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Pride : united we fight

Pride

Le film de Matthew Warchus a d?clench? des tonnerres d'applaudissements dans une salle de la Quinzaine des R?alisateurs exceptionnellement remplie de groupes scolaires. Ce v?ritable "feel good movie" relate l'histoire vraie du soutien apport? ? la grande gr?ve des mineurs de 1984 par un groupe d'homosexuels et homosexuelles londoniens. La "Pride" du titre c'est bien s?r la ou les fiert?(s) homosexuelle(s) (le film s'ouvre et se referme sur un d?fil? de la Gay Pride) ; c'est aussi celle, mal plac?e, de mineurs qui eurent du mal ? accepter, par conservatisme ou peur du qu'en-dira-t-on (la presse de droite eut beau jeu de d?noncer dans cette alliance le sympt?me de la d?cadence de la soci?t? anglaise), de voir leur lutte associ?e de pr?s ou de loin aux homosexuels.

Les militants gay avaient eu l'intuition d'une possible "convergence des luttes" contre la brutale r?volution n?o-conservatrice de Margaret Thatcher. Quelques ann?es plus tard, et sous l'influence des syndicats de mineurs reconnaissants, le Labor Party inscrira dans sa plateforme de gouvernement les principales revendications des organisations gay et lesbiennes… Le film se place dans cet entre-deux, faisant du choc des cultures entre de rustiques mineurs gallois et de flamboyants gays londoniens un ressort in?puisable de com?die. Dans la grande tradition des com?dies sociales anglaises (Les Virtuoses, The Full Monty, et plus r?cemment We want sex equality), Matthew Warchus croque toute une s?rie de personnages hauts en couleur, camp?s par une troupe d'acteurs au diapason (on reconna?t les grands Bill Nighy et Imelda Staunton ou Dominic West, le Mac Nulty de The Wire) et servis par des dialogues truculents.

Puisant avec bonheur dans la musique anglaise de l'?poque (The Smiths, Bronski beat, Boy George) mais aussi les classiques disco des clubs gay, le film est men? tambour battant, m?me s'il laisse parfois la finesse au bord du chemin. On n'?chappe ainsi ? aucun des passages oblig?s sur le sujet : la confrontation entre jeunes "tantes" et vieilles mamies, la difficile sortie du placard de jeune homosexuel, la confrontation douloureuse avec la famille… Mais dans cette atmosph?re d'euphorie, l'apparition du SIDA apporte une touche plus am?re : un autre combat, bien plus redoutable, s'annonce pour les gays.

Propre ? conqu?rir un public adolescent, Pride est ? conseiller vivement aux professeurs d'anglais. Il permettra d'aborder sous un angle original une p?riode-cl? de l'histoire britannique r?cente, tout en distillant un discours bienvenu sur la tol?rance et l'acceptation de l'autre.

Pride de Matthew Warchus, Dur?e : 117 mn
Quinzaine des R?alisateurs

Posté dans Festival de Cannes par zama le 24.05.14 à 17:29 - Réagir

The Homesman : ce pays n'est pas pour les jeunes femmes

The Homesman

"No country for young women", ce pays n'est pas pour les jeunes femmes, semble nous dire Tommy Lee Jones, pour paraphraser le titre du roman de Cormac Mc Carthy (et de son adaptation par les fr?re Coen). En racontant le p?riple de Mary Bee Cudy (Hillary Swank) et George Briggs (T. L. Jones), convoyant vers une institution de charit? de l'Est trois jeunes ?pouses rendues folles par la duret? de la vie dans les "Territoires" (ces ?tendues d?peupl?es ne sont alors pas des ?tats ? part enti?re), l'acteur et r?alisateur (Trois enterrements) livre un western f?ministe, qui montre le lourd tribut pay? par les femmes ? la "conqu?te de l'Ouest".

