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: (17 articles)

Cézanne et moi : Amicalement vôtre

Danièle Thompson retisse les fils de l'amitié brisée entre Émile Zola et Paul Cézanne dans son dernier film Cézanne et moi, où les deux mastodontes de la culture française de la fin du XIXe siècle sont incarnés par Guillaume Canet (Zola) et Guillaume Gallienne (Cézanne), des poids lourds du cinéma français, venus d'horizons culturels différents.
Émile Zola, résidant à Aix-en-Provence est le fils d'un ingénieur italien, dont le décès conduit la famille à la ruine, il doit "s'exiler" à Paris avec sa mère, en quête de petits emplois pour survivre ; son ami de lycée Paul Cézanne est quant à lui issu d'une famille bourgeoise d'Aix où il entreprend des études de Droit pour se conformer aux souhaits de son père, avant de tout arrêter pour se consacrer à la peinture, il tente sa chance en montant à Paris à plusieurs reprises, tandis que Zola commence son irrésistible ascension d'homme de Lettres et est devenu ami avec Manet et ceux qu'on appellera les "Impressionnistes", suscitant la jalousie de Cézanne.
Si le film a le mérite d'explorer cette intimité, ignorée du plus grand nombre, sous les angles d'une rivalité artistique, sociale et amoureuse, en en imaginant les recoins secrets, il prend le risque néanmoins de réduire la tension entre les deux personnages à un duel d'acteurs où l'un prendrait le pas sur l'autre. En effet cette œuvre bicéphale renoue avec la tradition des films français célébrant sur des tons divers, la figure de l'artiste maudit du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle (Les Enfants du siècle, Camille Claudel, Van Gogh), en proposant un nouveau duel Canet vs Gallienne. Le spectateur s'attendrait à ce que le deuxième l'emporte sur le premier, mais Gallienne, sous sa barbe et échevelé, tout en gommant ses afféteries et sa préciosité, ne parvient pas à emporter l'adhésion, déchiré dans un jeu oxymorique tenant à la fois de l'artiste dévoré par une rivalité intime et du peintre provincial du Sud ; ainsi ses sautes d'humeur, sa mauvaise foi, son agressivité sont mâtinées d'un accent forcé qui fait dérailler le rôle dans une pagnolade parfois gênante. Tout au contraire, le jeu contraint et posé de Guillaume Canet, qui reflète à la fois l'humilité de ses origines sociales, le travail méticuleux qu'il n'a cessé de fournir pour subvenir aux besoins de sa mère (belle interprétation d'Isabelle Candelier) et de sa famille, son statut final de chef de file embourgeoisé de l'école naturaliste lors des soirées à Médan, convainc comme l'image d'une force tranquille, carapace qui n'est pas exempte de la pulsion de désir. Pour autant, l'opposition des caractères, même si elle est maladroitement soulignée, réussit à nous faire plonger dans cette passionnante rivalité de manière éclatée. Le film choisit en effet de délaisser la linéarité chronologique, pour débuter sur des personnages mûrs et en multipliant les analepses, afin d'élaborer par touches (comme un peintre) une double anamnèse, parfois confuse (les aller-retour entre Aix et Paris, les entrevues au café avec les autres peintres), parfois manquée (les escapades dans la garrigue de deux amis, enfants), qui réussissent pourtant à dresser l'artiste rebelle et marginalisé en mal de succès face à l'artiste reconnu et sociable qui s'est établi à la force du poignet. Malgré ses défauts hérités d'une exigence de qualité, Cézanne et moi éclairera tout élève ayant eu à se frotter à Zola dans sa scolarité, que ce soit sur la question de la biographie évidemment (les origines sociales, sa relation avec son épouse, les soirées de Médan, sa passion d'homme mûr pour Jeanne), mais aussi du travail d'investigation sociale mené par l'auteur des Rougon-Macquart, tout comme d'une plongée passionnante dans L'Œuvre, dont le protagoniste torturé, Claude Lantier (le fils de Gervaise Macquart dans L'Assommoir) aurait été inspiré à Zola par Cézanne et serait à l'origine de leur brouille (cette hypothèse a été remise en cause par la découverte d'une nouvelle lettre de novembre 1887 postérieure à la parution de L'Œuvre, publiée en mars 1886, dans laquelle Cézanne écrit : « Mon cher Émile, / Je viens de recevoir de retour d’Aix le volume La Terre, que tu as bien voulu m’adresser. Je te remercie pour l’envoi de ce nouveau rameau poussé sur l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. […] Quand tu seras de retour j’irai te voir pour te serrer la main. »).

