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Voyage à travers le cinéma français : Entretien avec Bertrand Tavernier

Il a fallu six ans à Bertrand Tavernier pour venir à bout de la version cinéma de Voyage à travers le cinéma français. Le cinéaste, qui travaille actuellement sur une version longue, pour ne pas dire fleuve (trois fois trois heures), destinée à la télévision, nous éclaire sur les choix qui ont présidé à l’écriture et au montage du long-métrage.

Zérodeconduite : Comment a débuté cette vaste entreprise sachant que vous aviez déjà conçu des sommes sur le cinéma américain sous forme de volumes ? Pourquoi le choix de la forme documentaire ?

Bertrand Tavernier : J'avais effectivement sans cesse remanié mes ouvrages mais ils ne reflétaient qu'une partie de mes nombreux centres d'intérêt. Faire un documentaire sur le cinéma français plutôt que sur le cinéma américain facilitait la tâche du travail sur le terrain en matière de droits. Ayant travaillé avec les Américains, je savais que je ne disposais pas des contacts dont pouvait bénéficier Martin Scorsese. Il aurait fallu travailler aux États-Unis, à Los Angeles, contacter les studios. À la limite, il s'agit de la part accessoire de l'explication : j'avais surtout envie de parler de cinéastes qui avaient fait et faisaient toujours partie de ma vie. En parler non comme critique ou historien mais comme cinéaste et spectateur qui avait gardé des souvenirs amusés, drôlatiques, émerveillés liés à la découverte de ces films. Je voulais montrer combien ces films étaient vivants, qu'ils n'appartenaient pas à un passé révolu, qu'ils ne faisaient pas partie de quelque musée Grévin figé mais qu'au contraire ils pouvaient éclairer le présent. Ils pouvaient aussi aiguiser une curiosité nécessaire à notre époque si nous voulons nous en sortir.

Le projet fut donc de longue haleine ?

B.T. : J'ai effectivement tourné autour de cette idée durant de longues années. La BBC par exemple me proposait de faire des formats de 52 mn mais je n'arrivais absolument pas à m'insérer dans ce format : je ne voulais pas évoquer en quelques secondes 200 titres. Les deux ou trois fois où on m'a proposé ces possibilités de formes brèves, cela ne fonctionnait pas car je voulais parler longtemps des gens et films que j'aimais. Je n'arrivais pas à trouver le détonateur, le petit choc qui pouvait tout déclencher. Le temps passant, je constatai malheureusement que les chaînes de télévision publique capitulaient face à la nécessité de montrer le cinéma de patrimoine : il m'est apparu que c'était comme un devoir civique et une envie décuplée de parler de mes émotions les plus fortes à des personnes que je ne connaissais pas.

Vous dites que le film a mis du temps à prendre forme. À quel moment vous êtes vous dit qu'il fallait se lancer ?

B.T. : C'était au moment de La Princesse de Montpensier. Nous en avions parlé avec Studio Canal mais des liens jusque-là plutôt cordiaux se sont détériorés, pas tant avec l'équipe cinéma de Studio Canal qu'avec la nouvelle direction. J'ai attendu en vain des réponses. Je commençais à me décourager, mais je pensais néanmoins qu'un gros détenteur de droits de films de patrimoine pouvait être intéressé par ce relais de son catalogue auprès d'un large public, soit dans un film de cinéma soit sous forme de série, que ce soit dans les centres culturels, les écoles ou autres. Jérôme Soulais de Gaumont s'est dit que le rêve que je poursuivais devait être réalisé. Jérôme Seydoux de son côté a assisté à une présentation de Justin de Marseille de Maurice Tourneur dans le cadre de la SACD, et s'est dit qu'il fallait porter le projet. Ainsi Pathé et Gaumont se sont joints à l'entreprise.

Lorsque le projet était enfin amorcé, quel fut le premier geste créatif ?