A rebours du chemin glorieux des pionners, tant c?l?br? par le cin?ma am?ricain, le nouveau film de Tommy Lee Jones voyage d'Ouest en Est, des ?tendues sauvages ? la civilisation. La narration de la premi?re partie est brouillonne (le spectateur m?lange les histoires des trois ali?n?es, se perd entre pass? et pr?sent, entre r?el et imaginaire), l'opposition entre Tommy Lee Jones et Hillary Swank a un air de d?j? vu (le "couple" du True grit des fr?res Coen avait plus de chien), tout comme les p?rip?ties du voyage (la rencontre avec les Indiens ou celle avec un inconnu malfaisant). Mais en insistant sur la concr?tude des ?l?ments (la neige, omnipr?sente), la s?v?rit? des paysages des grandes plaines, la litanie des besoins essentiels (boire, manger, uriner, dormir, avoir chaud…), le film affiche une modestie qui finit par devenir attachante… avant de nous cueillir par un rebondissement qui nappe sa derni?re partie d'une belle et grave m?lancolie…

The Homesman de Tommy Lee Jones, Dur?e : 122 mn
S?lection officielle, en comp?tition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 22.05.14 à 15:06 - Réagir

National Gallery : l'?cole du regard

National Gallery

Fid?le ? la m?thode du documentariste, le dernier film de Frederick Wiseman, National Gallery nous immerge dans le c?l?bre mus?e londonien au fil d’un marathon de pr?s de trois heures de projection. Qu’a donc de si passionnant un mus?e (ce mus?e ?) qu’on puisse y suivre ses diff?rents acteurs et usagers, de l’agent de service jusqu'? l'?quipe de direction, en passant par le restaurateur de toile, les conf?renciers, jusqu'au public, celui qui fait la queue dehors, celui qui s’endort dedans, jusqu'? ces toiles enfin autant regard?es qu’elles nous regardent ? Tout ou presque, puisqu’avec ce film Frederick Wiseman nous emm?ne ? l’?cole du regard.

L’?cole du regard nous apprend ? l’?vidence ?… regarder les tableaux, mais les mani?res de faire sont fort diverses. Sans commentaire, en laissant au spectateur la libert? de construire sa r?flexion par la comparaison des diff?rentes s?quences, le film pr?sente un large ?ventail de ces discours sur les œuvres… Au fur et ? mesure, nous nous apercevons que la seule parole audible, compr?hensible, accessible, est celle des conf?renciers qui se mettent ? la port?e du public, qu’il soit scolaire ou pas, jeune ou moins jeune. Attirant l’attention sur un d?tail, un geste qui rappelle la mani?re dont on tient aujourd'hui un t?l?phone portable, le regard ambivalent, entre tendresse et distance (celui de la Dalila de Rubens), propre ? une espionne, un crucifix cach? qui dialogue avec le cr?ne anamorphos? chez Holbein, un tableau cach? dans un autre chez Rembrandt, ces conf?renciers conduisent une p?dagogie du regard aussi passionnante que rassurante. En effet, ils ne cessent de r?p?ter que si des ?l?ments de compr?hension nous ?chappent, ils pouvaient ?chapper aux peintres eux-m?mes.

Ces s?quences contrastent avec celles mettant en sc?ne des experts qui sont pas en contact direct avec le public : le commissaire de l'exposition sur L?onard de Vinci interview? par un journaliste, dont le discours confus s'ach?ve sur une tautologie (cette exposition est singuli?re parce que… Vinci est singulier), le pr?sentateur d'une chronique t?l?visuelle dont Wiseman nous montre qu'il parle de ce qu'il n'a pas vraiment compris, enfin des critiques qui dissertent sur une toile de Watteau. L’un affirme que Watteau connaissait merveilleusement la musique pour avoir peint les gestes des musiciens avec tant de gr?ce, l’autre le contredit en pr?tendant avoir la preuve que la partition sur le tableau ne correspond ? rien, un troisi?me temp?re la discussion en affirmant que Watteau connaissait la musique mais n’?tait pas musicien. Chacun tire la couverture de l’expertise ? soi, et tous finissent par se mettre d’accord pour dire qu'il y a l? un point ? ?claircir. Le spectateur ne peut en tirer qu’une seule conclusion, les plus aptes ? parler d’une œuvre sont ceux qui se situent dans la proximit? avec le public, qui se battent pour int?resser des scolaires ? l’histoire de Mo?se, pour faire partager ? des malvoyants la beaut? d'un Pissaro nocturne… Le film s’ach?ve d’ailleurs sur le dialogue avec les arts, par le biais d’un po?me lu et d’une danse sur Diane et Callisto et Diane et Act?on du Titien, qui exposent une autre mat?rialit?, font chanter et danser en trois dimensions les motifs de la toile.

