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Le Passé : fable universelle ou pur exercice de style ?

Le Passé

Une fois n'est pas coutume, nos deux rédacteurs n'étaient pas d'accord sur le dernier film d'Ashgar Farhadi. Nous livrons ici leurs interprétations divergentes du film.

POUR par Zama

En dépaysant son cinéma hors des frontières de son Iran natal, Ashgar Farhadi a pris le risque de perdre une part de ce qui constituait son attrait pour le spectateur d'Europe de l'Ouest : sa dimension de document sur la société iranienne contemporaine, ses lignes de faille (sociales, sexuelles) et ses contradictions. Avec ses personnages se triturant l'esprit en regardant la pluie tomber par la fenêtre d'un pavillon de banlieue, Le Passé pourrait passer pour une caricature de "film-français", au sens péjoratif de ce que charrie l'expression.
Mais il serait un peu injuste de brûler aujourd'hui ce que l'on a adoré hier : si Farhadi ne change pas son système d'un iota, celui-ci atteint dans ce film un nouveau sommet de maîtrise, portés par des comédiens (Tahar Rahim, Bérénice Bejo, Ali Mosaffa, le petit Elyes Aguis) au diapason. Soit donc le personnage d'Ahmad, qui revient en France, à l'invitation de son ex-femme, apparemment pour régler définitivement leur divorce. On ne peut ici en raconter beaucoup plus : le "système Farhadi" consiste à plonger le spectateur in media res, le laissant se constuire lui-même une interprétation de la situation… interprétation évidemment démentie et corrigée par la suite des événements. La narration se construit sur ce jeu de dévoilements-révélations successifs qui s'emballent, dont l'accumulation peut donner au spectateur l'impression d'être "mené en bateau". Mais ces faux-semblants sont l'œuvre des personnages eux-mêmes, qui ont toutes les raisons de s'arranger de vérités partielles et de demi-mensonges ; et ces coups de théâtre successifs ne sont pas un but en soi, mais plutôt un moyen de montrer la fragilité de toute certitude et l'insaisissabilité des comportements humains.
Cette alliance d'une telle économie de moyens et d'une si forte intensité émotionnelle, il faut sans doute remonter à l'Amour de Michael Haneke pour la retrouver. Il restera à s'interroger sur la différence de traitements entre personnages masculins (on a rarement vu deux figures plus admirables que Ahmad et Samir) et personnages féminins (qui rivalisent dans la névrose et l'hystérie).

CONTRE par Comtessa

La première chose qui frappe en regardant Le Passé, le dernier film de l’Iranien  Ashgar Farhadi (mais le premier tourné à l'étranger), est le soin apporté à filmer les cheveux des femmes, longs, détachés, mouillés, échevelés. On s’attend donc à ce que l’Iranien profite de ce tournage "occidental" pour s’émanciper des codes de la censure de son pays, voire nous dire quelque chose de singulier sur le nôtre, de son point de vue persan. Las, il nous refait le coup de ses précédents films, sans que le métissage ne prenne.
La faute en incombe d'abord à un scénario qu’on envisage diabolique, avant qu’il ne se révèle artificiel à l’extrême. Le résultat est un film scolaire (comme si l’élève Farhadi se devait de montrer qu’il peut faire toujours mieux) malgré l’interprétation d’une qualité soutenue. Les rebondissements se succèdent à un rythme effréné dans la dernière demi-heure, laissant le spectateur au mieux étonné, au pire incrédule. La meilleure retranscription de cette vacuité se trouve soulignée dans le film à travers ces nombreux cadres vides de tableaux, qui encombrent les décors.
Ces personnages ne nous touchent pas (même s’il faut reconnaître aux hommes une "force fragile" très séduisante), leurs dilemmes nous laissent de marbre quand ils ne nous font pas ricaner. Au final, on s’interroge toujours sur le sens du titre, malgré la réminiscence proustienne : qu'est-ce que "le passé" ? Une rupture définitive ? Un secret qui continue de hanter le présent et d’hypothéquer l’avenir ? Ce titre un peu pompeux n’arrive pas à la cheville du précédent (Une séparation), dont la revendication humble de singularité (à travers l’article indéfini) nous faisait accéder aux méandres universels de la culpabilité humaine.

[Le Passé d'Ashgar Farhadi. France, 2013. Durée : 2 h 10. Sortie le 17 mai 2013. Distribution : Memento Films]
Présenté à Cannes en Sélection Officielle, en compétition

 

Posté dans Dans les salles par zama le 24.05.13 à 08:02 - Réagir

Jeunes critiques : Jimmy P.