B.T. : Ce fut d'abord l'écriture, ce qui est complexe car comme le dit Marcel Ophüls « Ecrire un scénario de documentaire est une escroquerie, car trop de paramètres sont inconnus avant le tournage si on est honnête dans sa préparation ».  En effet quand on lit le scénario que j'ai écrit au départ, on retrouve certes quelques éléments mais le film a beaucoup évolué : la disponibilité ou l’absence de disponibilité des films, l'importance finale de tel metteur de scène qui induisait un changement d'angle d'attaque, de ton, autant de paramètres qui ont forcément modifié l'approche initiale... Il y avait, comme dans une fiction, une construction qui s'imposait : comme les personnages imposent un fonctionnement à une fiction, le matériau que j'utilisais dictait sa structure au film. Dans L627 le parti pris de narration adopté, à savoir l'omniprésence du point de vue des policiers, a dicté l'impossibilité d'aller ailleurs : le film rejetait des plans. Le travail s’apparente finalement à celui d’une fiction : si on n'a pas tel acteur, telle lumière, on est obligé d'avancer quand même. Cela me rappelle La Vie et rien d'autre, quand je constatai avec horreur que la scène d'enterrement se ferait sous le soleil. Philippe Noiret me tranquillisait et il avait raison, car cela a apporté une vraie originalité : pourquoi un enterrement se ferait-il obligatoirement avec un ciel gris ? En somme, la structure a éliminé d'elle-même certains cinéastes et films d'abord envisagés, qui ne trouvaient pas leur place organique dans l'ensemble.

Pour ce qui est de la structure, ne pourrait-on parler d'une part autobiographique qui constituerait un fil rouge important, mais pas unique ?

B.T. : Cela a effectivement facilité des entrées et apportait une variété de films et d'auteurs considérable. Le côté historien de cinéma n'aurait pas fonctionné. Il me fallait parler comme cinéaste et spectateur : je pense à cette séance vécue en compagnie d'un autre spectateur qui mangeait des petits pois durant la projection. Je plains ceux qui n'ont pas vécu des expériences de ce type, que la programmation "dadaïste" d’Henri Langlois à la Cinémathèque suscitait : autre exemple, cette découverte d'un Sternberg en version… vietnamienne, qui est un moment vraiment cocasse ! Imaginez Robert Mitchum parlant vietnamien avec une voix très pointue : le fou rire qui nous a pris demeure un souvenir formidable. Il m'est devenu impossible de revoir sérieusement ce film à cause de cette séance mémorable. Il en va de même pour le nombre de fois où l’on a pleuré à la fin de Casque d'or de Jacques Becker : cela apparaît comme un moment-clé d'une vie de spectateur, tout comme les dernières images de Classe tous risques de Claude Sautet qui m'ont cloué sur mon fauteuil.

Il est très beau que vous soyez entré dans le cinéma français à 6 ans avec un Becker, Dernier atout.

B.T. : Comme je l'ai dit, j'aurais pu tomber plus mal. La plupart des films que j’ai aimés à 9, 10, 12, 15 ans sont des films que j'adore toujours. Les Trois lanciers du Bengale, Le Réveil de la sorcière rouge, Les Aventures du capitaine Wyatt pour les USA. Pareil pour les films français comme Casque d'or : tous ces chocs liés à l'enfance ou à l'adolescence n'ont jamais cessé de faire leur chemin dans ma vie de spectateur.

Vous commencez votre documentaire de manière très forte avec Jacques Becker, qui semble un condensé de choix dramatiques, thématiques, stylistiques qui irrigueront votre travail de cinéaste.

B.T. : Je retrouve chez lui un culte de la "décence ordinaire", comme je l'explique dans le film, vision du monde qui va de pair avec la grande importance accordée à la justesse du rendu du travail des personnages de ses films. Chez moi aussi, les gens travaillent, mettent les mains dans le cambouis. Mes péripéties sont conditionnées comme chez lui par les conditions de vie et de travail, pas par des options scénaristiques. Commençant par Becker, je devais finir par Sautet, qui est l'héritier absolu de Becker. C’est un fait que nombre de commentateurs se sont obstinés longtemps à ne pas comprendre : il a fait les frais d'une vision cléricale et dogmatique de Sautet, dont on découvre année après année toute la fausseté et la bêtise.