Si le conseil d’administration que Wiseman nous montre longuement peut sembler ?tranger ? ces le?ons, le documentariste parvient ? nous faire comprendre qu’au contraire il y touche de fort pr?s. Le d?bat est bien celui du rapport au public : quand les uns veulent rapprocher l’institution de ses usagers, les autres entendent pr?server son exigence. Et c’est bien le probl?me des mus?es aujourd'hui que de toucher un public populaire, que d’abolir la distance culturelle entre le spectateur contemporain d'un c?t?, des toiles devenues illisibles au fil du temps et une institution intimidante de l'autre. Les plans faisant d?filer un public assoupi, ?coutant sa musique, s’embrassant, montrent que si le mus?e est un lieu de vie (l'entr?e ? la National Gallery est libre et gratuite), cela n'emp?che pas les toiles de dormir dans leur coin, comme le sugg?rent ces portraits qu'? la fin du film Wiseman fait d?filer, et qui nous d?fient de mani?re fantastique. Comment faire vivre l’art d?s lors ? Par un tout un travail de restauration m?ticuleux et chirurgical, par la r?novation de cadres magnifiques, par une r?flexion sur la sc?nographie et la lumi?re ?galement : une s?quence consacr?e au Samson et Dalila de Rubens montre que son emplacement, en haut de la chemin?e monumentale du salon d’un bougmestre, avait toute son importance ; le tableau s’anime tout ? coup, la chandelle vacille et on comprend ce que doit le cin?ma ? la peinture.

Mais c’est surtout sur la p?dagogie que le film insiste pour promouvoir ces "r?surrections", ainsi de l’initiation au dessin de nu… Un participant de l'atelier regrette de ne pas avoir assist? ? des s?ances avec des mod?les vivants dans sa jeunesse, car cela aurait chang? sa repr?sentation du corps, et l'on comprend que se frotter ? l’art peut changer le cours d’une vie. Magie d'un festival et de ses t?lescopages, le film fait ainsi ?cho, non seulement ?videmment au Turner de Mike Leigh, pr?sent? en comp?tition officielle, mais aussi, de mani?re plus inattendue, ? Bande de filles : les nymphes du Titien exhibant le ventre fautif de Callisto devant Diane ne manquent pas d’?voquer les sous-v?tements arrach?s des vaincues des combats du film de C?line Sciamma. On sait gr? ? la profondeur du documentaire de Frederick Wiseman de nous avoir fait penser ? cela.

National Gallery de Frederick Wiseman,? Dur?e : 180 mn
Quinzaine des R?alisateurs

Posté dans Dans les salles par comtessa le 21.05.14 à 20:53 - Réagir

Mr Turner : portrait de l'artiste en vieil homme

Mr Turner

Nul n'est un grand homme pour sa bonne, semble nous dire Mike Leigh dans ce biopic qui s'attache aux derni?res ann?es de la vie du grand peintre anglais Joseph Mallord William Turner (1775-1851). Travailleur acharn?, obs?d? par son art, Turner n'a tout au long du film pas un regard pour sa servante, "cœur simple" ? la Flaubert, m?me quand il assouvit sur elle de brusques pulsions sexuelles. Port? tout au long des 2 h 30 de film par un Timothy Spall tout en grimaces et grognements, le portrait est toutefois plus nuanc? et complexe que cela : concubin d?missionnaire (pour sa premi?re compagne), p?re et grand-p?re d?natur?, Turner est en m?me temps d?peint en fils aimant (son p?re barbier ?tait devenu son assistant), capable d'empathie envers un coll?gue imp?cunieux ou un vieil homme…

Tout biopic de peintre par un cin?aste pose invariablement deux questions : celle de l'autoportrait et celle de la confrontation du cin?ma ? l'art pictural. Il est difficile de r?pondre ? la premi?re question tant Mike Leigh est un r?alisateur secret sur ses intentions, mais il est ?vident que Mr Turner est un film r?flexif (comme Topsy-Turvy en son temps — 1999 — qui racontait la relation entre les ma?tres de l'op?rette Gilbert et Sullivan), qui interroge la position morale de l'artiste dans la soci?t?. Quant ? la confrontation entre peinture et cin?ma, le film est d'une grande — mais sobre — beaut? plastique, tirant parti de la lumi?re du Sud de l'Angleterre dans sa description d'un XIX?me si?cle pr?-industriel, ou "anti-dickensien" comme le d?finit le chef-op?rateur du film. Mr Turner s'inscrit ainsi dans la lign?e de Barry Lyndon de Stanley Kubrick ou Tess de Roman Polanski (dont la version restaur?e avait ?t? pr?sent?e il y a trois an ? Cannes) autres chefs d'œuvre ayant puis? leur inspiration visuelle dans la peinture anglaise.

