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: (11 articles)

Pan : récit des origines

Pan de Joe Wright

Sequel, prequel, spin-off, reboot… : toute l’imagination de l’industrie hollywoodienne semble aujourd’hui employée à trouver de nouveaux moyens pour faire du neuf avec du vieux, et garantir à la fois le frisson de la nouveauté et l’assurance du déjà vu. Le film de l’anglais Joe Wright n’est ainsi pas une nouvelle adaptation de la pièce de James Matthew Barrie, même s’il met en scène tous ses personnages entrés dans l’imaginaire populaire (Peter Pan, Crochet, Clochette et Lily la tigresse). Techniquement, on peut le ranger dans la sous-catégorie des récits des originesorigin stories » en anglais, concept issu de la culture comics), qui racontent la façon dont les personnages célèbres sont "devenus ce qu’ils sont".

L’idée n’est pas absurbe appliquée à l’œuvre de J.M. Barrie, dont la dimension cyclique est constitutive : une fois Crochet vaincu, Peter Pan prend sa place, s’identifiant à son ennemi (« Par la suite, la rumeur courut que la première nuit où il porta ce costume, il resta longtemps assis dans la cabine, le porte-cigares de Crochet aux lèvres, et tous les doigts d'une main repliés, à l'exception de l'index qu'il tenait recourbé en l'air de façon menaçante, comme un crochet. ») ; le dernier chapitre (intitulé « When Wendy grew up »), escamoté dans la version de Disney devenue canonique, montre Peter Pan se détourner de Wendy devenue adulte pour se rabattre sur sa fille Jane. Le film de Joe Wright renouvèle en quelque sorte le cycle par l’autre bout, montrant l’arrivée de Peter (kidnappé par les pirates dans un orphelinat londonien, en plein Blitz allemand) au Pays imaginaire, et sa rencontre avec Crochet : un Pays imaginaire dominé par un autre pirate, le truculent Barbe-Noire, qui emploie les orphelins à creuser le sol à la recherche de la précieuse poussière de fées, tout en combattant sans relâche les Indiens ; un Crochet jeune (c’est un des orphelins qui travaille dans la mine), qui a encore ses deux mains (il tient son surnom de l’outil qu’il utilise pour gratter le sol de la mine) et va devenir le meilleur ami et allié de Pan. Si l’on peut sauver quelques trouvailles visuelles (l’enlèvement des enfants dans l’orphelinat et les séquences animées, les plus réussies du film) ou clins d’œil à la culture populaire (les enfants perdus qui fredonnent le Smell like teen spirit de Nirvana), le film se caractérise par son absence totale de grâce et de poésie, vite englouties dans le bariolage visuel, l’omniprésence d’une musique symphonique, et la surenchère spectaculaire (les crocodiles font dix mètres de long, il n'y a pas une fée mais des centaines, quelques enfants perdus mais des milliers, etc). On y ajoutera la faute de goût qui consiste à avoir distribué la très pâle Rooney Mara dans un des seuls rôles notables d'indiennes du répertoire hollywoodien, énième exemple de whitewashing que n'ont pas manqué de dénoncer les associations.

Mais le paradoxe le plus cruel est que le film n'a, finalement, pas grand-chose à raconter, ne tenant même pas les promesses énoncées par la voix-off liminaire : on ne saura finalement pas comment Crochet s'est fâché avec Pan, et est devenu le terrible pirate dépeint par Barrie. Comme si le film économisait ses maigres ressources narratives (pour une éventuelle suite, si le premier film était couronné de succès ?), se montrant aussi prodigue en pyrotechnie qu'il était chiche en imagination

[Pan de Joe Wright. 2015. Durée : 111 mn. Distribution : Warner Bros. Sortie le 21 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par zama le 27.10.15 à 16:15 - Réagir

Crimson Peak : fantômes hitchcockiens

Crimson Peak

Infatigable arpenteur du fantastique mondialisé, de l'Amérique des comics (Blade, Hellboy) au Japon des kaïjus (Pacific Rim), en passant par le gothique hispanique (Le Labyrinthe de Pan), le mexicain Guillermo del Toro avec son nouveau film un hommage aux classiques anglo-saxons du genre, dans un film saturé de références littéraires et cinématographiques. Crimson Peak (le "pic écarlate", toponyme sinistre qu'éclairera la deuxième partie du film) met en scène une jeune héritière américaine (interprétée par Mia Wasikowska) qui ambitionne de devenir auteure, mais qui voit surtout des fantômes, aux prises avec un couple de frère et soeur, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) et Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), aristocrates anglais qui cherchent à redorer le blason de leur gloire passée, en finançant le moyen d'extraire l'argile de leur domaine aux allures de lande dévastée.

