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Mademoiselle Julie : désamour démodé

Mademoiselle Julie, un film de Liv Ullman

En une nuit, une maîtresse s’oppose à un valet, une femme excite un homme et un homme perd une femme : dans sa pièce Mademoiselle Julie (1888), August Strindberg associait les principes a priori contradictoires du classicisme (respect parfait des règles d’unité) et du naturalisme (vérité psychologique des personnages axée sur leur identité sociale et genrée). Dans la version de Liv Ullman, on passe de la Suède à l’Irlande, les décors (de la grand-salle à la chambre, en passant par la cuisine après une scène dans l’escalier, avant l’excursion finale dans les bois) sont dépouillés, les costumes sobres, les silhouettes alentour inexistantes, recentrant le propos sur le visage d’acteurs « performers » (Jessica Chastaing, Colin Farell et Samantha Morton)… mais le propos paraît confus et daté.

À titre de comparaison, la mise en scène de Frédéric Fisbach en 2011, avec Juliette Binoche et Nicolas Bouchaud dans les rôles principaux, rendait la pièce plus lisible à travers les pas de deux de chat et de souris. Les jeux d’opposition entre maître et valet ne paraissent plus compréhensibles à notre époque, surtout lorsqu’ils se doublent de rapports de force entre un homme et une femme dont l’enjeu, l’acte charnel, est donné comme la transgression suprême. L’issue (à tous les sens du terme) évoque Ophélie peinte par les pré-raphaélites, mais la référence demeure superficielle, tant ce qui se passe avant nous paraît lointain et peu propre à susciter l’empathie. Car si la pièce ne semble plus d’actualité, c'est sans doute en partie à cause de la mise en scène surannée de Liv Ulman : les accumulations de gros-plans sur des visages sans cesse crispés, les champs/contre-champs forcés,  la lumière bleutée et froide dénotent une intentionalité à la fois trop évidente et systématique. L'intensité du jeu des acteurs fait écran car elle tient de la performance plus que de l'interprétation, comme s’ils avaient été poussés à bout pour pallier la rigidité de la mise en scène.

On se demande quelle aura été la motivation de la réalisatrice pour s’emparer de cette pièce, si ce n'est le désir à jamais contrarié (comme elle l'avoue elle-même dans le dossier de presse) d'en interpréter le rôle-titre. Le choix de la rousse Jessica Chastaing révèle tout le narcissisme de l’entreprise… tant cette dernière nous rappelle le visage de la jeune Liv Ulman.

[Mademoiselle Julie de Liv Ullman. 2013. Durée : 133 mn. Distribution : Pretty Pictures. Sortie le 10 septembre 2014]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 12.09.14 à 18:03 - Réagir

Gemma Bovery : Madame Bovary, c'est lui

Gemma Bovery, un film d’Anne Fontaine

Après Perfect mothers en 2013, adaptation d’une nouvelle de Doris Lessing, Anne Fontaine poursuit son exploration des psychés féminine et masculine, en portant à l’écran le roman graphique de Posy Simmonds, Gemma Bovery (1999) dont l’argument repose, par effet de miroir, sur une lecture bovaryste du chef d’oeuvre de Flaubert, Madame Bovary.

Gemma Bovery, le film, propose donc une réécriture contemporaine du roman au programme de Littérature des Terminales Littéraires pour deux ans. Le roman graphique et l'adaptation — assez fidèle — d'Anne Fontaine s’inspirent d’une lecture particulièrement riche de Flaubert. Gemma apparaît comme le double anglais d’Emma : son patronyme, un mari qui se prénomme Charles, une liaison antérieure décevante évoquant Rodolphe et le vicomte dans le roman,  fonctionnent comme autant de signes dans l’esprit du boulanger Martin Joubert (Raymond dans le roman de Simmonds) interprété par Fabrice Luchini. Le couple Bovery, fuyant la monotonie londonienne s’installe en Normandie comme Charles et Emma à Yonville ; face à l’ennui qui la gagne, Gemma noue une relation avec Hervé, un avatar de Léon, fils de bonne famille qui révise ses partiels dans la demeure familiale. Toute sa vie va être disséquée, ressassée, interprétée par son voisin le boulanger (ancien libraire) au prisme du roman de Flaubert. La vie et la fiction s’entrecroisent dangereusement, réservant bien des surprises.