Cette relation Becker/Sautet nous ramène aux choix chronologiques du documentaire.

B.T. : Becker correspond à mes débuts de spectateur. Quant à Claude, il signifie mes premiers pas dans la critique et les débuts d'une amitié très forte. De la même manière que Becker capture l'esprit d'une époque, notamment dans Rendez-vous de juillet ou Antoine et Antoinette, Sautet capture le parfum d'une époque voire en anticipe les grandes lignes de force : le poids croissant du chômage, la fermeture des petites entreprises, le management agressif dans le magistral Quelques jours avec moi. En somme je commence et finis le film par un cinéaste qui réussit à capter l'essence de son époque. Becker a reçu le même type de critiques hostiles que Claude Sautet. Tous deux sont encore d'ailleurs très sous-estimés à l'étranger. J'ai commencé par un cinéaste dont j'aurais rêvé d'être l'ami, et finis par un cinéaste qui a été un très grand ami, quelqu'un qui a totalement marqué ma vie.

Parallèlement à ces deux cinéastes qui mériteraient d'être reconnus à leur juste mesure, on est frappé par trois autres noms eux très reconnus : Carné, Renoir et Melville, cinéastes que vous évoquez avec admiration mais avec mesure.

B.T. : Je suis très admiratif mais je ne veux pas être dans l'éloge béat. Par exemple, concernant Melville, j'avais un passage plus long, coupé au montage, où je disais que dans Le Doulos un truc m'a toujours gêné, malgré ses immense qualités que je trouve même de plus en plus patentes. Pendant la conversation au téléphone de Belmondo qui appelle l'inspecteur de police, on ne sait pas ce qui se dit et le spectateur en déduit que le personnage est un mouchard. Ce n’est qu’après il nous révèle qu'il n'en était rien. C'est tout le contraire d'Hitchcock. Rivette, je m'en rappelle car j'étais attaché de presse du film, pensait exactement la même chose : il estimait que ce passage était particulièrement critiquable tout comme il estimait douteux de transformer des gangsters en héros de tragédie classique alors que ce sont en somme des personnages qui pourraient être apparentés aux pires exactions de l'occupation. Je peux, tout en remarquant ces défauts, mettre en lumière les qualités immenses de Léon Morin prêtre qui est sous-estimé, de L’Armée des ombres et bien sûr du Silence de la mer dont je parlerai plus longuement dans la série.

Pour Renoir vous en arrivez à montrer qu'une certaine lecture critique initiée par Truffaut , celle d'un naturel intuitif, d'une improvisation en totale liberté, est erronée.

B.T. : Ce que je critique, c'est la manière de reprendre sans distance ses propos, de les reprendre comme paroles d'évangile. Le problème est que ces erreurs initiales sont reconduites à l'infini comme des dogmes. Ces témoins ne sont pas des historiens de cinéma et par ailleurs, comme j'ai pu le constater Renoir était très convaincant, en arrivant même à croire lui-même à sa réécriture des événements. La Bête humaine par exemple est tourné en studio de même que les deux tiers de La Règle du jeu. Je n'en fais pas une arme contre Renoir, bien au contraire : tournant en studio, suivant des scénarios très écrits de manière très scrupuleuse, refusant toute improvisation, il réussit à nous faire génialement croire au naturel et à l'impression d'improvisation. Le fameux plan séquence du Crime de M. Lange est génial car il est coupé en deux plans sans que cela se voit vraiment. Michael Powell disait que le metteur en scène doit faire sortir un lapin du chapeau. Ses admirateurs croient le louer parfois en en faisant un improvisateur mais ils le diminuent. Il respectait le scénario de Spaak car lui-même savait écrire, diriger un comédien. Renoir avait raison par ailleurs d'écouter les conseils de collaborateurs contrairement à d'autres réalisateurs qui se sentaient tenus d'agir en « dictateurs ».

Le parallèle avec Carné est intéressant : il est un auteur qui était un roc, comme vous le dites dans le film mais avait besoin de collaborateurs notamment de bons scénaristes. On a joué Renoir contre Carné pour le décrédibiliser.