Mais le grand int?r?t du film est la topographie riche et pr?cise qu'il dresse du "champ" (au sens bourdieusien du terme) de la peinture anglaise au milieu du XIX?me si?cle : structuration d'un go?t "officiel" par la Royal Academy of arts (fond?e en 1768) et son exposition annuelle (?quivalent du fameux "Salon" fran?ais), rivalit?s entre peintres (dont celle entre Constable et Turner), passage du m?c?nat traditionnel (l'aristocrate du d?but du film qui entretient un ar?opage de peintres dans son ch?teau) ? un v?ritable march? de l'art (le capitaine d'industrie Gillot — auto-d?fini comme un "self made man" —, qui ? la fin du film propose ? Turner de lui acheter l'ensemble de ses toiles). A cet ?gard, Turner est un sujet passionnant car il occupe une place charni?re : ? la fois peintre "officiel" (il entre ? l'Acad?mie tr?s jeune) p?tri de culture classique, et exp?rimentateur, pr?curseur de l'impressionnisme voire de l'abstraction lyrique…

Par l'ampleur et la richesse de sa vision, le film invite donc ? consid?rer l'œuvre de Turner non seulement comme l'expression d'une personnalit? unique, mais comme un "fait social total", comme y invitait Bourdieu analysant la peinture de Manet (voir le r?cent Manet, une r?volution symbolique. Cours au Coll?ge de France (1998-2000)). A ce titre il peut ?tre utilis? de mani?re fructueuse, pour ceux que ne d?couragera pas sa longueur, en Histoire des Arts et en Anglais au Lyc?e.

Mr Turner de Mike Leigh, Royaume-Uni, Dur?e : 149 mn
S?lection Officielle, en Comp?tition

Pour aller plus loin
> Turner ? la National Gallery
> Turner par le site du Grand Palais (avec un dossier p?dagogique)

Posté dans Festival de Cannes par zama le 16.05.14 à 17:54 - Réagir

L'Esprit de 45 : entretien avec l'historienne Clarisse Berthezène

Il n'aura échappé à personne que la sortie française de L'Esprit de 45, ode aux profondes réformes sociales menées dans l'immédiate après-guerre en Grande-Bretagne, a lieu quelques semaines seulement après les funérailles de la femme politique qui a le plus férocement combattu ces réformes (Margaret Thatcher, Premier ministre de 1979 à 1990). La coincidence est évidemment totalement fortuite, l'ex-première dame ayant cessé depuis quelques années d'obséder le cinéma anglais. En revanche, il est difficile de ne pas relier le retour de Ken Loach au cinéma documentaire à la profonde crise économique, sociale et politique qui secoue toute l'Europe ou presque, et semble le prélude à de nouveaux glissements vers un libéralisme dérégulé…
Outil de résistance intellectuelle et de mobilisation, L'Esprit de 45 montre qu'au moment-même où le pays se relevait à peine des cendres de la guerre, un autre projet de société fut possible, basée sur les valeurs de la solidarité, du collectif, de fraternité, des valeurs qu'on n'avait alors pas peur d'appeler "socialistes". Nourri de très nombreux documents d'archive entrelacés de témoignages, drôles ou émouvants, de contemporains, le documentaire de Ken Loach retrace l'histoire de ce moment particulier, et la manière dont s'est cristallisé cet aspiration progressiste, dont le cinéaste aimerait ranimer la flamme pour inspirer les luttes futures.
On pourra reprocher au film un certain manichéisme, accentué par l'ellipse brutale qui nous fait passer sans transition du "consensus de l'après-guerre" à la période honnie du thatchérisme… Ken Loach s'en explique dans ce débat retranscrit par le site Rue89.fr, rappelant n'avoir pas voulu faire œuvre d'historien. Nous nous sommes donc tournés vers une historienne, Clarisse Berthezène*, pour compléter et enrichir la lecture de ce film dont l'étude paraît particulièrement pertinente en classe d'Anglais (pour l'histoire de la Grande-Bretagne au XXème siècle, notamment sous l'angle du progrès social).

Pourriez-vous nous décrire le contexte politique de la Grande-Bretagne en 1945, période qu'a choisi d'aborder Ken Loach dans son documentaire L'Esprit de 45 ?

