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Paula : le site pédagogique

Paula

Il aura fallu attendre 2016, avec une biographie écrite par Marie Darieussecq et une exposition au Musée d’art moderne de Paris, pour que le public français découvre enfin l'artiste peintre Paula Modersohn-Becker (1876-1907), célèbre outre-Rhin. Le film de Christian Schwochow (De l'autre côté du mur) devrait permettre de rattraper ce retard : le spectateur y découvrira en parallèle la vie romanesque de Paula Modersohn-Becker, son refus des conventions de l’époque, sa très forte volonté d’émancipation, et son travail, l’attachement qu’elle portait à représenter ce qu’elle ressentait plutôt que ce qu’elle voyait, la nouveauté de ses techniques picturales et son obsession pour la simplicité.

Parce qu’il fait le portrait d’une femme libre, Paula s’inscrit dans la continuité de la filmographie de Christian Schwochow. Ses deux précédents long-métrages, De l’autre côté du mur et L’Invisible, dépeignaient eux aussi des personnages féminins forts : une Allemande de l’Est réfugiée à l’Ouest, une actrice aux prises avec son premier grand rôle. Dans Paula, l’héroïne se fait peu à peu une place dans une société régie par les codes du patriarcat, bataillant pour pouvoir peindre et échapper à un destin tout tracé de femme au foyer. En cela, elle est une incarnation révélatrice de la condition artistique féminine, au même titre que Camille Claudel en France (que l’on croise d’ailleurs dans le  film), à laquelle elle fut souvent comparée, pour la force de caractère, le génie artistique, et le destin tragique.

Par son récit haut en couleurs de la vie de Paula Modersohn-Becker, et par son choix de l’actrice suisse Carla Juri, qui apporte à ce  film historique une grande modernité, le réalisateur a voulu affirmer un message de liberté face aux déterminismes de genre. C’est en cela que le film pourra être étudié en classe d’Allemand au Lycée, dans le cadre de l'objet d’étude « Lieux et formes de pouvoir ». Le film peut en effet constituer un point de départ pertinent pour se questionner sur la domination exercée par les hommes sur les femmes, et pour inciter les élèves,  filles et garçons, à remettre en cause les codes genrés dont ils sont imprégnés depuis l’enfance. Le  film permettra également d’illustrer une réflexion sur les courants artistiques d’avant-garde du début du 20e siècle, notamment l’expressionisme, et d’introduire les artistes qui ont porté ces révolutions artistiques, en lien avec l’Histoire des arts.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogigue avec des activités pour étudier le film en classe d'allemand, complétées par un entretien avec l'historienne de l'art Maria Stavrinaki.

Paula de Christian Schwochow, au cinéma le 1er mars

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 22.02.17 à 09:56 - Réagir

Toni Erdmann : mon père, ce guignol

Toni Erdmann de Maren Ade

La notion même d'"humour allemand" reste un mystère de ce côté-ci du Rhin, et la génération des Hochhäusler, Petzold, Hausner, n’a pas frappé les esprits par sa vis comica. Aussi la sélection en compétition officielle de Toni Erdmann de Maren Ade, annoncé comme une "comédie d’auteur" de deux heures trente, suscitait la curiosité, une curiosité qui s’est rapidement transformée en enthousiasme, puis en un de ces emballements (certains titrant déjà que la Palme d’or ne peut échapper à Maren Ade… alors qu’il reste la moitié des films à voir !) dont le Festival a le secret.

Toni Erdmann raconte la relation distendue entre une fille émancipée et son père, et les tentatives de celui-ci, boute-en-train de compétition, pour renouer le contact. Débarquant à l’improviste dans la vie de sa fille (cadre d’une boîte de consulting travaillant à Bucarest), et faute dans un premier temps d’établir la communication, Winfried s’incruste dans son univers professionnel en s’inventant un avatar délirant du nom de Toni Erdmann. La bonne idée du film est de déplacer l’affrontement père-fille hors du terrain intime, pour l’installer dans l’arène professionnelle : outre qu’il introduit du jeu dans une relation binaire (Inès étant tour à tour — ou à la fois — spectatrice, victime et complice des canulars de son père), il ausculte aussi, sans avoir l’air d’y toucher, un certain état des dominations (économique, sexuelle) du monde contemporain.