B.T. : On n'arrête pas hélas de jouer les gens les uns contre les autres. Contrairement à Renoir, Duvivier ou Grémillon, sa contribution au scénario était minime voire nulle. Ce n'était pas un écrivain, un « auteur » mais sa maîtrise et sa rigueur dans le découpage faisaient qu'il parvenait souvent à transcender les scénarios. Prévert me semble injuste avec lui et de manière générale les scénaristes n'ont qu'une vue limitée de leur collaboration avec le cinéaste. Certes Carné laissait à Prévert le soin de la distribution des rôles, point qu'il ne sentait absolument pas, mais de son côté Prévert ne comprend pas combien, en une dizaine de plans sur le palier du Jour se lève, Carné magnifie la séquence : avec peu de "couverture", cela témoigne d'une science du découpage extraordinaire. Le travail de Prévert, parfois trop littéral, est comme illuminé par Carné. Prévert s'est trompé je pense quand il reprochait aussi à Grémillon la musique religieuse de la fin de Remorques, ajout qu'il jugeait bigot alors que cela donne une portée tragique incomparable au film.

D'un point de vue structurel, Gabin est encadré dans le film par Renoir et Carné ce qui est magnifiquement amené. Alors qu'on croit le connaître par cœur, votre film donne l'impression d'en redécouvrir la grandeur.

B.T. : Gabin est au cœur du cinéma français et j'ai longtemps cherché l'équivalent féminin pour équilibrer. Danielle Darrieux a le même pourcentage de réussites en matière de qualité des films. Elle aussi a été géniale toute sa vie. Cependant l'importance du segment consacré à Gabin est aussi justifié à la fois par ses éléments biographiques forts (départ de la France en 1940, engagement dans la campagne d'Italie) et par sa position de force dans le cinéma d'avant-guerre, qui l'a amené à être à l'origine d'une bonne dizaine de grands films. Il achetait les droits des livres et s'est mouillé très tôt dans le processus créatif. Il a continué après guerre notamment sur La Traversée de Paris, à l'origine duquel il y avait une nouvelle dont les droits furent acquis par Aurenche et lui-même. Mais l'amoureuse d'Aurenche oublia malencontreusement le nom de Gabin devant un producteur, ce qui le mit en colère et différa la conception du le film durant trois ans ! En fait aucune actrice n'avait ce pouvoir. Gabin s'est conduit remarquablement avec Grémillon, Carné, Duvivier ou Renoir et je voulais casser ce cliché selon lequel la seconde partie de sa carrière serait mauvaise. Je pourrais citer bien sûr Le Plaisir de Max Ophüls où il est sublimissime, mais d'autres films sont souvent des titres que les spectateurs ne cherchent pas à connaître : La Nuit est mon royaume, Des Gens sans importance ou encore Maigret tend un piège et Le Président, où il est assez extraordinaire.

Il y a ce moment de votre documentaire où, preuve à l'appui, vous démontrez son « génie » de comédien par un montage de gestes ou de déplacements.

B.T. : Il amenait indéniablement quelque chose par son souci du geste juste, de l'intonation pensée à l'économie. Henri Decoin disait que sur le plateau il était le vrai metteur en scène et Gabin disait réciproquement de Decoin qu'il était un « metteur », ce qui dans sa bouche était un immense compliment. Il y avait chez Gabin un côté profondément français, une langue extraordinaire.

Cela me rappelle cette citation mémorable concernant Renoir « comme metteur un génie, comme homme une pute ».

B.T. : Il était attaché à certaines valeurs et du coup fut profondément blessé par l'attitude de Renoir en 1940. La lettre lue dans le film, qui montre ses possibles complaisances envers Vichy, fut une exception partagée par aucun grand cinéaste (parmi Clair, Grémillon, Carné, Duvivier... nul ne tiendra de tels propos) ou scénariste (Spaak, Prévert, Aurenche, Bost...). Gabin a été choqué et les retrouvailles sur French Cancan n'eurent rien de chaleureux contrairement à celles avec Duvivier sur Voici le le temps des assassins.