Clarisse Berthezène : Pour cela le mieux est de remonter au début du XXème siècle. Au pouvoir de 1906 à 1914, le parti libéral met en œuvre des réformes sociales, qui, à cette époque, sont pionnières en Europe. Parmi celles-ci, il y a un système de retraite pour les plus de 70 ans, entièrement financé par les impôts, une charte des enfants (Children Act), et, à partir de 1911, le premier système d'assurance nationale, co-financé par l'Etat, les employeurs et les employés. Cet élan réformateur s'est donc mis en place avant la Première Guerre mondiale avec ce que l'on a appelé le budget du peuple (People's Budget) présenté au parlement par le ministre des finances libéral David Lloyd George, et voté en 1910. C'est le premier budget de l'histoire britannique qui exprimait clairement son intention de redistribuer les richesses. Lloyd George parlait à l'époque d'une "guerre contre la pauvreté". La sécurité sociale et les retraites deviennent des droits universels, ce qui n'a plus rien à voir avec la charité du 19ème siècle. La charité, telle qu'elle était conçue était humiliante. Ces nouvelles réformes mettent l'accent sur le droit à ces avantages. On change déjà, dans ces années-là, de vocabulaire et de manière de réfléchir.

Pourtant, comme le montrent les images d'archives dans le documentaire de Ken Loach, l'entre-deux guerres est marqué par une profonde misère ?

C. B. : La Première Guerre mondiale accouche d'une période très conservatrice en Grande-Bretagne. Le parti conservateur domine la vie politique de l'entre-deux-guerres (il est au pouvoir seul ou dans des coalitions jusqu'en 1945, sauf en 1924 et en 1929-31). Le parti libéral s'est effondré et le parti travailliste, créé en 1906 (alors que les partis libéral et conservateur existent depuis 1830-50) émerge tout juste. Les travaillistes sont brièvement au pouvoir en 1924 et ils n'ont pas la possibilité et n'osent pas engager de grandes réformes. Or, même avant la crise de 1929, la Grande-Bretagne traverse une période de récession, avec un chômage très fort. En 1926, une grève générale lancée par les syndicats de mineurs oppose le monde ouvrier au patronat et au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. On compare souvent cette grève à celles de 1984 sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Ce sont deux moments historiques au cours desquels les conservateurs au pouvoir "cassent" les grévistes (le parti conservateur fait passer une loi contre les syndicats en 1927). Le souffle des réformes sociales d'avant-guerre est donc perdu. C'est surtout une période de chômage avec cette particularité qu'en Grande-Bretagne, la crise économique touche surtout les régions du nord de l'Angleterre, le sud de l'Ecosse et le Pays de Galles, là où les industries du charbon, du textile et de la sidérurgie sont en déclin. Certaines villes souffrent d'un taux de chômage de 70% pendant que d'autres connaissent un véritable essor économique et une situation de plein-emploi : les industries du nylon et de l'automobile émergent à cette époque dans les Midlands.

Quelles sont ces villes du centre de l'Angleterre ?

C. B. : Birmingham, Nottingham, St Albans ou Coventry... Dans le film, on voit des images de la Jarrow Crusade de 1936, une grande marche contre la pauvreté et le chômage. Elle part de Jarrow, ville sinistrée du Nord-Est, et aboutit à Londres. Les mineurs traversent notamment St Albans, une ville alors très prospère dont les habitants sont stupéfaits de découvrir ces sans-emplois qui manifestent. Cela explique pourquoi le parti conservateur peut ignorer la question du chômage à ce moment-là : même s'il existe de nombreux chômeurs de longue durée (vingt ans) pour de nombreux britanniques, c'est une période de prospérité car les salaires réels augmentent. Il y a néanmoins pendant toute la période un minimum d'un million de chômeurs (the intractable million) avec un pic de 22 % en 1932. Le pays ne s'embrase pas, alors que partout sur le continent, des partis extrêmes gagnent du terrain, à gauche comme à droite.

Est-ce la Seconde Guerre mondiale qui fait naître cet esprit collectif dont parle Ken Loach parmi les Britanniques ?