L’originalité de cette œuvre est de faire du personnage du narrateur-voyeur, Joubert, le bovaryste de l’histoire, tandis que Gemma, au contraire d’Emma, se montre plus lucide. On peut hasarder l'explication suivante : le roman de Flaubert montre une femme qui cherche à s’émanciper dans un monde d’hommes au XIXème siècle. Si rien n’a changé dans les mécanismes du désir, les Emma de nos jours s’approprient davantage leurs destinées sentimentales. Anne Fontaine change quelques détails par rapport à l’univers de Simmonds en le teintant de caricature : Gemma est  plus brune que blonde, sa voisine Wizzy campée par Elsa Zylbertstein, plus séduisante et plus horripilante dans le rôle de la « bourgeoise émancipée », Raymond Joubert s’appelle Martin… Retrouver d’ailleurs Fabrice Luchini en voix-off et en chair et en os donne un petit côté au film un petit côté Alceste à Bicyclette, pas désagréable, mais pas très original non plus. Certes, l’ironie féroce est bel et bien présente chez Flaubert, et lui-même se désolait quelquefois que son style soit si lourd (« Je suis dévoré de comparaisons comme on l’est de poux », Lettre à Louise Colet, 1852). Mais les quatre années de labeur pour engendrer Madame Bovary lui auront permis d’atteindre l’idéal qu’il s’était fixé : « Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire » (Lettre à Louise Colet, 1852). Posy Simmonds avait su conserver par son trait neutre l’esprit critique de Flaubert sans parvenir à en creuser la profondeur (Flaubert s’attaquait à toute la société dans son œuvre). Anne Fontaine, elle, force le trait mais reste tout autant à la surface.

Si le film comme le roman graphique offrent un plaisir de la référence à ne pas mésestimer, il faut aussi les voir comme des outils pédagogiques non négligeables pour des élèves que la lecture de Flaubert rebutera peut-être au départ. La lecture du roman est primordiale, mais elle gagnerait à s’enrichir du visionnage du film de Chabrol, puis de celui d’Anne Fontaine, afin que les élèves non seulement s’imprègnent de l’intrigue mais aussi puissent percevoir les résonances entre les différentes versions.

[Gemma Bovery d'Anne Fontaine. 2014. Durée : 99 mn. Distribution : Gaumont. Sortie le 10 septembre 2014]

Pour aller plus loin :
— Le DVD (droits d'utilisation en classe + dossier) de Madame Bovary de Claude Chabrol
— "Madame Bovary au cinéma : adaptation, réécriture", un dossier Magfilm du CNDP

Posté dans Dans les salles par comtessa le 10.09.14 à 15:19 - Réagir

Métamorphoses : le site pédagogique

Metamorphoses

Éclectique, et toujours surprenant Christophe Honoré… Après avoir adapté au cinéma George Bataille (Ma mère, 2004) et Madame de La Fayette (La Belle personne, 2008), c'est à… Ovide que s'attaque aujourd'hui l'auteur des Chansons d'amour, dans cette adaptation poétique et épurée des Métamorphoses. Comment raconter, comment donner à voir ces transfigurations merveilleuses, quels choix faire au sein des centaines de mythes relatés par Ovide, comment les actualiser pour un public contemporain ? Le réalisateur, dont la filmographie a toujours été attachée à la littérature (et l'on pouvait d'ailleurs y retrouver l'influence d'Ovide), relève ce défi en se concentrant sur le personnage d’Europe, à la fois héroïne d'un récit d’initiation et réceptrice d’autres récits, partageant ainsi nos interrogations sur la foi à prêter à ces histoires à dormir debout, et sur leur portée dans notre monde moderne. Métamorphoses ouvre ainsi à la réflexion sur l’identité, l’intemporel et l’éphémère, le corps et les sens, le désir et l’amour, la mort… En cherchant une forme nouvelle, Christophe Honoré court sans cesse le risque de briser l’illusion référentielle, créant étrangeté, décalage et désorientation, et renouvelant notre regard sur ces mythes antiques.

Zérodeconduite.net consacre dossier pédagogique au film, destiné aux enseignants de Français en Lycée. Celui-ci propose des activités autour des thématiques suivantes, en rapport avec les objets d'étude des programmes du lycée : la question de l’Homme, les réécritures, et celle de l’adaptation.