Cette sorte de déférence envers le pouvoir quel qu'il soit, au risque de l'incohérence, est particulièrement bien montrée dans le film sans pour autant déboucher sur un jeu de massacre.

B.T. : Le plus étonnant est que bien des témoins confirment qu'on n'arrivait même pas à lui en vouloir. Et c'est sûrement à porter à son crédit. J'ai essayé de montrer que les vérités sont complexes et voulu me refuser à toute ostracisation de telle ou telle figure. J'évoque toujours un être humain sans chercher à occulter ses zones d'ombre.

En matière de révélation de zones d'ombre, deux chapitres sont particulièrement précieux : celui consacré aux musiciens, et le module sur Maurice Jaubert qui laisse éclater toute la force de son œuvre.

B.T. : Jaubert est une manière pour moi d'évoquer Jean Vigo car leur accord fut d'une force incroyable. Jaubert me semble poser là les bases de ce que devrait être la musique de film : choix d'une petite formation, de timbres qui ne sont pas des instruments hollywoodiens (saxophone, percussions, accordéon...). Tout cela provient de Kurt Weill et non de Mahler, ce qui amène alors une modernité, une intelligence qui laisse penser que nous eûmes là une « nouvelle vague » musicale dans les années trente.

Cela amène vers l'hommage que vous rendez à Truffaut par Jaubert interposé, hommage qui prouve que les querelles de chapelle un temps mises en valeur sont transcendées par votre film.

B.T. : Je serai éternellement reconnaissant envers Truffaut d'avoir réédité — et personne ne l'a fait en dehors de lui — ce disque de musiques de Jaubert. Musique de L'Atalante bien sûr mais aussi ces œuvres symphoniques graves, très belles, très inspirées qu'il utilisera dans La Chambre verte. Dès le début du film, je le cite d'ailleurs qui disait des choses passionnantes sur Becker. Je me sens libre d'admirer tout autant des propos, positions, travaux de Truffaut, Chabrol ou Godard que ceux de Becker ou Claude Autant-Lara. Je sais apprécier ce qu'ont amené les uns et les autres.

La citation liminaire de Godard sur votre commune identité d'enfants de la Libération et de la Cinémathèque à ce propos est très belle. Elle rompt à sa manière certaines doxas qui ont la vie dure.

B.T. : Cette doxa persiste mais je la crois très « provinciale » : tout cela n'existe plus ailleurs que dans certains cercles étroits. Tant pis si certains s'accrochent à de tels clichés : René Clément, cinéaste de la Qualité française ?! Alors qu'il a fait La Bataille du rail tandis que la guerre n'était pas achevée, en son direct, avec des acteurs non-professionnels ! Les Maudits, de la "qualité française" ? Quelques titres tels Barrage contre le Pacifique d'accord, mais pas ces films-là ou Monsieur Ripois et Jeux interdits qui demeurent très beaux et étonnants.

(...)

Retrouvez la suite de cet entretien sur le site pédagogique du film.

Propos recueillis par Jean-Jacques Manzanera, professeur de cinéma

 