Il est difficile de ne pas aimer Toni Erdmann, son héros haut en couleur, ses situations loufoques, sa description pudique des relations père-fille. Mais on peut rester sur sa faim à l’issue d’un film qui joue, deux heures et demi durant, sur la même note (l’embarras des autres personnages face aux foucades de Toni puis de sa fille). On attendra ainsi durant tout le long métrage une explication entre Inès et son père, une engueulade qui solderait un passif qu'on imagine assez lourd (étant donné le fossé qui s’est creusé entre eux). Mais cette rupture nous sera toujours refusée, au profit de la répétition des sketchs de Winfried-Toni (bis repetita placent). On comprend bien sûr que si Inès choisit de ne pas affronter son père, c'est qu'elle passe de la gêne au défi (décidant de le prendre à son propre jeu), puis à l'acceptation et au "lâcher-prise". Victime finalement consentante, elle puisera dans ces déréglements la force d'envoyer valdinguer de la plus spectaculaire des manières (la "naked party", acmé comique du film) une vie qui ne la satisfaisait plus. Ce faisant, Maren Ade donne absolument raison à son personnage-titre : Winfried est un héros, le papa en or qu’on aurait tous rêvé d’avoir. Jamais l'hypothèse inverse (Winfried est un gros lourd, une personnalité tyrannique et abusive) n'est sérieusement envisagée, qui aurait pu glisser un peu d'ambiguïté, voire d’inquiétude, dans le programme de départ. Une seule séquence introduit de la gêne (quand une nouvelle blague de Toni conduit au licenciement d'un employé roumain), cette tyrannie du rire apparaissant franchement déplaisante quand elle s’exerce au détriment des dominés.

Si cette porte est bien vite refermée, elle annonce peut-être la fin du film, et sa morale — heureusement — plus ambiguë qu’il n’y paraît : au discours un peu betassou du père ("il ne faut pas perdre sa vie à la gagner,  on se rend compte toujours trop tard de notre bonheur") répond l’évolution de sa fille. Si Inès démissionne, c'est pour se faire engager dans une autre boîte de consulting : elle restructurera et licenciera à Shanghai plutôt qu'à Bucarest, chez Mc Kinsey au lieu de Morrissons... Comme si "trouver son clown" n’était qu’une autre manière de s’accomplir en bon petit soldat du capitalisme.

Toni Erdmann de Maren Ade, Allemagne, 162 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 16.05.16 à 18:01 - Réagir

Fritz Bauer, un héros allemand : entretien avec Marie-Bénédicte Vincent

Marie-Bénédicte Vincent est Maître de conférences à l’École Normale Supérieure. Spécialiste de l’Allemagne contemporaine et des processus de dénazification, elle est notamment l’auteure de Histoire de la société allemande au XXe siècle. I. Le premier XXe siècle 1900-1949, Paris, La Découverte, mai 2011. Elle a également dirigé Le nazisme, régime criminel, Paris, Perrin, 2015, et La Dénazification, Paris, Perrin, 2008. L’historienne revient sur le contexte du film Fritz Bauer, un héros allemand et l’itinéraire singulier du procureur.

Zéro de conduite : Avant l’arrestation d’Eichmann, Fritz Bauer est déjà une personnalité publique en Allemagne. Quelle est l’origine de sa notoriété ?

Marie-Bénédicte Vincent : Fritz Bauer est rentré d’exil en 1949 en RFA, où il retrouve un poste de procureur à Brunswick. En 1952, il devient célèbre en défendant la mémoire de la résistance allemande au nazisme lors du procès d’Otto Remer. Remer était le chef de la garnison de Berlin en 1944. Il a fait arrêter le comte Klaus von Stauffenberg, l’un des conjurés du 20 juillet 1944, qui a posé la bombe visant à tuer Hitler et a été fusillé le 21 juillet 1944. Aujourd’hui, ces résistants sont considérés comme des héros, notamment le colonel von Stauffenberg. C’est une grande figure, qui jouit d’une stature morale. Mais à l’époque, il est vu comme un traître à sa patrie, car il a rompu son serment d’officier et s’en est pris au chef des armées en temps de guerre.