Pour la première fois et à l'occasion de ce Festival de Cannes, Zérodeconduite.net ouvre ses pages à des textes d'élèves : en l'occurence les élèves de la khâgne option cinéma du lycée Paul Valéry de Paris, embarqués à Cannes, entre l'écrit et l'oral de leur concours, par leur professeur Philippe Zill.
Nous proposons ici des extraits, regroupés par film, de chacune de leurs critiques, réalisées à chaud et dans l'effervescence du Festival. Les textes intégraux sont disponibles eux en pdf.

Jimmy P.

Jimmy P. (psychothérapie d'un Indien des plaines) d'Arnaud Desplechin, par Marie B.

"Les mots complexes me font peur, avec les mots simples on rapproche les choses de nous" dit Georges Devereux à son patient. C’est sans doute cette formule que Desplechin applique à son film : Filmer simplement mais justement cet entretien psychanalytique entre un anthropologue spécialiste de la culture amérindienne (Mathieu Amalric) et son patient indien Blackfoot (Benicio Del Toro), un ex-soldat de la Seconde Guerre mondiale sujet à des traumatismes psychiques.
Que penser de ce couple étonnant formé par Mathieu Amalric et Benicio Del Toro ? Pour son dernier film, en quittant la France, Arnaud Desplechin change de ligne : finis les repas de famille, les conversations qui s’enchaînent, les personnages qui se rencontrent et se bousculent. Mais si Jimmy P. est un film plus épuré, qui retrace les séances entre un patient indien et son médecin, ce n’est pas qu’un film sur la psychanalyse, ou sur la condition de l'Indien des Etats-Unis, mais un film sur l’homme ; G. Devereux dit d’ailleurs que Jimmy ne souffre d’aucun mal à part celui de tout homme : la vie.

(…)

La critique intégrale en pdf

Voir également la critique du film par Zérodeconduite.net : Jimmy P. : aux racines de l'ethnopsychiatrie

Posté dans Festival de Cannes par Zéro de conduite le 22.05.13 à 12:37 - Réagir

Jimmy P. : aux racines de l'ethnopsychiatrie

Jimmy P.

Jimmy P., psychothérapie d'un Indien des Plaines n'est pas le premier film en anglais d'Arnaud Desplechin, comme certains ont pu l'écrire : il fait suite à Esther Kahn, tourné lui en Angleterre il y a plus de dix ans (2000). Les deux films procèdent d'ailleurs de la même démarche, l'adaptation d'un texte méconnu, mais porteur de problématiques universelles. Pour Esther Kahn, à travers la nouvelle d'Arthur Symons, c'était la question de l'acteur et de sa vérité. Au centre de Jimmy P. il y a le concept d'ethnopsychiatrie : les notions inventées par Sigmund Freud sont-elles opérantes au-delà de notre univers mental judéo-chrétien, et notamment, dans une culture où les rêves sont réputés prédire l'avenir plutôt qu'éclairer le passé ?  C'est tout l'enjeu du livre fondateur de Georges Devereux, Psychothérapie d'un Indien des Plaines (1951) constitué de la retranscription très précise des quelques quatre-vingts séances qui réunirent cet anthropologue d'origine hongroise et un patient du nom de Jimmy Picard.

Vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, cet indien blackfoot souffrait de multiples troubles physiques et psychiques auxquels la médecine classique ne parvenait pas à trouver de cause physiologique. Le film commence avec l'admission de Jimmy (incarné par Benicio del Toro), terrassé par de violentes migraines, dans la clinique militaire de Topeka, Kansas. Après une batterie d'examens, les médecins décident, perdu pour perdu, de faire appel à l'excentrique anthropologue Georges Devereux, qui a travaillé sur un peuple indien dont la culture est proche de celle des Blackfoot. A l'affrontement attendu (résistance, transfert) entre le thérapeuthe et son patient, schéma classique des films "de psychanalyse", Arnaud Desplechin a substitué une sorte de fraternité, de compagnonnage intellectuel entre deux êtres humains qui se découvriront plus proches que ce que la géographie et l'histoire auraient pu laisser prévoir. Ils avanceront pas à pas et main dans la main pour éclairer les traumatismes qui emprisonnent Jimmy.