À la manière d'Henry James (dont le Tour d'écrou peut également évoquer le film) ou Edith Wharton, le réalisateur confronte le nouveau monde en train d'émerger, patrie de self-made men où affleure l'émancipation féminine, à la décadence agonisante de la vieille Europe, auréolée d'un raffinement désuet, confrontation qui ne manque pas d'exercer une séduction réciproque entre les deux espaces rivaux. D'un côté, poignée de main bourrue, fortune acquise à la force du poignet, jeune fille pétulante, confort et modernité, de l'autre, piano, valse, cérémonie du thé et robinetterie vieillotte comme autant de simulacres qui authentifient une noblesse native aux yeux de riches américains fascinés par ce dont ils sont dépourvus depuis leur indépendance. Les deux espaces posés, le réalisateur noue une intrigue sentimentale fort romanesque à la Jane Austen entre Cushing et Lord, deux êtres que tout oppose (elle déteste le principe même de l'aristocratie, il est désarçonné par cette jeune fille émancipée), mais qui se reconnaissent, derrière le vernis social, une profondeur commune, une douleur qui ne dit pas son nom : le deuil.

La jeune héritère se retrouve mariée et part s'installer dans le manoir gothique de son époux, où d'effrayantes visions de spectres l'assaillent, elle seule, la conduisant à mener l'enquête. Halloween oblige, ce conte gothique ménage de beaux instants de frayeur, mais les fantômes du film ne sont que les cailloux blancs que l'héroïne suit pour retrouver son chemin. Les vrais fantômes qui hantent le spectateur sont ceux du réalisateur, qui nous offre une résurrection des belles heures de la Hammer, du Shining de Kubrick, mais par-dessus tout du maître du suspens Alfred Hitchcock, à travers échos et visions : l'époux inquiétant de Soupçons, la tasse de thé et le sauvetage de l'héroïne des Enchaînés, jusqu'au manoir de Manderley et la hantise de ne pas avoir été la seule épouse dans Rebecca… Guillermo del Toro joue avec subtilité de toutes ces références et renoue en beauté avec l'univers gothique de la fin du XIXème siècle à travers des décors spectaculaires où la poésie l'emporte sur le vraisemblable, comme lorsque les feuilles mortes tombent du toit défoncé du manoir…

[Crimson Peak de Guillermo del Toro. 2015. Durée : 119 mn. Distribution : Universal Pictures. Sortie le 14 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.10.15 à 17:49 - Réagir

Adama : le site pédagogique

Adama, le site pédagogique

Entre l’Afrique et de l'Europe, le conte et l’Histoire, de l’enfance et de l’âge adulte : Adama, le premier long-métrage de Simon Rouby, se situe à la croisée des chemins. Le film, très remarqué lors dernier Festival d'Annecy, s’inspire de l’histoire vraie des tirailleurs sénégalais pour raconter la quête initiatique d’un jeune africain de douze ans, parti chercher son grand frère dans les tranchées de Verdun. Adama ne sait pas ce que sont la France ou l’Allemagne, ni qu’un sanglant conflit les oppose ; il n’a jamais quitté son village, ni même vu un homme blanc (un "nassara" comme on les appelle dans son village) en vrai. Au cours de cette extraordinaire aventure, il découvre les horreurs de la guerre, mais fait aussi l’expérience de la fraternité.

Adama nous invite à poser un regard neuf sur notre histoire, tout en proposant aussi un conte universel sur le passage à l’âge adulte. Zérodeconduite et Canopé proposent un site pédagogique autour du film, qui permettra de travailler du Cycle 3 au Lycée.

