d’une nature que l’homme blanc a vidée de ses habitants, massacrés, torturés ou réduits en esclavage pour exploiter l’hévéa. Fier et distant,  le personnage inonde tous les plans d’une présence magnétique, grâce à l’incarnation saisissante des acteurs Antonio Bolivar et Nilbio Torres aux corps nus, vigoureux et beaux, qui l’incarnent à quarante ans de distance : ses silences valent toutes les armes, ses rires enchantent, ses paroles sont empreintes d’une mélancolie profonde et d’une poésie amère.

Mais El Abrazo de la serpiente est aussi un film poétique, dont le noir et blanc (à l’exception d’une brève "illumination" colorée) magnifie paradoxalement la "forêt d’émeraude" amazonienne. Ce procédé, en évoquant les photographies qui trônent dans tous les musées ethnographiques du monde, rapproche bien évidemment le film d’un documentaire (à la manière de Miguel Gomes dans Tabou). Mais comme Miguel Gomes, Ciro Guerra échappe à la reconstitution, mi-Tintin mi-Lévi-Strauss, d’un monde perdue, pour infuser une merveilleuse nostalgie pétrie d’une humanité à la fois déchue et sublime, où le rêve affleure à travers un jaguar énigmatique, comme le cauchemar sous les traits de serpents avalant des serpents. L’expérience est totale si l’on prête attention aux bruissements de la nature faisant écho à ceux des langues qui s’entremêlent, quand l’Eden se mue en Babel. La beauté des paysages, les personnages complexes et touchants, le périple aventureux, la quête symbolique et la conception d’un temps cyclique font de ce film un sommet poétique et humaniste, à l’image de ce volcan au pied duquel la seconde odyssée s’achève, comme un rappel de l’arbre gigantesque incendié au pied duquel s’achève la première.

On ne saura trop conseiller ce film à des lycéens, qui étudient la figure de l’Autre, notamment en cours de Littérature et Société, puisqu’il évoque aussi bien Voltaire (à travers la rencontre avec un malheureux Indien amputé et estropié) que Montaigne et Jean de Léry, mais surtout parce qu’il nous fait entrer par le biais des sensations dans un monde, dont nous, Occidentaux, nous éloignons à grand pas, celui d’une nature lyrique et magique.

El abrazo de la serpiente de Ciro Guerra, 125 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 17.05.15 à 12:08 - Réagir

Le Labyrinthe du silence : entretien avec l'historien Guillaume Mouralis

Guillaume Mouralis est chargé de recherche au CNRS, membre de l'Institut des Sciences sociales du Politique (CNRS / Université Paris Ouest Nanterre). Ses recherches en histoire et sociologie politique portent notamment sur les sorties de guerres, épurations et procès pour crimes de masse. Il travaille actuellement à une histoire sociale du procès de Nuremberg (1945-1946). Parmi ses publications : Une épuration allemande. La RDA en procès 1949-2004, Paris, Fayard, 2008.

Giulio Ricciarelli, le réalisateur du Labyrinthe du silence, avoue sa stupéfaction quand il apprit l’histoire du procès de Francfort. Soixante-dix ans après Auschwitz, le citoyen allemand qu’il était avait du mal à imaginer que son pays était passé par une longue phase de déni des crimes du nazisme. Afin de mieux comprendre ce moment-clé de l’histoire de l’Allemagne, l’historien Guillaume Mouralis nous aide à replacer le procès de Francfort dans le contexte de l’après-guerre, et ainsi à saisir son importance historique.

Cet entretien est extrait du troisième numéro de Lumières sur, le magazine papier de Zérodeconduite.

LUMIÈRES SUR – Comment résumer l’importance du procès de Francfort en 1963, dont la préparation est relatée par le film Le Labyrinthe du silence ?

GUILLAUME MOURALIS – Ce procès est le plus important des trois procès impliquant des employés du camp d’Auschwitz qui se sont déroulés à Francfort dans les années 60. Il a duré de décembre 1963 à août 1965, soit pendant presque deux ans. Parmi les accusés figure notamment Robert Mulka, l’adjoint du dernier commandant d’Auschwitz. Le procès de Francfort est décisif dans l’histoire de la mémoire du nazisme en Allemagne. Le camp d’Auschwitz est alors apparu comme l’un des principaux centres de mise à mort pendant la guerre.

LS – Dans quel contexte s’inscrit-il ?