De nombreux films trahissent l'essence de la cure psychanalytique en la faisant rentrer au forceps dans une dramaturgie schématique, méconnaissant les ambiguïtés, les chausse-trappes, les stases et rechutes indissociables d'une analyse… Aussi on saura gré à Arnaud Desplechin d'avoir cherché une autre voie pour nous rendre intelligible l'ouvrage fondateur de Devereux. Les prémisses du film sont passionnantes et la mise en scène met efficacement en valeur l'opposition entre la minéralité de Benicio del Toro et l'exubérance de Mathieu Amalric. On avouera s'être un peu perdu par la suite dans les méandres du film, entre passé et présent, rêves et réalité, Picard et Devereux (qu'à mi-parcours le film flanque d'une compagne, pour distiller quelques éléments sur sa biographie et sa personnalité). Le flot des paroles s'envole et trop peu d'images restent pour accrocher l'imaginaire du spectateur… Comment sait-on quand une psychanalyse est terminée ? demande à un moment sa maîtresse à Devereux, question qui n'a évidemment pas de réponse toute faite… On sort du film de la même façon, sans être vraiment sûr d'avoir bien saisi ce qui s'était joué sous nos yeux.

S'il peut déconcerter à la première vision, on a envie de revoir très vite Jimmy P.. On sent en effet que ce film d'une grande richesse est de nature à faire référence sur le thème de la psychanalyse. A ce titre, il aura dès la rentrée toute sa place dans les classes de Terminale, pour éclairer quelques notions-clés du programme de philo… 

Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) d'Arnaud Desplechin. 2013. France, États-Unis. Durée : 114 mn
Sélection Officielle, en compétition
Sortie prévue en France le 10 septembre 2013

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.13 à 14:48 - Réagir

Suzanne : naturalisme et résilience

Suzanne

Projeté à la Semaine de la Critique, le second long-métrage de Katell Quillévéré (après Un Poison violent) met en scène l’histoire de Suzanne (Sara Forestier) qui pour l’amour fou d’un jeune délinquant abandonne son enfant et quitte sa famille...

Le film revendique un ancrage naturaliste. Le père (François Damiens) est routier, la mère est décédée, la famille pique-nique au cimetière. Suzanne tombe enceinte alors qu’elle n’est que lycéenne, sa sœur Maria (Adèle Haenel) étudie la couture… La vie poursuit son cours jusqu'à la rencontre entre Sarah et Julien. A ce titre le plan qui les montre enlacés, s’embrassant dans un tunnel de tôle renvoie aussi bien à une vignette de film sentimental (on attend le fondu en noir) qu’à un décor prosaïque laissant présager d’une suite beaucoup  moins rose.

Ces choses-là ayant été dites, la réalisatrice échappe toutefois à son programme naturaliste : si en effet tout n’est pas rose, rien n’est noir pour autant. Le père sait pardonner, la sœur est toujours présente, l’enfant abandonné n’est pas rongé par le ressentiment, la co-détenue de Suzanne est "gentille" et les routiers sympas, le bad boy a des allures de prince charmant et le film s’achève sur un sourire, comme si chaque épreuve était l’occasion d’expérimenter la résilience. On peut lire dans ce choix la volonté bienvenue de ne pas alourdir le propos, mais c'est la vraisemblance qui en pâtit…

Film estimable porté par l’interprétation de comédiens tous justes (exceptée l'absence surprenante de tout accent méridional, alors que l’action se situe entre Alès et Marseille), Suzanne semble en porte-à-faux entre un point de départ très dramatique (l’abandon d’un enfant) et un traitement plus léger qui finit par paraître superficiel.

Suzanne de Katell Quillévéré, France, 2013, 1 h 30
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 18.05.13 à 11:05 - Réagir

Revue de web # 7 : Bouclettes, atomes et College boy…

Cheveux et cinéma

Pourquoi Merida (personnage de Rebelle, film sorti cet été) est-elle la première des héroïnes disneyiennes à arborer de splendides bouclettes ? Non pas pour imposer de manière subreptice la norme esthétique des cheveux lisses, mais d'abord parce que c'était impossible à animer, nous raconte cet article de Slate.fr ; impossible jusqu'à ce que les équipes de Pixar mettent au point un programme capable de rendre de manière réaliste les complexes ondulations d'une chevelure bouclée.
Il n'empêche que dans le film les boucles de Merida sont indissociables de son caractère frondeur et anti-conformiste, signe que le cheveu lisse est bien le modèle culturel ultra-dominant. L'article de Slate montre que cette question apparemment futile est plus profonde qu'il n'y paraît, croisant, notamment, la question raciale : "La domination ethnoculturelle des blancs (à travers la colonisation) s'est en partie exercée par des critères physiques, comme les cheveux lisses." C'est ainsi que la coupe "afro" d'Angela Davis (voir notre dossier pédagogique sur le documentaire Free Angela) est devenue un symbole du "black power" de la contre-culture
On renverra au documentaire de Chris Rock, Good Hair (2009) sur l'énorme "black hair business" aux États-Unis, mais aussi, pour une mise en perspective dans l'Histoire des arts, à l'exposition virtuelle de la Cinémathèque française, "Blonde-Brune, la chevelure dans l'art et le cinéma"…

