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Exposition Tati à la Cinémathèque

En emménageant en 2005 dans ses nouveaux bâtiments de la rue de Bercy, la Cinémathèque Française se dotait d’un espace de 600 m2 destiné à accueillir "au moins deux expositions permanentes par an". Après Renoir, Almodovar, Méliès ou Guitry, c’est aujourd’hui le réalisateur Jacques Tati qui est à l’honneur jusqu’au 8 août. Comme les précédents, cet hommage rendu à Jacques Tati pose la question : les cinéastes ont-ils leur place au musée ? Pourquoi et comment leur rendre hommage autrement qu’en projetant leurs films, ce qui est après tout la fonction première d’une cinémathèque ?
En matière d’expositions cinéphiles, on connaît plusieurs approches… Il y a l’approche fétichiste, qui consiste à mettre sous vitrine les reliques du maître et de ses tournages. Il y a l’approche scientifique, qui privilégie au contraire l’analyse et la mise en perspective, en convoquant critiques et historiens… La troisième option consiste à proposer au visiteur-spectateur une recréation théâtralisée, à la fois synthétique et mimétique de "l’univers" du créateur : il s’agit d’exaucer un fantasme vieux comme le cinéma, celui de rentrer dans le film (cf La Rose pourpre du Caire de Woody Allen) ; fantasme qui sous sa forme la plus commerciale aboutit aux parcs d’attraction des studios Disney. Le parti pris de l’exposition Tati, deux temps trois mouvements est l'éclectisme : il s'agit de concilier chacune de ces trois approches. Les tatillons se rassureront ainsi de la caution universitaire de Stéphane Goudet (auteur notamment d’un Jacques Tati aux Editions des Cahiers du cinéma), qui apparaît notamment à travers une série de vidéos pédagogiques ("Les leçons du professeur Goudet"). Les "Tati-fosi" y trouveront leur lot de documents authentiques puisés dans les archives du maître (notamment un somptueux carnet de notes où Tati consignait ses idées de gag) par l’autre commissaire de l’exposition, qui n'est autre que la nièce du cinéaste, Macha Makeieff. Mais c'est l'accent particulier mis sur la scénographie qui frappe le visiteur dès le long couloir d’entrée, qui évoque une scène de Playtime : Macha Makéieff est une femme de spectacle, et l'inspiration de l'exposition il s’agissait de proposer une exposition « comme un spectacle vivant ».
Le résultat séduit autant qu’il agace. Il séduit parce que plus qu’aucun autre peut-être, l’univers de Jacques Tati se prête à cette théâtralisation (le plan large, l’attention minutieuse aux détails —décors, costumes, accessoires—, le travail poussé sur le son), et que la metteur en scène Macha Makeieff n’en est pas à son coup d’essai (voir l'édition DVD de Playtime ou le site Tativille). Il agace parce que l’exposition semble s’ingénier à brouiller les repères, quitte à plonger le visiteur dans un certain inconfort, même si c'est sur un mode ludique. Ces chapeaux de femme dans la vitrine sont-ils bien ceux de Playtime ou une recréation hommage ? Cette compression est-elle un pastiche de sculpture contemporain ou un vrai César ? Les —hilarants— spots publicitaires pour la marque Gervais qui servent d’interlude aux "leçons du professeur Goudet" sont-ils bien signés du cinéaste ?
Divisé comme chez Proust (et comme Mon Oncle) en deux "côtés", le côté Playtime (la critique de la modernité, le Tati visionnaire) et le côté Jour de Fête (la nostalgie de la France des petits métiers, le Tati artiste de music-hall), Tati deux temps trois mouvements abolit ainsi les repères temporels, au profit d’une vision synchronique de l'œuvre de Jacques Tati (à la différence par exemple de l’expo Chaplin et les images accueillie il y a quelques années par le Jeu de Paume).
L’inconfort intellectuel qui naît de cette absence de repères se double parfois d’un inconfort physique : pour profiter des —finalement très pédagogiques— modules vidéo, il faut tendre l’oreille (le son est parfois recouvert par la bande-son de l’exposition) et se tordre le cou (en lorgnant sur deux écrans à la fois) ; comme s’il s’agissait de recréer in vivo le burlesque froid , de pousser jusqu'au bout cette "démocratisation du gag" qu'accomplissait Playtime.
Dans Musée haut, musée bas, le dernier film de Jean-Michel Ribes, les personnages comprenaient soudain, en entrant dans la salle, vide, d'un musée d'art contemporain, qu’ils étaient l’œuvre conceptuelle qu’ils s'attendaient à découvrir. Toutes proportions gardées, on vit un peu la même expérience au cours de Tati, deux temps, trois mouvements quand on comprend (pour moi ce fut en m’affublant d’un casque de chantier rouge, qui m’avait fait bien rire sur la tête de mes voisins) que l’on est partie intégrante de l'installation, à la fois sujet et objet du regard.
On n'est pas sûr toutefois de devoir reprocher aux deux commissaires d'avoir poussé jusqu'au bout le tati-isme. Comme dans les films du réalisateur il s'agit finalement d'en demander un tout petit peu plus au spectateur/visiteur, de le faire sortir d'une attitude purement passive et consommatrice. On soulignera aussi que Tati deux temps trois mouvements est loin de se limiter à l'exposition proposée à la cinémathèque : "Tati-trip" à Paris (le 104 propose ainsi de visiter grandeur nature la villa Arpel de Mon Oncle)… mais aussi à Sainte-Sévère sur Indre (côté Jour de fête, donc), spectacle au Théâtre de Chaillot, lectures et conférences, et bien sûr… une rétrospective Tati à la Cinémathèque !
Tati, deux temps trois mouvements à la Cinémathèque française, Jusqu'au 8 août 2009
Posté dans Evènements par zama le 24.04.09 à 18:54
Commentaires
Article tatiesque, et c'est un compliment.
bravo pour la fine analyse muséographique. J'ai été moins gênée que vous par la façon dont l'expo était agencée : au contraire, l'impression agréable de pouvoir picorer sans culpabilité, au gré des envies, sans "parcours obligé". Et il est parfois salutaire de se laisser bousculer un peu, non ?
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