C.B. : La spécificité de la Seconde Guerre mondiale est effectivement d'être une "guerre pour le peuple" (People's War). On ne se bat plus pour le roi (for King and Country), comme lors de la Première Guerre mondiale, on se bat pour une société plus égalitaire. Tout le monde doit faire des sacrifices. On a beaucoup parlé d'une culture de gauche (a labour culture) qui se serait développée pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre ayant favorisé les idées de solidarité, d'égalité, de sacrifice. Mais cela vient aussi du fait que les travaillistes s'occupaient de toute la vie intérieure du pays, et que la population a vu les fruits de cette politique. Le gouvernement d'union nationale était certes dirigé par un conservateur, le premier ministre Winston Churchill, mais il avait laissé de nombreux ministères aux travaillistes, notamment tous ceux qui régissaient la vie intérieure du pays. L'économiste libéral John Maynard Keynes conseillait, dès les années 20-30, de combattre le chômage par le service public et une politique de grands travaux de l'état. Il pensait qu'il faudrait une guerre pour que ses théories soient appliquées : c'est exactement ce qui s'est passé. En période de guerre l'État contrôle tout (contrats, salaires...) puisqu'il est en charge de l'économie. Les bases de l'État-providence existent déjà. Ainsi, quand des élections générales sont organisées en 1945, c'est le travailliste Clement Attlee qui est élu, avec une large majorité, alors que Churchill pensait gagner haut la main. Pour la première fois depuis sa création en 1906, le Parti travailliste obtient les pleins pouvoirs. Attlee va mettre en œuvre toutes les grandes réformes sociales, comme le raconte le film.

Les conservateurs ont-ils tenté par la suite de remettre en cause la politique de l'État-providence des travaillistes ?

C. B. : Les conservateurs trouvent en effet que Clement Attlee va trop loin. Churchill ne comprend pas pourquoi, par exemple, on donne autant de droits aux riches, qui peuvent payer eux-mêmes. Il trouve la dimension universelle du système coûteuse et incohérente.

Peut-on établir un lien entre la naissance du NHS (National Health Service) et la création de la Sécurité sociale en France en 1945 par le ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat ?

C. B. : Je ne pense pas. L'État-providence de Clément Attlee s'inspire du début du siècle et des libéraux. C'est l'influence libérale britannique (Beveridge, Keynes, Lloyd George) qui est à l'origine du service de santé national. Leur modèle est plutôt l'Allemagne de Bismarck. De plus, la France est vu comme le pays qui s'est écroulé dès le début de la guerre. Il me semble qu'on peut expliquer la montée du fascisme en Europe par l'inimitié entre la France et la Grande-Bretagne. Ces deux pays se considèrent comme ennemis au moment où ils devraient, au contraire, se serrer les coudes. L'ennemi juré de la Grande-Bretagne, que ce soit en 1914 ou pendant l'entre-deux guerres, est la France, pas l'Allemagne.

Après avoir retracé l'ensemble des réformes sociales de l'après-guerre, le documentaire de Ken Loach passe directement à l'élection de Margaret Thatcher en 1979, qui va détricoter l'ensemble des acquis sociaux. Que s'est-il passé entre la fin des années cinquante et la fin des années soixante-dix ?

C. B. : Les historiens ont parlé d'un "consensus de l'après-guerre" pour qualifier la période du rapport Beveridge (1942-44) et de l'État-providence de Clement Attlee (1945-51). Après le mandat d'Attlee, les conservateurs reviennent au pouvoir (Churchill est réélu en 1951). Les conservateurs savent qu'ils ne peuvent pas s'attaquer au modèle de l'État-providence, très populaire au sein de la population. Mais dès 1959, le parti conservateur d'Harold Macmillan offre la possibilité à ceux qui le souhaitent de sortir (opt out) du système proposé par l'Etat Providence, pour prendre une assurance privée ou inscrire leurs enfants dans une école privée. Un système parallèle privé se met en place, et il a toujours existé depuis.

Quelles sont les circonstances de la victoire de Thatcher en 1979 ?

C. B. : Margaret Thatcher n'émerge pas de nulle part. Elle est issue d'un mouvement de mécontentement qui apparaît très tôt au sein du parti conservateur. Mais elle ne gagne pas les élections avec une très grande majorité. Elle est surtout élue parce que le Parti travailliste, qui représente historiquement les syndicats, ne les contrôle plus : les grèves ont pris une telle ampleur que le pays est entièrement bloqué, c'est la période que l'on a appelé "l'Hiver du mécontentement" (The Winter of discontent). C'est donc, dans un premier temps, plutôt un vote de protestation qu'une véritable adhésion aux thèses de Margaret Thatcher.

Quel est l'électorat de Margaret Thatcher ?