Très isolé, Bauer dénonce Remer, qui milite dans un parti extrémiste néo-nazi (interdit en 1952), et sauve la mémoire de Stauffenberg. Il montre que le geste du tyrannicide était patriotique, dans la mesure où le régime nazi était un État de non-droit et poursuivait une politique criminelle, et que, dans ce contexte, trahir son serment d’obéissance revenait à servir la cause de la justice.

Bauer est convaincu de la nécessité pour la société allemande de se confronter au passé nazi. Il n’hésite pas à utiliser les médias pour y parvenir. Le procès Remer fait l’objet de comptes rendus dans la presse et, au cours de sa carrière, le procureur fait plusieurs passages remarqués à la télévision. Lors du procès d’Auschwitz en 1963-1965, il encourage la présence des journalistes aux audiences. Il met en œuvre une exposition autour du procès en faisant venir des objets du musée d’Auschwitz en Pologne pour faire connaître le camp au-delà de la salle du prétoire. Il soutient également la pièce de théâtre de Peter Weiss, L’Instruction, jouée sur plusieurs scènes ouest-allemandes dès 1965, qui reprend le procès de façon documentaire et aide à sa publication.

Bauer semble ne disposer que de très peu d’appuis dans son combat.

Bauer est très isolé au sein de son corps professionnel et plus largement dans la société allemande. Il s’adresse beaucoup à la jeunesse : il est assez pessimiste sur sa propre génération et pense que l’avenir de la démocratie repose sur la nouvelle.

Dans le film, Bauer a le soutien de Georg-August Zinn, le chef du gouvernement du Land de Hesse de 1950 à 1969. Leur complicité vient de leur engagement social-démocrate sous la République de Weimar. Bauer a milité dès 1920 dans le mouvement « La bannière du Reich », organisation d’anciens combattants républicains, qui réunissait des sociaux-démocrates, des catholiques du Zentrum et des démocrates. Si Bauer et Zinn ont un passé commun de militants et de résistants au nazisme, Bauer est une personnalité beaucoup plus radicale. Il a été persécuté par les nazis pour ses opinions politiques, mais aussi parce qu’il est d’origine juive. Bauer a été exclu de la fonction publique en 1933. Il a connu l’exil au Danemark, puis en Suède. Quand il revient en RFA, il fait figure d’outsider dans la société.

On peut s’étonner qu’il faille attendre la fin des années 1950 pour que se tienne le procès des criminels nazis poursuivis par Bauer.

Pendant la période d’occupation qui suit la guerre, un nombre non négligeable de poursuites pénales ont été engagées contre des criminels nazis, tant par les Alliés que par les Allemands eux-mêmes en vertu de la loi du conseil de contrôle allié n°10 du 20 décembre 1945, et ce jusqu’en 1950. Ces procédures sont ensuite interrompues. En effet, autant le procès de Nuremberg avait été bien perçu par la population allemande, qui trouvait légitime de condamner les grands dignitaires nazis, autant les procès qui suivent sont désapprouvés, notamment parce que le droit utilisé est un droit étranger et rétroactif. Les catégories pénales utilisées ont été forgées par le tribunal international de Nuremberg, notamment celle de « crime contre l’humanité ». À partir des années 1950, la plupart des juristes ouest-allemands s’opposent à l’utilisation de ce droit allié. Ces réticences tiennent à une forme de patriotisme et au raisonnement juridique selon lequel on ne condamne pas un individu en utilisant des catégories rétroactives, d’autant que la Loi fondamentale de 1949 interdit celles-ci.