GM – Il intervient deux ans après le procès d’Eichmann à Jérusalem, qui a fait connaître le camp d’extermination d’Auschwitz, devenu depuis le symbole du génocide des juifs. Il s’ouvre 20 ans après les grands procès de Nuremberg (1945) et de Tokyo (1946). Deux procès contre la direction du camp d’Auschwitz avaient également eu lieu en Pologne à la fin des années 40 (Procès de Cracovie).

LS – Au cours des années 50, le Bundestag (parlement allemand) avait pourtant abrogé tous les décrets édités par les puissances alliées, et abandonné les poursuites pour les crimes commis sous le nazisme.

GM – En 1949, lors de la création de la République fédérale d’Allemagne (RFA), la politique du chancelier Konrad Adenauer repose sur la réintégration massive des Allemands ayant fait l’objet de procédures d’épuration, et sur l’oubli de la période du nazisme. De 1952 à 1958, la justice ouest-allemande condamne seulement quelques dizaines de personnes pour assassinats commis sous le IIIe Reich. Le tournant s’amorce à la fin des années 50. Le procès d’Ulm en 1958, contre des officiers SS ayant appartenu aux Einzatsgruppen, a un important écho médiatique. L’opinion publique réalise qu’une grande partie des crimes nazis demeurent impunis, notamment ceux qui ont été perpétrés en dehors du territoire allemand. Mais la guerre froide rend difficile la coopération judiciaire avec les pays de l’Est, où des massacres à grande échelle ont été perpétrés pendant l’occupation nazie. En octobre 1958, les autorités allemandes décident alors de créer une agence fédérale chargée d’enquêter sur les crimes nazis commis en dehors des frontières de la RFA. Cette institution, basée à Ludwigsburg, joue un rôle essentiel dans la multiplication des enquêtes et procès pour crimes nazis, à partir des années soixante. Sa mission consistait à mener des enquêtes préliminaires, et si les preuves étaient suffisantes, à transmettre les dossiers au Parquet pour l’ouverture de procédures. La Zentrale Stelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklärung nationalsozialistischer Verbrechen de Ludwigsburg est en partie à l’origine du procès de Francfort, tout comme le procureur général de la région de Hesse, Fritz Bauer, un des personnages du film.

LS – Fritz Bauer avait lui-même été arrêté en mai 1933 par la Gestapo en raison de ses origines juives et de son adhésion au parti social-démocrate…

GM – Après s’être exilé au Danemark puis en Suède, il rentre en Allemagne en 1949 suite à la fondation de la RFA et participe à la reconstruction du système judiciaire. En 1956, il est nommé procureur général du Land de Hesse à Francfort, et redouble d’efforts pour obtenir justice et compensation pour les victimes du régime nazi. En 1959, grâce à ses efforts, la Cour fédérale de justice déclare compétent le tribunal régional de Francfort pour toutes les poursuites visant des employés du camp d’Auschwitz. Les pré-enquêtes de Ludwigsburg et les investigations conduites par le Parquet de Francfort suite à des plaintes déposées par des survivants du camp aboutiront au procès dit « d’Auschwitz », qui s’ouvre à Francfort en 1963. Dans un entretien, le procureur Gerard Wiese, l’un des collaborateurs de Fritz Bauer, qui a d’ailleurs inspiré le personnage principal du film, souligne que ce dernier accordait une grande importance à ce que les différentes fonctions hiérarchiques au sein du camp soient représentées parmi les 22 accusés : des membres de la direction du camp, des médecins, pharmaciens et infirmiers, des gardes, un chef de bloc, et un kapoqui s’était montré particulièrement cruel avec les détenus. Bauer redoutait que la procédure n’aboutisse à des procès séparés suivant les fonctions hiérarchiques exercées, ce qui n’aurait pas permis de comprendre et juger le système concentrationnaire dans son unité.

LS – Le Labyrinthe du silence montre les difficultés auxquelles se heurtent les procureurs…

GM – Les anciens nazis avaient été massivement réintégrés dans la fonction publique, notamment dans la justice, ce qui entravait les poursuites. Cependant, depuis les années 50, la RFA est sous la pression des anciennes puissances d’occupation (Américains, Britanniques et Français), qui lui demandent des comptes sur les poursuites à l’encontre des criminels de guerre. C’est pour cette raison que les autorités ouest-allemandes créent la Zentrale Stelle de Ludwigsburg et qu’en 1965 le Bundestag prolonge le délai de prescription des assassinats perpétrés sous le nazisme. Car, au moment où s’achève le procès d’Auschwitz à Francfort, la plupart de ceux-ci sont prescrits selon le droit allemand.