Posté dans Entretiens par zama le 07.10.16 à 12:08 - Réagir

Cézanne et moi : Amicalement vôtre

Danièle Thompson retisse les fils de l'amitié brisée entre Émile Zola et Paul Cézanne dans son dernier film Cézanne et moi, où les deux mastodontes de la culture française de la fin du XIXe siècle sont incarnés par Guillaume Canet (Zola) et Guillaume Gallienne (Cézanne), des poids lourds du cinéma français, venus d'horizons culturels différents.
Émile Zola, résidant à Aix-en-Provence est le fils d'un ingénieur italien, dont le décès conduit la famille à la ruine, il doit "s'exiler" à Paris avec sa mère, en quête de petits emplois pour survivre ; son ami de lycée Paul Cézanne est quant à lui issu d'une famille bourgeoise d'Aix où il entreprend des études de Droit pour se conformer aux souhaits de son père, avant de tout arrêter pour se consacrer à la peinture, il tente sa chance en montant à Paris à plusieurs reprises, tandis que Zola commence son irrésistible ascension d'homme de Lettres et est devenu ami avec Manet et ceux qu'on appellera les "Impressionnistes", suscitant la jalousie de Cézanne.
Si le film a le mérite d'explorer cette intimité, ignorée du plus grand nombre, sous les angles d'une rivalité artistique, sociale et amoureuse, en en imaginant les recoins secrets, il prend le risque néanmoins de réduire la tension entre les deux personnages à un duel d'acteurs où l'un prendrait le pas sur l'autre. En effet cette œuvre bicéphale renoue avec la tradition des films français célébrant sur des tons divers, la figure de l'artiste maudit du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle (Les Enfants du siècle, Camille Claudel, Van Gogh), en proposant un nouveau duel Canet vs Gallienne. Le spectateur s'attendrait à ce que le deuxième l'emporte sur le premier, mais Gallienne, sous sa barbe et échevelé, tout en gommant ses afféteries et sa préciosité, ne parvient pas à emporter l'adhésion, déchiré dans un jeu oxymorique tenant à la fois de l'artiste dévoré par une rivalité intime et du peintre provincial du Sud ; ainsi ses sautes d'humeur, sa mauvaise foi, son agressivité sont mâtinées d'un accent forcé qui fait dérailler le rôle dans une pagnolade parfois gênante. Tout au contraire, le jeu contraint et posé de Guillaume Canet, qui reflète à la fois l'humilité de ses origines sociales, le travail méticuleux qu'il n'a cessé de fournir pour subvenir aux besoins de sa mère (belle interprétation d'Isabelle Candelier) et de sa famille, son statut final de chef de file embourgeoisé de l'école naturaliste lors des soirées à Médan, convainc comme l'image d'une force tranquille, carapace qui n'est pas exempte de la pulsion de désir. Pour autant, l'opposition des caractères, même si elle est maladroitement soulignée, réussit à nous faire plonger dans cette passionnante rivalité de manière éclatée. Le film choisit en effet de délaisser la linéarité chronologique, pour débuter sur des personnages mûrs et en multipliant les analepses, afin d'élaborer par touches (comme un peintre) une double anamnèse, parfois confuse (les aller-retour entre Aix et Paris, les entrevues au café avec les autres peintres), parfois manquée (les escapades dans la garrigue de deux amis, enfants), qui réussissent pourtant à dresser l'artiste rebelle et marginalisé en mal de succès face à l'artiste reconnu et sociable qui s'est établi à la force du poignet. Malgré ses défauts hérités d'une exigence de qualité, Cézanne et moi éclairera tout élève ayant eu à se frotter à Zola dans sa scolarité, que ce soit sur la question de la biographie évidemment (les origines sociales, sa relation avec son épouse, les soirées de Médan, sa passion d'homme mûr pour Jeanne), mais aussi du travail d'investigation sociale mené par l'auteur des Rougon-Macquart, tout comme d'une plongée passionnante dans L'Œuvre, dont le protagoniste torturé, Claude Lantier (le fils de Gervaise Macquart dans L'Assommoir) aurait été inspiré à Zola par Cézanne et serait à l'origine de leur brouille (cette hypothèse a été remise en cause par la découverte d'une nouvelle lettre de novembre 1887 postérieure à la parution de L'Œuvre, publiée en mars 1886, dans laquelle Cézanne écrit : « Mon cher Émile, / Je viens de recevoir de retour d’Aix le volume La Terre, que tu as bien voulu m’adresser. Je te remercie pour l’envoi de ce nouveau rameau poussé sur l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. […] Quand tu seras de retour j’irai te voir pour te serrer la main. »).

[Cézanne et moi de Danièle Thompson. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Pathé Distribution. Sortie le 21 septembre 2016]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.09.16 à 16:11 - Réagir

Pan : récit des origines

Pan de Joe Wright

Sequel, prequel, spin-off, reboot… : toute l’imagination de l’industrie hollywoodienne semble aujourd’hui employée à trouver de nouveaux moyens pour faire du neuf avec du vieux, et garantir à la fois le frisson de la nouveauté et l’assurance du déjà vu. Le film de l’anglais Joe Wright n’est ainsi pas une nouvelle adaptation de la pièce de James Matthew Barrie, même s’il met en scène tous ses personnages entrés dans l’imaginaire populaire (Peter Pan, Crochet, Clochette et Lily la tigresse). Techniquement, on peut le ranger dans la sous-catégorie des récits des originesorigin stories » en anglais, concept issu de la culture comics), qui racontent la façon dont les personnages célèbres sont "devenus ce qu’ils sont".