La justice de la RFA utilise donc le Code pénal allemand de 1871, en l’occurrence la catégorie du « meurtre », et non celle de « crime contre l’humanité », y compris lors du procès d’Auschwitz. Cependant, pour établir un meurtre, il faut un témoin qui atteste avoir vu, ce qui rend compliquée l’administration de la preuve.

En 1958 a toutefois lieu à Ulm le procès des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort. On prend conscience de l’insuffisance des poursuites engagées contre les Täter, les criminels nazis. Les ministres de la Justice de tous les Länder et du gouvernement fédéral décident alors de créer une administration spécialisée dans la poursuite judiciaire des criminels nazis. C’est un tournant fondamental : établie à Ludwigsburg, cette agence centrale n’a pas le pouvoir de lancer des investigations pénales, mais elle prépare en amont les poursuites, constitue des dossiers, fait des enquêtes, puis les transmet aux parquets. Elle permet ainsi une relance importante des procédures. Ce travail aboutit aux procès des années 1960, et en particulier à celui d’Auschwitz (1963-1965).

La constitution des dossiers de mise en accusation est très longue : il faut trouver des témoins. Souvent les crimes ont été commis sur des territoires sur lesquels l’Allemagne n’a aucune prise dans le contexte de la guerre froide. La préparation du procès de Francfort, sur lequel Bauer travaille déjà lors de la traque d’Eichmann est un travail colossal : il tente de réunir les témoignages de mille cinq cents personnes. Globalement, il est isolé, mais il y a quand même une équipe de trois procureurs qui l’aident, dont certains se rendent à Auschwitz, ce qui est incroyable pour l’époque, parce que c’est au-delà du rideau de fer. Ils y rencontrent le directeur du musée d’Auschwitz. Bauer lui-même ne peut pas faire ces déplacements parce qu’à l’époque il est trop connu pour qu’une telle démarche ne soit pas sur-interprétée politiquement.

Dans ses efforts pour retrouver et arrêter Eichmann, Bauer rencontre de nombreuses résistances de la part de fonctionnaires qui cherchent à protéger le haut responsable nazi. La dénazification est-elle un processus inachevé ?

Il faut distinguer épuration judiciaire et administrative. La dénazification administrative avait visé toute la population adulte des zones d’occupation occidentales. Elle a donné lieu à des arrestations automatiques, à des suspensions pendant quelques mois de fonctionnaires et à des renvois. Cependant, le Parti nazi comptait des millions de membres et les besoins liés à la reconstruction étaient immenses. En 1950-1951, toute une législation est adoptée en RFA pour restaurer les droits des fonctionnaires au passé nazi, qui sont réintégrés. Dans pratiquement toutes les administrations, les agents font une seconde carrière : alors qu’ils étaient déjà actifs sous le nazisme, ils parviennent à se hisser à de hauts postes. La police criminelle fédérale, qui a lancé une enquête sur son passé, a publié en 2011 son histoire qui montre que pratiquement tous ses fonctionnaires de l’après-guerre étaient déjà en poste avant 1945.

Cependant, tous les anciens membres du Parti nazi ne sont pas des idéologues. L’adhésion au parti est le fait de quasiment la totalité des fonctionnaires en 1937. Il serait abusif de dire que tous sont des nazis convaincus. Mais ils ont accepté d’être intégrés, de leur plein gré ou sous contrainte, dans un régime dictatorial et criminel.

Après la guerre, ils ne militent pas dans des partis néo-nazis. La plupart adhèrent aux trois principaux partis de la RFA : les chrétiens-démocrate, les libéraux ou les sociaux-démocrates. Ils ne forment pas de forces hostiles à la démocratie qui auraient cherché à la renverser.

Tous les fonctionnaires ne sont pas criminels, mais ils sont tous compromis et il y a une certaine solidarité dans cette compromission. De ce fait, la plupart des fonctionnaires se sont tus sur leur passé. Il y a eu beaucoup de travaux d’historiens sur le silence pendant les années 1950. On ne parle pas du passé, qui est un sujet tabou. C’est compromettant pour tout le monde, et pour ceux qui ne sont pas compromis comme Fritz Bauer, en parler condamne à être isolé et marginalisé. Le silence des années 1950 permet le consensus et l’intégration du plus grand nombre. Il permet de travailler ensemble. En effet, dans chaque administration coexistent des personnes qui ont été persécutées et envoyées en camp de concentration, comme Bauer en 1933, avec des personnes engagées dans la répression.