Le plus petit film du monde

A l'heure où la course au gigantisme et au spectaculaire semble obséder Hollywood, les équipes d'IBM ont tourné et mis en ligne le "plus petit film du monde" : A boy and his Atom…(voir le making-of ici). L'esthétique naïve n'est pas sans rappeler le tout premier film d'animation de l'histoire du cinéma, Fantasmagorie d'Emile Cohl (1908) ; la technique est celle du stop-motion, ou animation image par image, la même que celle utilisée par Wes Anderson dans Fantastic Mr Fox (voir notre site pédagogique) ou Ladislas Starewitch (inspiration majeure du premier) dans Le Roman de Renard (1941).
Mais ici ce sont des molécules de monoxyde de carbone qui ont été déplacés par les ingénieurs d'IBM, grâce à une aiguille ultrafine et un microscope à effet tunnel hyperpuissant (permettant d'agrandir les atomes 100 millions de fois)… On rêve à la suite que Jack Arnold aurait pu donner à son génial L'Homme qui rétrécit (1958) (voir notre dossier pédagogique Philosophie).

Le clip et la censure

Rien de tel qu'un soupçon de censure pour lancer une la polémique et s'assurer du relais des médias. C'est après les propos de Françoise Laborde du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, et sans doute grâce à eux, que le clip College Boy du groupe Indochine, réalisé par le jeune réalisateur québécois Xavier Dolan (Les Amours imaginaires, Lawrence Anyways), a été visionné des centaines de milliers de fois sur le web.
Dans un noir et blanc stylisé et à l'aide d'images choc, le clip met en scène le martyre d'un élève harcelé par ses camarades, jusqu'à être crucifié, puis mis à mort. Devant ce genre d'images, ce sont toujours les mêmes questions qui se posent — les mêmes que soulevait par exemple le long-métrage de Miguel Franco, Después de Lucía (2012), sur une trame comparable —  : où s'arrête la dénonciation, où commence la complaisance ? Comment faire la part de l'horreur, et celle de la fascination que provoquent ces images ? Comment dénoncer la violence sans participer à sa mise en scène, éternelle question cinématographique ?
Dans une lettre ouverte adressée au CSA ("L'esthétisme de la controverse : lettre ouverte à Françoise Laborde à propos du clip pour Indochine", publiée par le Huffington Post), Xavier Dolan défend la dimension éducative du clip. Le plus intéressant dans son plaidoyer pro domo est sans doute l'anachronisme qu'il pointe, à l'heure d'internet, dans le fonctionnement et les missions du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel : "En effet, Madame Laborde, vous arrivez à table pour le débat sur la légitimation de la violence à l'écran avec environ trente-cinq ans de retard. (…) Votre devoir, aujourd'hui, en tant que membre du Conseil de l'audiovisuel supérieur de France, est de réinsérer les attributs de votre mandat dans la réalité actuelle telle que redéfinie par l'héritage de la technologie.  Or, cette technologie permet, en 2013, à n'importe quel enfant de visionner, à défaut de le voir en salles, la bande-annonce de n'importe quel film classé 18 ans et plus. Il pourra éventuellement en voir des extraits incrustés sur YouTube, Dailymotion, et enfin le télécharger une fois pour toutes sur AppleTV ou Netflix deux mois plus tard à peine, et sans autre forme de procès. Aujourd'hui, les limitations de la violence sont proportionnelles aux limites que l'espace virtuel nous propose: presque aucune.

Et aussi :

> Le cinéma vendu à l'industrie du tabac sur les Inrocks.com
> Peau d'âne, Demy et le merveilleux, une exposition virtuelle de la Cinémathèque française
> Un dossier pédagogique (Histoire) sur L'Étoffe des héros de Philip Kaufman sur le site Cinéhig

Posté dans Bonnes ressources par Zéro de conduite le 09.05.13 à 16:08 - Réagir