Adama de Simon Rouby, au cinéma le 21 octobre
Le site pédagogique du film (dossier Primaire, Collège / Histoire et Français) : http:www.zerodeconduite.net/adama

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 04.10.15 à 18:26 - Réagir

Les Mille et une nuits, volume 1 : conte de l'intranquillité

Après son magnifique Tabou (2012), c’est peu de dire que Les Mille et une nuits de Miguel Gomes étaient attendues avec impatience. Livrant non pas un mais trois films, constituant une somme de plus de six heures, le réalisateur portugais proclame avoir visé l’impossible : réaliser un conte merveilleux, un film magique et enchanté, tout en documentant la situation sociale et économique dramatique de son pays. Lors de la première à la Quinzaine des Réalisateurs, le cinéaste appelait toute l’équipe présente à le rejoindre sur scène, invitant les spectateurs, de manière farfelue mais finalement profonde, à méditer sur la composition baroque de cet aréopage : une quinzaine de producteurs, une actrice… et trois journalistes. Manière de présenter sa Schéhérazade portugaise, d’évoquer le périlleux montage financier du film, mais aussi et surtout d’introduire la méthode d’écriture de ces modernes Mille et une nuits. Les histoires que le film va nous conter sont directement inspirées de l’actualité du Portugal entre 2013 et 2014, recueillie à la source par les journalistes-scénaristes engagés par le réalisateur.

Le premier volume du triptyque, intitulé L’Inquiet (o inquieto) commence ainsi par entrelacer l'histoire de la faillite des chantiers navals de Viana et un reportage sur la lutte contre les guêpes asiatiques qui menacent les ruches portugaises. À travers la parole documentaire de ses témoins, Gomes, associant l’infiniment grand et l’infiniment petit, décrit un monde de combattants ou de héros déchus, de nobles Don Quichotte, ces Portugais confrontés à des puissances qui les dépassent (celles de la mondialisation). Ce début n’est qu’un prologue, la suite nous montrant un Gomes paralysé par sa responsabilité, avouant en voix-off que ce film impossible est "la pire idée qu’il ait jamais eue", fuyant son équipe dans une embardée burlesque. Retrouvé et condamné, le réalisateur entreprend de sauver sa tête en… racontant des histoires à son équipe, tel Schéhérazade à son roi, le film retrouvant alors les rails du conte promis. Comme chez Pasolini (dont l'intermède en costumes rappelle, en plus kitsch, les représentations de l’Antiquité), il s’agira dès lors de bâtir une mythologie moderne qui oppose à une sagesse ancienne la folie du monde contemporain. Un coq qui parle pour prendre sa défense face à un juge, une baleine qui en explosant donne la vie à une sirène, l'attirail merveilleux des contes coexiste avec un miraculeux spray au viagra et une litanie de SMS courtois.

La très belle idée de raconter les mille et une histoires du Portugal en crise souffre parfois de nébulosité et de longueurs, mais on retrouve la diversité des tons propre à un Boccace ou à une Marguerite de Navarre, qui mélangeaient registres élevé et populaire. On pense même à Rabelais qui pour justifier la présence du grotesque dans Gargantua rappelait à son lecteur que dans l’os dédaigné se nichait toujours "la substantifique moelle". Le film se révèle finalement extrêmement fidèle aux procédés du genre, notamment mises en abîmes et enchâssements des récits : le réalisateur délègue la parole à Schéhérazade, qui la délègue au narrateur du conte, qui la délègue au coq, qui la délègue à son tour aux personnages par le biais de SMS… Mais derrière les fables de Schéhérazade, qu’elles soient politico-grotesques ("Les marchands qui bandent"), lyrico-burlesques ("Le coq et le feu"), ou oniriques et pathétiques ("Le bain des magnifiques"), c’est le visage du Portugal que le film dessine ; un Portugal à la fois contemporain (la crise, l’austérité, la corruption des élites) et intemporel (la terre et l’océan, la saudade, l’intranquillité chantée par Pessoa).

En comparant les pauvres mais inventives Mille et une nuits de Miguel Gomes avec le luxueux et spectaculaire Tale of Tales de Matteo Garrone, on perçoit l’opposition de deux méthodes : si Garrone fait le choix (parce qu’il en a les moyens) de la représentation du merveilleux pour nous détourner de notre monde (afin peut-être de mieux nous y ramener), Gomes procède lui au contraire à l’enchantement d’une réalité documentaire dans le but de la hisser jusqu'à l’intemporel.