La présence d’anciens nazis est dénoncée jusqu’au sein du gouvernement, en la personne de Hans Globke.

Hans Globke est le bras droit d’Adenauer à la chancellerie à Bonn. Ce n’est pas un nazi, au sens où il n’a pas été membre du parti. En revanche, il a fait un commentaire des lois raciales de Nuremberg de 1935, qui ôtent la citoyenneté allemande aux Juifs, leur enlèvent un certain nombre de droits civiques et les discriminent juridiquement. Dans les années 1950, Globke fait l’objet de multiples dénonciations de la part de la RDA, qui accuse ce protégé d’Adenauer d’être un ancien nazi. Adenauer le défend pourtant en affirmant que c’est un bon juriste et un fonctionnaire loyal. Il est l’archétype de tous les fonctionnaires qui ont collaboré avec le nazisme.

Certains juristes ont développé un droit racial et une idéologie justifiant l’inégalité raciale, un droit « aryen ». Ce n’est pas le cas de Globke. Il était en poste au ministère de l’Intérieur du Reich et il a répondu à une commande. On comprend cependant que sa présence soit dérangeante dans les années 1950, car il est l’emblème de la compromission de toute une partie de la fonction publique.

Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur le site pédagogique du film.

Propos receuillis par Martin Veber

[Fritz Bauer, un héros allemand de Lars Kraume. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 13 avril 2016]   


Posté dans Entretiens par zama le 04.04.16 à 15:01 - Réagir

Une jeunesse allemande : le fond de l'air était rouge

« Le fond de l'air était rouge » pourrait-on dire, pour paraphraser Chris Marker. Le rouge du drapeau communiste bien sûr, repris en étendard par la fameuse « bande à Baader » (choisissant de se baptiser « Fraction Armée rouge »), mais aussi le rouge du sang qui n'allait pas tarder à être versé par ce petit groupe d’activistes basculant dans la clandestinité puis l’action violente.
Comment cette « jeunesse allemande » a-t-elle pu passer des débats d’idées enflammés de la fin des années soixantes aux attaques à mains armées, attentats à la bombe et prises d’otage, odyssée sanglante qui se terminera tragiquement pour la plupart d'entre deux ? Le premier long-métrage de Jean-Gabriel Périot (déjà auteur de plusieurs courts et moyens-métrages passionnants, à la lisière du documentaire et de l’art contemporain), essaye de dresser cette généalogie de la violence d’extrême-gauche qui enflamma l’Allemagne au mitan des années soixante-dix (mais toucha également, à des degrés divers, la plupart des pays du bloc occidental : Italie, France, Japon…).

La grande force du film est dans son parti pris radical de documentaire de montage. Jean-Gabriel Periot dit, dans une très belle formule, se méfier de "la mémoire telle qu'elle s'invente", soit des témoignages a posteriori. Il préfère montrer l'histoire telle qu'elle s'écrit au présent ou plutôt telle qu’elle se filme, puisque Une jeunesse allemande est entièrement constitué d’images dites "d’archive" puisées à différentes sources : actualités télévisées allemandes et françaises, débats télévisées (où l’on retrouve une Ulrike Meinhof d’avant la clandestinité) films d’agit-prop réalisés par des proches du groupe (comme Holger Meins) ou fictions tournées à l’époque. Mais il se refuse également à toute voix-off explicative, se reposant sur la seule force du montage, qui parvient à nous emporter (tant les images, qu’elles soient inédites ou plus simplement oubliées, sont puissantes) et à nous faire réfléchir. Le film laisse apparaître des pistes de réflexion, pour expliquer cette flambée de violence en plein « miracle allemand » : à la révolte de la jeunesse contre l’impérialisme et le capitalisme, dont la RFA, adossée au rideau de fer, pouvait apparaître comme la pointe avancée en Europe, s’ajoutait la froide colère d’une génération en révolte contre la précédente, coupable au mieux d’avoir laissé faire, au pire d’avoir activement participé au nazisme. Il tend aussi un miroir dans lequel on ne peut que voir réfléchie notre époque, notamment sur la question du terrorisme (ou de ce que l’on désigne sous ce nom) et de sa médiatisation.