L’idée n’est pas absurbe appliquée à l’œuvre de J.M. Barrie, dont la dimension cyclique est constitutive : une fois Crochet vaincu, Peter Pan prend sa place, s’identifiant à son ennemi (« Par la suite, la rumeur courut que la première nuit où il porta ce costume, il resta longtemps assis dans la cabine, le porte-cigares de Crochet aux lèvres, et tous les doigts d'une main repliés, à l'exception de l'index qu'il tenait recourbé en l'air de façon menaçante, comme un crochet. ») ; le dernier chapitre (intitulé « When Wendy grew up »), escamoté dans la version de Disney devenue canonique, montre Peter Pan se détourner de Wendy devenue adulte pour se rabattre sur sa fille Jane. Le film de Joe Wright renouvèle en quelque sorte le cycle par l’autre bout, montrant l’arrivée de Peter (kidnappé par les pirates dans un orphelinat londonien, en plein Blitz allemand) au Pays imaginaire, et sa rencontre avec Crochet : un Pays imaginaire dominé par un autre pirate, le truculent Barbe-Noire, qui emploie les orphelins à creuser le sol à la recherche de la précieuse poussière de fées, tout en combattant sans relâche les Indiens ; un Crochet jeune (c’est un des orphelins qui travaille dans la mine), qui a encore ses deux mains (il tient son surnom de l’outil qu’il utilise pour gratter le sol de la mine) et va devenir le meilleur ami et allié de Pan. Si l’on peut sauver quelques trouvailles visuelles (l’enlèvement des enfants dans l’orphelinat et les séquences animées, les plus réussies du film) ou clins d’œil à la culture populaire (les enfants perdus qui fredonnent le Smell like teen spirit de Nirvana), le film se caractérise par son absence totale de grâce et de poésie, vite englouties dans le bariolage visuel, l’omniprésence d’une musique symphonique, et la surenchère spectaculaire (les crocodiles font dix mètres de long, il n'y a pas une fée mais des centaines, quelques enfants perdus mais des milliers, etc). On y ajoutera la faute de goût qui consiste à avoir distribué la très pâle Rooney Mara dans un des seuls rôles notables d'indiennes du répertoire hollywoodien, énième exemple de whitewashing que n'ont pas manqué de dénoncer les associations.

Mais le paradoxe le plus cruel est que le film n'a, finalement, pas grand-chose à raconter, ne tenant même pas les promesses énoncées par la voix-off liminaire : on ne saura finalement pas comment Crochet s'est fâché avec Pan, et est devenu le terrible pirate dépeint par Barrie. Comme si le film économisait ses maigres ressources narratives (pour une éventuelle suite, si le premier film était couronné de succès ?), se montrant aussi prodigue en pyrotechnie qu'il était chiche en imagination

[Pan de Joe Wright. 2015. Durée : 111 mn. Distribution : Warner Bros. Sortie le 21 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par zama le 27.10.15 à 16:15 - Réagir

Crimson Peak : fantômes hitchcockiens

Crimson Peak

Infatigable arpenteur du fantastique mondialisé, de l'Amérique des comics (Blade, Hellboy) au Japon des kaïjus (Pacific Rim), en passant par le gothique hispanique (Le Labyrinthe de Pan), le mexicain Guillermo del Toro avec son nouveau film un hommage aux classiques anglo-saxons du genre, dans un film saturé de références littéraires et cinématographiques. Crimson Peak (le "pic écarlate", toponyme sinistre qu'éclairera la deuxième partie du film) met en scène une jeune héritière américaine (interprétée par Mia Wasikowska) qui ambitionne de devenir auteure, mais qui voit surtout des fantômes, aux prises avec un couple de frère et soeur, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) et Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), aristocrates anglais qui cherchent à redorer le blason de leur gloire passée, en finançant le moyen d'extraire l'argile de leur domaine aux allures de lande dévastée.

