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Chocolat : héros d’hier contre racisme d’aujourd’hui

Chocolat, le quatrième long métrage du cinéaste et acteur Roschdy Zem avait de quoi attirer l’historien : choix cinématographique exceptionnel, le scénario s’inspire en effet non d’une œuvre de fiction mais d’une source historienne, à savoir les travaux de Gérard Noiriel sur Rafael Padilla, esclave cubain devenu célèbre dans la France de la Belle Époque sous le nom de Chocolat (voir notamment son ouvrage Chocolat, clown nègre. L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, Paris, 2012).
Allait-il ainsi, la caméra au poing, filmer le racisme en action de la France dans la IIIe République comme l’historien avait placé son enquête sous le sceau d’une microstoria à la Carlo Ginzburg ?
Les bonnes intentions sont évidentes, les tentatives multiples mais les résultat souvent un peu décevant. Le réalisateur conduit effectivement son public dans les rues cosmopolites de la capitale parisienne, l’entraîne dans les allées de l’Exposition universelle pour visiter des zoos humains, le confronte à l’impitoyable univers carcéral républicain, le plonge dans les sordides bidonvilles réservés aux noirs et aux déclassés, l’aguiche avec les plaisirs des nuits de la Belle Époque (café-concert, théâtre avant-gardiste, spectacles du Nouveau-Cirque, tripots mal famés...). Mais il n’évite ni les plans carton-pâte ni les images d’Épinal. Faute de pouvoir rivaliser avec les films à gros budget, Chocolat se contente de brosser rapidement les caractéristiques socio-culturelles d’une société enthousiasmée par le développement de l’industrie du loisirs, et mise en joie par les caricatures racistes, qu’elles apparaissent dans les publicités Felix Potin ou naissent des frasques du célèbre duo de clowns Chocolat et Footit : on apprend ainsi que l’expression « être chocolat » vient de leurs numéros. Systématiquement dupé et frappé par le clown blanc, le clown noir n’obtient jamais satisfaction, il reste « chocolat »
Là réside sans doute le plus grand mérite du film : faire reprendre vie au parcours exceptionnel de Rafael Padilla, tombé dans l’amnésie collective. Ancien esclave cubain devenu, après de multiples péripéties, « cannibale » dans un cirque de province puis clown sur les scènes parisiennes, Chocolat connaît une notoriété tout à fait exceptionnelle au tournant du XIXe et du XXe siècle. Le Figaro l’affuble du titre de véritable artiste, les Parisiens courent à sa rencontre pour obtenir son autographe, Toulouse-Lautrec le caricature, les Frères Lumières en font la vedette de leur Chaise à bascule, Samuel Becket s’en inspire pour imaginer le personnage de Lucky dans En Attendant Godot. Pionnier du clown, il participe ainsi aux premiers pas du cinéma muet et invente même la thérapie par le rire pour les enfants malades. Il doit son succès à sa capacité à se placer à l’avant-garde d’un humour largement inspiré par les minstrels shows américains et à l’habileté avec laquelle le duo comique insère l’actualité dans ses pitreries. Roschdy Zem le sait, le montre parfois mais, comble de la déception pour l’historien, a toujours tendance à placer ces éléments explicatifs à l’arrière-plan.
Outre les quelques libertés historiques perceptibles par leurs seuls spécialistes (le cirque Delvaux n’a jamais existé, le révolutionnaire noir haïtien est inventé de toutes pièces et la femme de Chocolat, Marie Grimaldi, détournée de la réalité…), le long métrage de Roschdy Zem fait trop souvent figure d’auberge espagnole des racismes contemporains. Si la police parisienne a tendance à se comporter comme les forces de l’ordre de l’Amérique ségrégative, elle traque encore les sans-papiers noirs pour les enfermer et les menacer d’expulsion. Roschdy Zem laisse surtout entendre que l’échec au théâtre de Chocolat tient au racisme de ses contemporains.

Interview de Gérard Noirel par Nathalie Levisalles, Libération, 6 janvier 2016

Les analyses de Gérard Noiriel rappellent au contraire les dangers à plaquer sur une réalité ancienne des schémas de pensée contemporains. Porté par une naïve volonté d’émancipation, Chocolat ne se heurte pas tant au racisme de ses contemporains qu’aux frontières d’une société fragmentée interdisant aux marginaux de pénétrer les lieux réservés à l’élite. Victime d’une myopie historique qui le condamne à oublier l’affaire Dreyfus comme l’influence grandissante de la culture américaine du spectacle, le film explique ainsi par le seul racisme la mort sociale de Chocolat à la dissolution de son duo en 1905. Or, la France postdreyfusienne ne cherche plus tant à rire au spectacle de la stigmatisation raciale qu’à celui des prouesses scéniques américaines attribuant aux Noirs le rôle de danseurs ou de sportifs hors du commun.
Doit-on pour autant instruire le procès en anachronisme du film de Roschdy Zem ? Gérard Noiriel reconnaît lui-même qu’une frontière nette sépare la culture historique des historiens à celle du grand public qui tend toujours vers la mémoire. Et c’est bien un enjeu de mémoire, celui d’exhumer un héros positif noir (les anglo-saxons parlent de « role models ») à destination des jeunes générations, qui a donné envie à l’historien de poursuivre et d’aprofondir son travail sur Chocolat : « J’ai construit ce livre pour montrer qu’on avait affaire à un héros. Cela permettra peut-être à certains de s’identifier alors qu’ils ne s’identifieraient pas à Jeanne d’Arc ou à Napoléon. On est dans une société très diversifiée, mais ce sont toujours les mêmes héros qui sont mis en avant. Il ne suffit pas de rajouter des chapitres dans les manuels d’histoire, il faut aussi créer des héros. » Porté par LA star noire du cinéma français contemporain (Omar Sy), bénéficiant d’une exposition médiatique confortable, Chocolat remplit parfaitement cet office.

[Chocolat de Roschdy Zem. 2015. Durée : 110 mn. Distribution : Gaumont. Sortie le 3 février 2016]

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