Pour aprofondir ces questions on renverra au dossier pédagogique conçu par le distributeur UFO en partenariat avec Zérodeconduite, qui mêle analyse historique et réflexion philosophique, ainsi qu’au passionnant entretien entre le réalisateur Jean-Gabriel Périot et le professeur de philosophie Alain Brossat, proposé dans le dossier de presse du film.

[Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot. 2015. Durée : 97 mn. Distribution : UFO. Au cinéma le 14 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par zama le 14.10.15 à 15:55 - Réagir

Le Labyrinthe du silence : entretien avec l'historien Guillaume Mouralis

Guillaume Mouralis est chargé de recherche au CNRS, membre de l'Institut des Sciences sociales du Politique (CNRS / Université Paris Ouest Nanterre). Ses recherches en histoire et sociologie politique portent notamment sur les sorties de guerres, épurations et procès pour crimes de masse. Il travaille actuellement à une histoire sociale du procès de Nuremberg (1945-1946). Parmi ses publications : Une épuration allemande. La RDA en procès 1949-2004, Paris, Fayard, 2008.

Giulio Ricciarelli, le réalisateur du Labyrinthe du silence, avoue sa stupéfaction quand il apprit l’histoire du procès de Francfort. Soixante-dix ans après Auschwitz, le citoyen allemand qu’il était avait du mal à imaginer que son pays était passé par une longue phase de déni des crimes du nazisme. Afin de mieux comprendre ce moment-clé de l’histoire de l’Allemagne, l’historien Guillaume Mouralis nous aide à replacer le procès de Francfort dans le contexte de l’après-guerre, et ainsi à saisir son importance historique.

Cet entretien est extrait du troisième numéro de Lumières sur, le magazine papier de Zérodeconduite.

LUMIÈRES SUR – Comment résumer l’importance du procès de Francfort en 1963, dont la préparation est relatée par le film Le Labyrinthe du silence ?

GUILLAUME MOURALIS – Ce procès est le plus important des trois procès impliquant des employés du camp d’Auschwitz qui se sont déroulés à Francfort dans les années 60. Il a duré de décembre 1963 à août 1965, soit pendant presque deux ans. Parmi les accusés figure notamment Robert Mulka, l’adjoint du dernier commandant d’Auschwitz. Le procès de Francfort est décisif dans l’histoire de la mémoire du nazisme en Allemagne. Le camp d’Auschwitz est alors apparu comme l’un des principaux centres de mise à mort pendant la guerre.

LS – Dans quel contexte s’inscrit-il ?

GM – Il intervient deux ans après le procès d’Eichmann à Jérusalem, qui a fait connaître le camp d’extermination d’Auschwitz, devenu depuis le symbole du génocide des juifs. Il s’ouvre 20 ans après les grands procès de Nuremberg (1945) et de Tokyo (1946). Deux procès contre la direction du camp d’Auschwitz avaient également eu lieu en Pologne à la fin des années 40 (Procès de Cracovie).

LS – Au cours des années 50, le Bundestag (parlement allemand) avait pourtant abrogé tous les décrets édités par les puissances alliées, et abandonné les poursuites pour les crimes commis sous le nazisme.