C. B. : Thatcher est le fruit d'un élan de contestation parmi les classes moyennes. On a parlé de "révolte des classes moyennes". En caricaturant un peu, on peut dire que celles-ci ne se sentaient représentées ni par le Parti travailliste, porte-voix de la classe ouvrière, ni par le Parti conservateur, figure de l'aristocratie et du capital. Plusieurs commentateurs anglais ont fait un parallèle avec le poujadisme en France. Thatcher jouait de cette attirance qu'elle exerçait sur les petits commerçants, on la présentait souvent selon la formule désormais célèbre de Giscard D'Estaing comme "la fille d'épicier". Elle a repris cette image à son compte, elle disait : "La middle class c'est moi". Quand Thatcher est élue à la tête du parti conservateur en 1975, elle a beaucoup d'opposants au sein même du parti. En ce sens, son élection correspond à certaine révolution au sein du Parti conservateur.

Dans le documentaire, une infirmière dit : ''Thatcher est arrivée et soudain le maître-mot était l'individualisme''.

C. B. : Pour Margaret Thatcher, il faut remettre les libertés de l'individu (dont la liberté d'entreprendre) au coeur de la politique. La dignité de l'individu réside dans son indépendance, or l'État-providence a créé selon une "culture de la dépendance". Thatcher propose de revenir à un libéralisme orthodoxe, elle reprend les valeurs dites victoriennes : le dur labeur, l'honnêteté et l'épargne.

On a pu voir combien ses funérailles ont divisé la Grande-Bretagne.

C. B. : C'est effectivement frappant : d'un côté elle a eu des funérailles nationales en présence de la reine, ce qui est exceptionnel et excessif ; de l'autre côté, de nombreuses manifestations spontanées ont éclaté pour fôter la mort de la "méchante sorcière". Il est difficile de trouver des analyses équilibrées de son bilan. Le film de Ken Loach n'échappe pas à la règle, il est évidemment partisan, ce qui n'est pas surprenant quand on connaît son engagement politique.

Parmi ceux que Margaret Thatcher a traumatisés, on se souvient des mineurs si durement réprimées en 1984.

C. B. : Il est important de montrer ces images, car elles ont été censurées à l'époque. Elles sont d'une violence absolue : c'est l'armée qui est envoyée contre les mineurs. Le paradoxe est que Thatcher met en place un état autoritaire au moment même où elle parle de libertés. Thatcher disait : "Vous me parlez des chômeurs dans ce pays, vous me parlez des 10-15%, mais jamais vous ne me parlez des 85-90%, des gens qui sont employés et qui gagnent bien leur vie. Regardez ailleurs, et vous verrez que le pays n'a jamais aussi bien fonctionné." Il était sans doute nécessaire de fermer les mines, qui étaient déficitaires, mais le gouvernement Thatcher l'a fait sans aucune pédagogie et avec une grande brutalité, sans se soucier de ce qu'il adviendrait de ces mineurs et de leur famille et sans offir de possible reconversion. Même si beaucoup de conservateurs ont été soulagés qu'elle fasse le "sale boulot", ce n'est pas du tout dans la tradition conservatrice : on s'inquiète aussi du côté humain, on ne laisse pas des gens sur le carreau. Thatcher a infligé à ces gens-là des mesures ouvertement méprisantes.

Dans le documentaire, Margaret Thatcher rend un drôle d'hommage à Tony Blair, premier ministre travailliste de 1997 à 2007. "Ma plus grande réussite c'est Tony Blair."

C. B. : Ces propos sont cyniques mais exacts. Tony Blair est vraiment l'héritier de Margaret Thatcher, il a poursuivi sa politique. Thatcher n'aurait peut-être même pas osé aller aussi loin...

Propos recueillis par Magali Bourrel.

* Clarisse Berthezène est maître de conférence en histoire et civilisation britannique à l'université Paris Diderot-Paris 7. Elle a publié Les conservateurs britanniques dans la bataille des idées. Ashridge College, premier think tank conservateur, 1929-1954 (Presses de Sciences Po, 2011) et Le monde britannique, 1815-1931 (Belin, 2010) avec Geraldine Vaughan, Julien Vincent et Pierre Purseigle.

[L'Esprit de 45 de Ken Loach. 2012. Dur?e : 94 mn. Distribution : Why Not. Au cinéma le 8 mai 2013]

Pour aller plus loin :
> Le site officiel du film (en anglais)

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 08.05.14 à 12:27 - 12 commentaires

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