[Métamorphoses de Chritophe Honoré, 2014. Durée : 1 h 42. Distribution : Sophie Dulac. Sortie : le 3 septembre 2014]

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 02.09.14 à 22:36 - Réagir

Caricaturistes, fantassins de la démocratie : liberté, je dessine ton nom

Caricaturistes

Le documentaire de Stéphanie Valloatto, né d'une rencontre entre le cinéaste Radu Mihaileanu (producteur du film) et le dessinateur Plantu (fondateur de l'association Cartooning for peace, qui rassemble et défend les dessinateurs de presse à travers le monde), nous propose un tour du monde du combat pour la liberté d’expression, mené par les caricaturistes, ces personnalités souvent aussi masquées pour le public qu'elles sont bien identifiées par les pouvoirs en place.

Honneur tout d’abord aux douze héros que le film met enfin sous les feux de la rampe : Jeff Danziger (États-Unis), Michel Kichka (Israël), Baha Boukhari (Palestine), Nadia Khiari (alias Willis from Tunis, Tunisie), Plantu (France), Mikhail Zlatkovsky (Russie), Rayma Suprani (Vénézuela), Angel Boligan (Mexique), Damien Glez (Burkina Faso), Lassane Zohore (Côte d'Ivoire), Pi San (Chine), Menouar Merabtèn (alias Slim, Algérie), Baki Bouckhalfa (Algérie), sans oublier Kurt Westergaard, le dessinateur danois qui caricatura le prophète Mahomet avec un turban en forme de bombe... L'intérêt du film est de nous faire prendre conscience des pressions que subit cette catégorie particulière de journalistes, ceux qui dénoncent, par la seule force de leurs dessins, les absurdités, les injustices et les ignominies du monde dans lequel nous vivons. Des coups de fil de Nicolas Sarkozy à la direction du Monde, en passant par les convocations de  M. Zlatkovsky au F.S.B, jusqu'aux menaces anonymes reçues par la vénézuélienne de R. Suprani, le film dresse une typologie des intimidations qu'ont à subir les caricaturistes, d'autant plus inquiétantes qu'elles sont diffuses.

Si la situation de Plantu paraît plus enviable que celle de ses camarades (c'est d’ailleurs pour cela qu'il est à l’origine de l’association Cartooning for Peace, créée à l’ONU en 2006 sous l’égide de Kofi Annan), le spectateur perçoit le contraste entre des climats politiques très différents, et le degré de liberté que ceux-ci laissent aux caricaturistes. Le rapprochement entre les deux (seules) femmes présentées dans le film, la vénézuélienne R. Suprani et la tunisienne M. Merabtèn, dresse ainsi un tableau saisissant de l’état de leurs pays respectifs : à l’organisation sociale complètement quadrillée mise en place par le système Chavez répond le chaos d’une Tunisie qui s'est vue voler sa révolution. La confrontation des différents dessins, longuement montrés à l'écran, est également intéressante, en ce qu'elle traduit les préoccupations mais aussi les tabous du public, très différents d'un pays à l'autre : si Damien Glez au Burkina Faso n’y va pas de main-morte avec les chefs d’état, l'ivoirien Lassane Zohore est davantage bon enfant. Un phallus, qui sert de support pour croquer un soldat, ne passera pas ici, alors que Jeff Danziger représente Dick Cheney nu jetant un préservatif à l’effigie de Bush aux toilettes ; Plantu s’interdit de dessiner des juifs avec un gros nez, ce à quoi s’adonne avec délectation l'israélien Kichka.

De fait il paraît difficile de donner une définition universelle de la liberté d’expression et de ses limites, tant les situations du film rappellent constamment le « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » de Pascal. C'est la limite de ce documentaire, qui s'en tient à une célébration, certes louable et nécessaire, du courage de ces "fantassins de la démocratie", et s'arrête au seuil de questionnements plus délicats : la liberté d'expression est-elle une valeur absolue (on se rappelle le débat sur l'affaire Dieudonné, ou celui sur les caricatures de Mahomet) ? la caricature ou le dessin humoristiques sont-ils bons par nature (cf l'usage de l'image antisémite par la presse d'avant-guerre) ? le dessin fonctionnant sur l'implicite et la complicité avec le lecteur, peut-il n'être pas ou mal compris ?

Il n'en reste pas moins que Caricaturistes est un film qui plaira sans doute aux élèves, et qui peut être très utile à l'enseignant, d'abord par le tableau très large qu'il dresse du monde contemporain (à ce titre la rencontre de l’Israëlien Kichka et du Palestinien Boukhari est très intéressante), et ensuite parce qu'il peut permettre aux professeurs (de Lettres et d’Histoire-Géographie) de rebondir sur l’analyse d’images, dont l’expérience démontre qu’elle de plus en plus malaisée, pour les élèves du Secondaire comme pour les étudiants.