GM – En 1949, lors de la création de la République fédérale d’Allemagne (RFA), la politique du chancelier Konrad Adenauer repose sur la réintégration massive des Allemands ayant fait l’objet de procédures d’épuration, et sur l’oubli de la période du nazisme. De 1952 à 1958, la justice ouest-allemande condamne seulement quelques dizaines de personnes pour assassinats commis sous le IIIe Reich. Le tournant s’amorce à la fin des années 50. Le procès d’Ulm en 1958, contre des officiers SS ayant appartenu aux Einzatsgruppen, a un important écho médiatique. L’opinion publique réalise qu’une grande partie des crimes nazis demeurent impunis, notamment ceux qui ont été perpétrés en dehors du territoire allemand. Mais la guerre froide rend difficile la coopération judiciaire avec les pays de l’Est, où des massacres à grande échelle ont été perpétrés pendant l’occupation nazie. En octobre 1958, les autorités allemandes décident alors de créer une agence fédérale chargée d’enquêter sur les crimes nazis commis en dehors des frontières de la RFA. Cette institution, basée à Ludwigsburg, joue un rôle essentiel dans la multiplication des enquêtes et procès pour crimes nazis, à partir des années soixante. Sa mission consistait à mener des enquêtes préliminaires, et si les preuves étaient suffisantes, à transmettre les dossiers au Parquet pour l’ouverture de procédures. La Zentrale Stelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklärung nationalsozialistischer Verbrechen de Ludwigsburg est en partie à l’origine du procès de Francfort, tout comme le procureur général de la région de Hesse, Fritz Bauer, un des personnages du film.

LS – Fritz Bauer avait lui-même été arrêté en mai 1933 par la Gestapo en raison de ses origines juives et de son adhésion au parti social-démocrate…

GM – Après s’être exilé au Danemark puis en Suède, il rentre en Allemagne en 1949 suite à la fondation de la RFA et participe à la reconstruction du système judiciaire. En 1956, il est nommé procureur général du Land de Hesse à Francfort, et redouble d’efforts pour obtenir justice et compensation pour les victimes du régime nazi. En 1959, grâce à ses efforts, la Cour fédérale de justice déclare compétent le tribunal régional de Francfort pour toutes les poursuites visant des employés du camp d’Auschwitz. Les pré-enquêtes de Ludwigsburg et les investigations conduites par le Parquet de Francfort suite à des plaintes déposées par des survivants du camp aboutiront au procès dit « d’Auschwitz », qui s’ouvre à Francfort en 1963. Dans un entretien, le procureur Gerard Wiese, l’un des collaborateurs de Fritz Bauer, qui a d’ailleurs inspiré le personnage principal du film, souligne que ce dernier accordait une grande importance à ce que les différentes fonctions hiérarchiques au sein du camp soient représentées parmi les 22 accusés : des membres de la direction du camp, des médecins, pharmaciens et infirmiers, des gardes, un chef de bloc, et un kapoqui s’était montré particulièrement cruel avec les détenus. Bauer redoutait que la procédure n’aboutisse à des procès séparés suivant les fonctions hiérarchiques exercées, ce qui n’aurait pas permis de comprendre et juger le système concentrationnaire dans son unité.

LS – Le Labyrinthe du silence montre les difficultés auxquelles se heurtent les procureurs…

GM – Les anciens nazis avaient été massivement réintégrés dans la fonction publique, notamment dans la justice, ce qui entravait les poursuites. Cependant, depuis les années 50, la RFA est sous la pression des anciennes puissances d’occupation (Américains, Britanniques et Français), qui lui demandent des comptes sur les poursuites à l’encontre des criminels de guerre. C’est pour cette raison que les autorités ouest-allemandes créent la Zentrale Stelle de Ludwigsburg et qu’en 1965 le Bundestag prolonge le délai de prescription des assassinats perpétrés sous le nazisme. Car, au moment où s’achève le procès d’Auschwitz à Francfort, la plupart de ceux-ci sont prescrits selon le droit allemand.

LS – Quelles ont été les répercussions de ces procès en Allemagne de l’Ouest ?

GM – Les grands médias allemands couvrent très largement ces procès, celui d’Ulm en 1958 puis ceux de Francfort, de 1963 à 1968. L’opinion publique est bousculée. Le terme « Vergangenheitsbewältigung », qui signifie à la fois la « gestion » et la « maîtrise » du passé, apparaît alors. Il est omniprésent dans la presse et dans la société au cours des années soixante. Il sous-entend une sorte de devoir moral de tout pays démocratique, qui doit assumer son passé plutôt que de le mettre à distance.