[Cézanne et moi de Danièle Thompson. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Pathé Distribution. Sortie le 21 septembre 2016]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.09.16 à 16:11 - Réagir

Pan : récit des origines

Pan de Joe Wright

Sequel, prequel, spin-off, reboot… : toute l’imagination de l’industrie hollywoodienne semble aujourd’hui employée à trouver de nouveaux moyens pour faire du neuf avec du vieux, et garantir à la fois le frisson de la nouveauté et l’assurance du déjà vu. Le film de l’anglais Joe Wright n’est ainsi pas une nouvelle adaptation de la pièce de James Matthew Barrie, même s’il met en scène tous ses personnages entrés dans l’imaginaire populaire (Peter Pan, Crochet, Clochette et Lily la tigresse). Techniquement, on peut le ranger dans la sous-catégorie des récits des originesorigin stories » en anglais, concept issu de la culture comics), qui racontent la façon dont les personnages célèbres sont "devenus ce qu’ils sont".

L’idée n’est pas absurbe appliquée à l’œuvre de J.M. Barrie, dont la dimension cyclique est constitutive : une fois Crochet vaincu, Peter Pan prend sa place, s’identifiant à son ennemi (« Par la suite, la rumeur courut que la première nuit où il porta ce costume, il resta longtemps assis dans la cabine, le porte-cigares de Crochet aux lèvres, et tous les doigts d'une main repliés, à l'exception de l'index qu'il tenait recourbé en l'air de façon menaçante, comme un crochet. ») ; le dernier chapitre (intitulé « When Wendy grew up »), escamoté dans la version de Disney devenue canonique, montre Peter Pan se détourner de Wendy devenue adulte pour se rabattre sur sa fille Jane. Le film de Joe Wright renouvèle en quelque sorte le cycle par l’autre bout, montrant l’arrivée de Peter (kidnappé par les pirates dans un orphelinat londonien, en plein Blitz allemand) au Pays imaginaire, et sa rencontre avec Crochet : un Pays imaginaire dominé par un autre pirate, le truculent Barbe-Noire, qui emploie les orphelins à creuser le sol à la recherche de la précieuse poussière de fées, tout en combattant sans relâche les Indiens ; un Crochet jeune (c’est un des orphelins qui travaille dans la mine), qui a encore ses deux mains (il tient son surnom de l’outil qu’il utilise pour gratter le sol de la mine) et va devenir le meilleur ami et allié de Pan. Si l’on peut sauver quelques trouvailles visuelles (l’enlèvement des enfants dans l’orphelinat et les séquences animées, les plus réussies du film) ou clins d’œil à la culture populaire (les enfants perdus qui fredonnent le Smell like teen spirit de Nirvana), le film se caractérise par son absence totale de grâce et de poésie, vite englouties dans le bariolage visuel, l’omniprésence d’une musique symphonique, et la surenchère spectaculaire (les crocodiles font dix mètres de long, il n'y a pas une fée mais des centaines, quelques enfants perdus mais des milliers, etc). On y ajoutera la faute de goût qui consiste à avoir distribué la très pâle Rooney Mara dans un des seuls rôles notables d'indiennes du répertoire hollywoodien, énième exemple de whitewashing que n'ont pas manqué de dénoncer les associations.

Mais le paradoxe le plus cruel est que le film n'a, finalement, pas grand-chose à raconter, ne tenant même pas les promesses énoncées par la voix-off liminaire : on ne saura finalement pas comment Crochet s'est fâché avec Pan, et est devenu le terrible pirate dépeint par Barrie. Comme si le film économisait ses maigres ressources narratives (pour une éventuelle suite, si le premier film était couronné de succès ?), se montrant aussi prodigue en pyrotechnie qu'il était chiche en imagination

[Pan de Joe Wright. 2015. Durée : 111 mn. Distribution : Warner Bros. Sortie le 21 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par zama le 27.10.15 à 16:15 - Réagir

Crimson Peak : fantômes hitchcockiens

Crimson Peak

Infatigable arpenteur du fantastique mondialisé, de l'Amérique des comics (Blade, Hellboy) au Japon des kaïjus (Pacific Rim), en passant par le gothique hispanique (Le Labyrinthe de Pan), le mexicain Guillermo del Toro avec son nouveau film un hommage aux classiques anglo-saxons du genre, dans un film saturé de références littéraires et cinématographiques. Crimson Peak (le "pic écarlate", toponyme sinistre qu'éclairera la deuxième partie du film) met en scène une jeune héritière américaine (interprétée par Mia Wasikowska) qui ambitionne de devenir auteure, mais qui voit surtout des fantômes, aux prises avec un couple de frère et soeur, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) et Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), aristocrates anglais qui cherchent à redorer le blason de leur gloire passée, en finançant le moyen d'extraire l'argile de leur domaine aux allures de lande dévastée.