À la manière d'Henry James (dont le Tour d'écrou peut également évoquer le film) ou Edith Wharton, le réalisateur confronte le nouveau monde en train d'émerger, patrie de self-made men où affleure l'émancipation féminine, à la décadence agonisante de la vieille Europe, auréolée d'un raffinement désuet, confrontation qui ne manque pas d'exercer une séduction réciproque entre les deux espaces rivaux. D'un côté, poignée de main bourrue, fortune acquise à la force du poignet, jeune fille pétulante, confort et modernité, de l'autre, piano, valse, cérémonie du thé et robinetterie vieillotte comme autant de simulacres qui authentifient une noblesse native aux yeux de riches américains fascinés par ce dont ils sont dépourvus depuis leur indépendance. Les deux espaces posés, le réalisateur noue une intrigue sentimentale fort romanesque à la Jane Austen entre Cushing et Lord, deux êtres que tout oppose (elle déteste le principe même de l'aristocratie, il est désarçonné par cette jeune fille émancipée), mais qui se reconnaissent, derrière le vernis social, une profondeur commune, une douleur qui ne dit pas son nom : le deuil.

La jeune héritère se retrouve mariée et part s'installer dans le manoir gothique de son époux, où d'effrayantes visions de spectres l'assaillent, elle seule, la conduisant à mener l'enquête. Halloween oblige, ce conte gothique ménage de beaux instants de frayeur, mais les fantômes du film ne sont que les cailloux blancs que l'héroïne suit pour retrouver son chemin. Les vrais fantômes qui hantent le spectateur sont ceux du réalisateur, qui nous offre une résurrection des belles heures de la Hammer, du Shining de Kubrick, mais par-dessus tout du maître du suspens Alfred Hitchcock, à travers échos et visions : l'époux inquiétant de Soupçons, la tasse de thé et le sauvetage de l'héroïne des Enchaînés, jusqu'au manoir de Manderley et la hantise de ne pas avoir été la seule épouse dans Rebecca… Guillermo del Toro joue avec subtilité de toutes ces références et renoue en beauté avec l'univers gothique de la fin du XIXème siècle à travers des décors spectaculaires où la poésie l'emporte sur le vraisemblable, comme lorsque les feuilles mortes tombent du toit défoncé du manoir…

[Crimson Peak de Guillermo del Toro. 2015. Durée : 119 mn. Distribution : Universal Pictures. Sortie le 14 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.10.15 à 17:49 - Réagir

Adama : le site pédagogique

Adama, le site pédagogique

Entre l’Afrique et de l'Europe, le conte et l’Histoire, de l’enfance et de l’âge adulte : Adama, le premier long-métrage de Simon Rouby, se situe à la croisée des chemins. Le film, très remarqué lors dernier Festival d'Annecy, s’inspire de l’histoire vraie des tirailleurs sénégalais pour raconter la quête initiatique d’un jeune africain de douze ans, parti chercher son grand frère dans les tranchées de Verdun. Adama ne sait pas ce que sont la France ou l’Allemagne, ni qu’un sanglant conflit les oppose ; il n’a jamais quitté son village, ni même vu un homme blanc (un "nassara" comme on les appelle dans son village) en vrai. Au cours de cette extraordinaire aventure, il découvre les horreurs de la guerre, mais fait aussi l’expérience de la fraternité.

Adama nous invite à poser un regard neuf sur notre histoire, tout en proposant aussi un conte universel sur le passage à l’âge adulte. Zérodeconduite et Canopé proposent un site pédagogique autour du film, qui permettra de travailler du Cycle 3 au Lycée.

Adama de Simon Rouby, au cinéma le 21 octobre
Le site pédagogique du film (dossier Primaire, Collège / Histoire et Français) : http:www.zerodeconduite.net/adama

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 04.10.15 à 18:26 - Réagir

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