LS – Le film montre néanmoins que la majorité de la population, est, de prime abord en tout cas, hostile à ces procès.

GM – Il ne faut pas oublier qu’à la fin de la guerre, on estime à 7,5 millions le nombre de membres du Parti nazi. L’adhésion au nazisme était massive pendant le IIIe Reich, elle a imprégné la société allemande. Des années après la guerre, de nombreux Allemands se sentent proches des accusés et estiment que tout n’est pas à jeter dans le nazisme. Cependant, cette opinion ne peut s’exprimer publiquement. Il y a donc un décalage entre l’opinion publique, démocratique et éclairée, telle qu’elle s’exprime dans les médias, et ce que le philosophe allemand Theodor W. Adorno appelle alors « l’opinion non-publique », qui ne s’exprime pas publiquement et demeure liée au passé nazi.

LS – La clémence des peines prononcées a fait débat.

GM – On peut effectivement être critique sur la légèreté des peines prononcées, mais force est de reconnaître qu’il y a eu un nombre très important de procès. De 1949, date de la création de la République fédérale, jusqu’en 2009, plus de 106 500 personnes ont fait l’objet d’enquêtes judiciaires pour crimes commis sous le nazisme, et plus de 6 500 ont été condamnées. À l’issue du procès de Francfort, sur les 22 accusés, six seulement ont été condamnés à la prison à perpétuité, la peine de mort n’existant pas en Allemagne. Trois accusés ont été acquittés. Des responsables « bureaucratiques » du génocide ont été légèrement condamnés, voire pas du tout. Il est intéressant de rappeler que les peines requises contre des dirigeants et des agents du régime est-allemand après la réunification allemande ont été particulièrement sévères. Même si les crimes n’étaient pas comparables à ceux perpétrés à Auschwitz, les magistrats ouest-allemands ont prétendu ne pas vouloir « reproduire les erreurs » des procès de criminels nazis. Les crimes de bureau commis par des cadres de la RDA ont, par exemple, été bien plus sévèrement sanctionnés.

LS – Comment Le Labyrinthe du silence a-t-il été accueilli à sa sortie en Allemagne en novembre 2014 ?

GM – Il a été salué unanimement par la presse. Le passé nazi est évoqué sans difficulté aujourd’hui et les artistes s’en sont emparés depuis longtemps à l’instar de la pièce L’Instruction, écrite par Peter Weiss en 1965, jouée régulièrement dans les théâtres allemands. L’auteur s’inspire du procès d’Auschwitz auquel il a assisté. Il y décrit le chemin des victimes, de la rampe d’arrivée à Auschwitz jusqu’au four crématoire. Le roman de Bernhard Schlink, Le Liseur, histoire d’un jeune garçon amoureux d’une femme plus âgée qui s’avère être une employée du camp d’Auschwitz, s’inspire également du procès de Francfort. Les mentalités ont beaucoup évolué. La société allemande a finalement connu trois ruptures : celle des années 50, celle de mai 1968 où les étudiants mettent en cause leurs propres parents pour leur implication dans le régime nazi et enfin celle qui se produit au tournant des années 80-90, où l’on assiste à un véritable changement générationnel. La génération qui a vécu la guerre prend sa retraite et ceux qui accèdent aux fonctions, nés pendant ou après la guerre, sont prompts à mettre en cause les générations précédentes de manière très nette. On assiste même à une sorte d’acharnement tardif contre les criminels nazis puisqu’aujourd’hui encore, en février 2015, une poignée d’employés des camps d’Auschwitz et de Majdanek – des vieillards pour la plupart – font l’objet de poursuites judiciaires.

Propos recueillis par Magali Bourrel

Le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/lelabyrinthedusilence 

[Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli. 2015. Durée : 123min. Distribution : Sophie Dulac. Sortie le 29 avril 2015]

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 29.04.15 à 10:26 - Réagir

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