LS – Quelles ont été les répercussions de ces procès en Allemagne de l’Ouest ?

GM – Les grands médias allemands couvrent très largement ces procès, celui d’Ulm en 1958 puis ceux de Francfort, de 1963 à 1968. L’opinion publique est bousculée. Le terme « Vergangenheitsbewältigung », qui signifie à la fois la « gestion » et la « maîtrise » du passé, apparaît alors. Il est omniprésent dans la presse et dans la société au cours des années soixante. Il sous-entend une sorte de devoir moral de tout pays démocratique, qui doit assumer son passé plutôt que de le mettre à distance.

LS – Le film montre néanmoins que la majorité de la population, est, de prime abord en tout cas, hostile à ces procès.

GM – Il ne faut pas oublier qu’à la fin de la guerre, on estime à 7,5 millions le nombre de membres du Parti nazi. L’adhésion au nazisme était massive pendant le IIIe Reich, elle a imprégné la société allemande. Des années après la guerre, de nombreux Allemands se sentent proches des accusés et estiment que tout n’est pas à jeter dans le nazisme. Cependant, cette opinion ne peut s’exprimer publiquement. Il y a donc un décalage entre l’opinion publique, démocratique et éclairée, telle qu’elle s’exprime dans les médias, et ce que le philosophe allemand Theodor W. Adorno appelle alors « l’opinion non-publique », qui ne s’exprime pas publiquement et demeure liée au passé nazi.

LS – La clémence des peines prononcées a fait débat.

GM – On peut effectivement être critique sur la légèreté des peines prononcées, mais force est de reconnaître qu’il y a eu un nombre très important de procès. De 1949, date de la création de la République fédérale, jusqu’en 2009, plus de 106 500 personnes ont fait l’objet d’enquêtes judiciaires pour crimes commis sous le nazisme, et plus de 6 500 ont été condamnées. À l’issue du procès de Francfort, sur les 22 accusés, six seulement ont été condamnés à la prison à perpétuité, la peine de mort n’existant pas en Allemagne. Trois accusés ont été acquittés. Des responsables « bureaucratiques » du génocide ont été légèrement condamnés, voire pas du tout. Il est intéressant de rappeler que les peines requises contre des dirigeants et des agents du régime est-allemand après la réunification allemande ont été particulièrement sévères. Même si les crimes n’étaient pas comparables à ceux perpétrés à Auschwitz, les magistrats ouest-allemands ont prétendu ne pas vouloir « reproduire les erreurs » des procès de criminels nazis. Les crimes de bureau commis par des cadres de la RDA ont, par exemple, été bien plus sévèrement sanctionnés.

LS – Comment Le Labyrinthe du silence a-t-il été accueilli à sa sortie en Allemagne en novembre 2014 ?

GM – Il a été salué unanimement par la presse. Le passé nazi est évoqué sans difficulté aujourd’hui et les artistes s’en sont emparés depuis longtemps à l’instar de la pièce L’Instruction, écrite par Peter Weiss en 1965, jouée régulièrement dans les théâtres allemands. L’auteur s’inspire du procès d’Auschwitz auquel il a assisté. Il y décrit le chemin des victimes, de la rampe d’arrivée à Auschwitz jusqu’au four crématoire. Le roman de Bernhard Schlink, Le Liseur, histoire d’un jeune garçon amoureux d’une femme plus âgée qui s’avère être une employée du camp d’Auschwitz, s’inspire également du procès de Francfort. Les mentalités ont beaucoup évolué. La société allemande a finalement connu trois ruptures : celle des années 50, celle de mai 1968 où les étudiants mettent en cause leurs propres parents pour leur implication dans le régime nazi et enfin celle qui se produit au tournant des années 80-90, où l’on assiste à un véritable changement générationnel. La génération qui a vécu la guerre prend sa retraite et ceux qui accèdent aux fonctions, nés pendant ou après la guerre, sont prompts à mettre en cause les générations précédentes de manière très nette. On assiste même à une sorte d’acharnement tardif contre les criminels nazis puisqu’aujourd’hui encore, en février 2015, une poignée d’employés des camps d’Auschwitz et de Majdanek – des vieillards pour la plupart – font l’objet de poursuites judiciaires.

Propos recueillis par Magali Bourrel

Le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/lelabyrinthedusilence 

[Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli. 2015. Durée : 123min. Distribution : Sophie Dulac. Sortie le 29 avril 2015]

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 29.04.15 à 10:26 - Réagir

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