À la manière d'Henry James (dont le Tour d'écrou peut également évoquer le film) ou Edith Wharton, le réalisateur confronte le nouveau monde en train d'émerger, patrie de self-made men où affleure l'émancipation féminine, à la décadence agonisante de la vieille Europe, auréolée d'un raffinement désuet, confrontation qui ne manque pas d'exercer une séduction réciproque entre les deux espaces rivaux. D'un côté, poignée de main bourrue, fortune acquise à la force du poignet, jeune fille pétulante, confort et modernité, de l'autre, piano, valse, cérémonie du thé et robinetterie vieillotte comme autant de simulacres qui authentifient une noblesse native aux yeux de riches américains fascinés par ce dont ils sont dépourvus depuis leur indépendance. Les deux espaces posés, le réalisateur noue une intrigue sentimentale fort romanesque à la Jane Austen entre Cushing et Lord, deux êtres que tout oppose (elle déteste le principe même de l'aristocratie, il est désarçonné par cette jeune fille émancipée), mais qui se reconnaissent, derrière le vernis social, une profondeur commune, une douleur qui ne dit pas son nom : le deuil.

La jeune héritère se retrouve mariée et part s'installer dans le manoir gothique de son époux, où d'effrayantes visions de spectres l'assaillent, elle seule, la conduisant à mener l'enquête. Halloween oblige, ce conte gothique ménage de beaux instants de frayeur, mais les fantômes du film ne sont que les cailloux blancs que l'héroïne suit pour retrouver son chemin. Les vrais fantômes qui hantent le spectateur sont ceux du réalisateur, qui nous offre une résurrection des belles heures de la Hammer, du Shining de Kubrick, mais par-dessus tout du maître du suspens Alfred Hitchcock, à travers échos et visions : l'époux inquiétant de Soupçons, la tasse de thé et le sauvetage de l'héroïne des Enchaînés, jusqu'au manoir de Manderley et la hantise de ne pas avoir été la seule épouse dans Rebecca… Guillermo del Toro joue avec subtilité de toutes ces références et renoue en beauté avec l'univers gothique de la fin du XIXème siècle à travers des décors spectaculaires où la poésie l'emporte sur le vraisemblable, comme lorsque les feuilles mortes tombent du toit défoncé du manoir…

[Crimson Peak de Guillermo del Toro. 2015. Durée : 119 mn. Distribution : Universal Pictures. Sortie le 14 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.10.15 à 17:49 - Réagir

Adama : le site pédagogique

Adama, le site pédagogique

Entre l’Afrique et de l'Europe, le conte et l’Histoire, de l’enfance et de l’âge adulte : Adama, le premier long-métrage de Simon Rouby, se situe à la croisée des chemins. Le film, très remarqué lors dernier Festival d'Annecy, s’inspire de l’histoire vraie des tirailleurs sénégalais pour raconter la quête initiatique d’un jeune africain de douze ans, parti chercher son grand frère dans les tranchées de Verdun. Adama ne sait pas ce que sont la France ou l’Allemagne, ni qu’un sanglant conflit les oppose ; il n’a jamais quitté son village, ni même vu un homme blanc (un "nassara" comme on les appelle dans son village) en vrai. Au cours de cette extraordinaire aventure, il découvre les horreurs de la guerre, mais fait aussi l’expérience de la fraternité.

Adama nous invite à poser un regard neuf sur notre histoire, tout en proposant aussi un conte universel sur le passage à l’âge adulte. Zérodeconduite et Canopé proposent un site pédagogique autour du film, qui permettra de travailler du Cycle 3 au Lycée.