[Caricaturistes, fantassins de la démocratie de Stéphanie Valloato. 2013. Durée : 106 mn. Distribution : Europacorp. Sortie le 28 mai 2014]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 01.06.14 à 21:52 - Réagir

Deux jours, une nuit : l'impuissance et la dignité

Deux jours une nuit

Il y a quinze ans Rosetta se battait pour trouver un boulot. Aujourd'hui, Sandra se débat pour conserver le sien.
D'où vient que cette fois-ci ça ne marche plus ? Est-ce la présence, dans le rôle de l'ouvrière dépressive, de la superstar internationale (Christopher Nolan, Steven Soderbergh), égérie d'une grande marque de luxe, Marion Cotillard, en lieu et place de la — jusqu'alors — totalement novice Émilie Dequenne ? On accusera plutôt la raideur d'un dispositif fictionnel inhabituellement pesant.
D'habitude chez les Dardenne la fiction émerge presque insensiblement du réel. Le spectateur est plongé in media res, dans une suite d'abord confuse de gestes, d'actions, de scènes dont il finit par comprendre les tenants et aboutissants fictionnels. Ici, passé une première scène à la précision quotidienne si familière (il n'y a peut-être que chez les Dardenne qu'on verrait Marion Cotillard sortir du four une tarte pour ses enfants), le film nous délivre son propre "pitch", explicitement résumé par l'amie et le mari de Sandra. De retour d'un congé-maladie pour une dépression nerveuse, celle-ci n'a plus sa place dans la petite usine : on fait très bien à seize ce que l'on faisait à dix-sept, chacun travaillant un peu plus pour gagner un peu plus. Pour réintégrer Sandra, il faudra que tous renoncent à leur prime annuelle de mille euros : c'est le marché que la direction propose aux salariés, et Sandra, dont les soutiens ont arraché un nouveau vote, a le week-end pour convaincre ceux qui l'ont déjà condamné une fois. 

C'est évidemment un choix impossible, absurde et cruel, qui résonne fortement avec l'actualité (combien de "plans de sauvegarde de l'emploi" qui demandent le sacrifice des uns pour sauver les autres). C'est encore et toujours l'horreur du libéralisme qui transforme ses victimes en complices (déjà Rosetta finissait par trahir celui qui l'avait aidé), laissant perversement et hypocritement les salariés décider du sort de leur collègue. Écrasés par la fatalité, les personnages remettent à peine cette logique en cause (à la différence de la Louise Michel de Kervern et Delépine qui remontait fantasmatiquement toute la chaîne des responsabilités), ce qui est la meilleure manière de pousser le spectateur à le faire à leur place. Évidemment, les Dardenne ne condamnent personne : s'ils célèbrent la générosité et la solidarité des uns, ils ne jettent pas la pierre aux "égoïstes". Le film pourrait reprendre la célèbre antienne humaniste de Renoir dans La Règle du jeu : "Ce qu'il y a de terrible en ce monde, c'est que chacun a ses raisons."

Unité de temps (un week-end), de lieu (cette petite ville belge, entre appartements sociaux et pavillons ouvriers), d'action (convaincre, coûte que coûte) : le film a, sur le papier, l'intensité de grands suspenses psychologiques comme Douze hommes en colère ou Le Train sifflera trois fois. Mais cette urgence cadre mal avec un cinéma d'habitude plus attentif à la complexité des êtres, à la richesse et à l'ambiguïté mouvantes du réel. Le jeu de répétition/variation sur la même situation a pour effet de transformer chacun des collègues de Sandra en vignette illustrant un "cas". Il y a celui qui s'en sort par l'agressivité, celui qui fond tout de suite en larmes, celui qui a peur de perdre sa place, et chaque fois on a l'impression de cocher consciencieusement une case dans le programme établi par le scénario. En quelques minutes un fils frappe son père au visage, une femme décide de quitter son mari, comme si Sandra était la pierre de touche qui révélait les êtres à eux-mêmes. Tout cela est trop rapide, trop forcé pour ne pas paraître artificiel.

À la fin, qu'on s'en voudrait de dévoiler, la morale est sauve. C'est une morale de dignité mais aussi d'impuissance ("On a perdu mais on s'est bien battu"), une morale inoffensive, une morale de cinéma finalement. À Cannes au moins, elle semble avoir satisfait tout le monde. 

Deux jours, une nuit de Luc et Jean-Pierre Dardenne, 95 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 22.05.14 à 15:50 - Réagir