Les Mille et une nuits, Volume 1, l’inquiet (As mil e uma noites - Volume 1, o inquieto) de de Miguel Gomes, 134 mn
Quinzaine des réalisateurs
Sortie prévue le 24 juin 2015

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 20.05.15 à 17:23 - Réagir

L'Étreinte du serpent : les odyssées du chaman perdu

Le superbe film colombien de Ciro Guerra, projeté à la Quinzaine des réalisateurs, narre à quarante ans d’écart les deux odyssées sur l’Amazonie de Karamakate, un chaman amazonien, à la recherche de son Graal, la yakruna, une mystérieuse plante capable de guérir et d’apprendre à rêver.

C’est tout d’abord un captivant film d’aventures qui met face à face Karamakate, jeune chaman qui vit seul dans la jungle amazonienne et un ethnologue allemand au début du siècle (le néerlandais Jan Bijvoet, déjà vu dans Borgman et Alabama Monroe). D’abord défiant, le jeune chaman refuse d’aider l’homme blanc, saisi d’une fièvre inguérissable, que lui amène Manduca, le fidèle Indien qui l’accompagne. Il acceptera de les guider en pirogue, le long de l’Amazone, pour retrouver sa tribu perdue détentrice de la Yakruna. Au détour d’un plan, le film nous projette alors dans un autre face à face qui met aux prises le même Karamakate, quarante ans plus tard, et un jeune botaniste américain, également à la recherche de cette miraculeuse Yakruna. Mais le vieux Karamakate ne sait alors plus qui il est. Il a oublié la symbolique de son savoir, il n’est plus qu’une coquille vide, un "chullachaqui"… Le film entrelace ainsi les deux odyssées, épousant le cours sinueux de l’Amazone et du mythique anaconda, répétant les mêmes étapes tantôt burlesques, tantôt cauchemardesques et tragiques, qui évoquent à la fois les films de Werner Herzog ou le Mission de Roland Joffé (avec une puissance d’évocation bien supérieure) autant que le roman Au cœur des ténèbres de Conrad. En effet, le film se focalise sur le personnage magnifique de Karamakate, ultime mémoire d’une nature que l’homme blanc a vidée de ses habitants, massacrés, torturés ou réduits en esclavage pour exploiter l’hévéa. Fier et distant,  le personnage inonde tous les plans d’une présence magnétique, grâce à l’incarnation saisissante des acteurs Antonio Bolivar et Nilbio Torres aux corps nus, vigoureux et beaux, qui l’incarnent à quarante ans de distance : ses silences valent toutes les armes, ses rires enchantent, ses paroles sont empreintes d’une mélancolie profonde et d’une poésie amère.

Mais El Abrazo de la serpiente est aussi un film poétique, dont le noir et blanc (à l’exception d’une brève "illumination" colorée) magnifie paradoxalement la "forêt d’émeraude" amazonienne. Ce procédé, en évoquant les photographies qui trônent dans tous les musées ethnographiques du monde, rapproche bien évidemment le film d’un documentaire (à la manière de Miguel Gomes dans Tabou). Mais comme Miguel Gomes, Ciro Guerra échappe à la reconstitution, mi-Tintin mi-Lévi-Strauss, d’un monde perdue, pour infuser une merveilleuse nostalgie pétrie d’une humanité à la fois déchue et sublime, où le rêve affleure à travers un jaguar énigmatique, comme le cauchemar sous les traits de serpents avalant des serpents. L’expérience est totale si l’on prête attention aux bruissements de la nature faisant écho à ceux des langues qui s’entremêlent, quand l’Eden se mue en Babel. La beauté des paysages, les personnages complexes et touchants, le périple aventureux, la quête symbolique et la conception d’un temps cyclique font de ce film un sommet poétique et humaniste, à l’image de ce volcan au pied duquel la seconde odyssée s’achève, comme un rappel de l’arbre gigantesque incendié au pied duquel s’achève la première.

On ne saura trop conseiller ce film à des lycéens, qui étudient la figure de l’Autre, notamment en cours de Littérature et Société, puisqu’il évoque aussi bien Voltaire (à travers la rencontre avec un malheureux Indien amputé et estropié) que Montaigne et Jean de Léry, mais surtout parce qu’il nous fait entrer par le biais des sensations dans un monde, dont nous, Occidentaux, nous éloignons à grand pas, celui d’une nature lyrique et magique.

El abrazo de la serpiente de Ciro Guerra, 125 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 17.05.15 à 12:08 - Réagir