Adama de Simon Rouby, au cinéma le 21 octobre
Le site pédagogique du film (dossier Primaire, Collège / Histoire et Français) : http:www.zerodeconduite.net/adama

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 04.10.15 à 18:26 - Réagir

Les Mille et une nuits, volume 1 : conte de l'intranquillité

Après son magnifique Tabou (2012), c’est peu de dire que Les Mille et une nuits de Miguel Gomes étaient attendues avec impatience. Livrant non pas un mais trois films, constituant une somme de plus de six heures, le réalisateur portugais proclame avoir visé l’impossible : réaliser un conte merveilleux, un film magique et enchanté, tout en documentant la situation sociale et économique dramatique de son pays. Lors de la première à la Quinzaine des Réalisateurs, le cinéaste appelait toute l’équipe présente à le rejoindre sur scène, invitant les spectateurs, de manière farfelue mais finalement profonde, à méditer sur la composition baroque de cet aréopage : une quinzaine de producteurs, une actrice… et trois journalistes. Manière de présenter sa Schéhérazade portugaise, d’évoquer le périlleux montage financier du film, mais aussi et surtout d’introduire la méthode d’écriture de ces modernes Mille et une nuits. Les histoires que le film va nous conter sont directement inspirées de l’actualité du Portugal entre 2013 et 2014, recueillie à la source par les journalistes-scénaristes engagés par le réalisateur.

Le premier volume du triptyque, intitulé L’Inquiet (o inquieto) commence ainsi par entrelacer l'histoire de la faillite des chantiers navals de Viana et un reportage sur la lutte contre les guêpes asiatiques qui menacent les ruches portugaises. À travers la parole documentaire de ses témoins, Gomes, associant l’infiniment grand et l’infiniment petit, décrit un monde de combattants ou de héros déchus, de nobles Don Quichotte, ces Portugais confrontés à des puissances qui les dépassent (celles de la mondialisation). Ce début n’est qu’un prologue, la suite nous montrant un Gomes paralysé par sa responsabilité, avouant en voix-off que ce film impossible est "la pire idée qu’il ait jamais eue", fuyant son équipe dans une embardée burlesque. Retrouvé et condamné, le réalisateur entreprend de sauver sa tête en… racontant des histoires à son équipe, tel Schéhérazade à son roi, le film retrouvant alors les rails du conte promis. Comme chez Pasolini (dont l'intermède en costumes rappelle, en plus kitsch, les représentations de l’Antiquité), il s’agira dès lors de bâtir une mythologie moderne qui oppose à une sagesse ancienne la folie du monde contemporain. Un coq qui parle pour prendre sa défense face à un juge, une baleine qui en explosant donne la vie à une sirène, l'attirail merveilleux des contes coexiste avec un miraculeux spray au viagra et une litanie de SMS courtois.

La très belle idée de raconter les mille et une histoires du Portugal en crise souffre parfois de nébulosité et de longueurs, mais on retrouve la diversité des tons propre à un Boccace ou à une Marguerite de Navarre, qui mélangeaient registres élevé et populaire. On pense même à Rabelais qui pour justifier la présence du grotesque dans Gargantua rappelait à son lecteur que dans l’os dédaigné se nichait toujours "la substantifique moelle". Le film se révèle finalement extrêmement fidèle aux procédés du genre, notamment mises en abîmes et enchâssements des récits : le réalisateur délègue la parole à Schéhérazade, qui la délègue au narrateur du conte, qui la délègue au coq, qui la délègue à son tour aux personnages par le biais de SMS… Mais derrière les fables de Schéhérazade, qu’elles soient politico-grotesques ("Les marchands qui bandent"), lyrico-burlesques ("Le coq et le feu"), ou oniriques et pathétiques ("Le bain des magnifiques"), c’est le visage du Portugal que le film dessine ; un Portugal à la fois contemporain (la crise, l’austérité, la corruption des élites) et intemporel (la terre et l’océan, la saudade, l’intranquillité chantée par Pessoa).

En comparant les pauvres mais inventives Mille et une nuits de Miguel Gomes avec le luxueux et spectaculaire Tale of Tales de Matteo Garrone, on perçoit l’opposition de deux méthodes : si Garrone fait le choix (parce qu’il en a les moyens) de la représentation du merveilleux pour nous détourner de notre monde (afin peut-être de mieux nous y ramener), Gomes procède lui au contraire à l’enchantement d’une réalité documentaire dans le but de la hisser jusqu'à l’intemporel.

Les Mille et une nuits, Volume 1, l’inquiet (As mil e uma noites - Volume 1, o inquieto) de de Miguel Gomes, 134 mn
Quinzaine des réalisateurs
Sortie prévue le 24 juin 2015

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 20.05.15 à 17:23 - Réagir

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