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Selma : entretien avec l'historien Pap Ndiaye

Professeur des universités à l'Institut d'études politiques de Paris, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis où il a étudié et enseigné. Il s’intéresse également aux situations minoritaires en France (histoire et sociologie des populations noires). Parmi ses publications : La condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008, 436 p. Édition de poche en septembre 2009 (Gallimard, collection Folio) ; Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, 160 p. Il a visionné le film Selma d’Ava DuVernay et accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net.

Pouvez-vous revenir sur le contexte historique et politique des marches qui se sont déroulées entre les villes de Selma et Montgomery dans l’État américain de l’Alabama en mars 1965 ?

Depuis la fin du XIXe siècle, le sud des États-Unis se caractérise par l’institution de la ségrégation - surtout depuis les années 1880 - et par la privation du droit de vote. Bien qu’en théorie, selon la Constitution, les Afro-Américains disposaient du droit de vote depuis 1867, il est, dans certains États du sud, tributaire de la réussite à un test de type scolaire et d’une taxe que la plupart des Noirs n'avaient pas les moyens de payer. Des millions de citoyens américains sont donc écartés du scrutin électoral dans le sud du pays tandis qu’au nord, le premier membre afro-américain du Congrès est élu en 1928. De nombreux représentants noirs originaires des villes de New York, Detroit et Chicago seront ensuite élus dans les années 30, 40 et 50. Il convient de rappeler que la marche s’achève dans la ville de Montgomery où Rosa Parks avait été arrêtée par la police après avoir refusé de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus en décembre 1955. Un événement déclencheur qui encouragea un jeune pasteur noir inconnu, Martin Luther King Jr, à lancer une campagne de boycott contre la compagnie de bus. C’était le début d’une longue série de manifestations non-violentes. La loi signée le 2 juillet 1964 par Lyndon Baines Johnson interdisant la discrimination dans les bâtiments publics, l’administration et les emplois est une première victoire pour le Mouvement pour les droits civiques. Théoriquement, les lieux publics ne peuvent plus être séparés entre Blancs et gens de couleur, « whites » and « colored », comme c’était le cas dans le sud du pays à l’époque. Mais les Noirs du sud essaient en vain de s’inscrire sur les listes électorales. Ils exercent une pression sur le président démocrate Johnson jusqu’à ce qu’il signe, en août 1965 le Voting Rights Act qui permit à l’ensemble de la population noire américaine de voter.

Quels sont, en plus de la figure emblématique de Martin Luther King, les différentes personnes et associations qui constituent le Mouvement des droits civiques ?

L’église noire du sud des États-Unis a joué un grand rôle dans le Mouvement pour les droits civiques. Après le boycott des bus de Montgomery, King crée en 1957 la Southern Christian League Conference (SCLC) qui regroupe des pasteurs d’églises noires du sud des États-Unis. La SCLC jouit d’une haute autorité morale et s’appuie sur un dense réseau d’églises noires qui lui permet d’organiser des réunions et de disposer de ressources financières. King et la SCLC sont au centre du Mouvement pour les droits civiques. Leur approche modérée, basée sur la résistance non-violente, rend la négociation possible avec le pouvoir, John F. Kennedy d’abord, puis Lyndon B. Johnson après l’assassinat de JFK le 22 novembre 1963. Parallèlement à cela, des organisations plus radicales composées essentiellement de jeunes Noirs jugent King trop modéré et privilégient les rapports de force. Le Congress Of Racial Equality (CORE) fondé à 1942 à Chicago s’installe dans le sud à partir des années 50. Il n’apparaît pas dans le film mais ses membres organisent les Freedom Rides qui y sont évoquées. Afin de tester l'arrêt de la Cour suprême Boynton v. Virginia qui rendait illégale la ségrégation dans les transports, les militants noirs et blancs voyageaient ensemble dans des bus inter-états. Le premier Freedom Ride partit de Washington en 1961. Une autre organisation, plus radicale, se nommait le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Dans le film, King s’entretient avec deux jeunes membres de la SNCC, bien implantée dans l’Alabama.

Malcolm X fait une brève apparition dans le film…

Il se rend à Selma en janvier 1965, quelques semaines avant d’être assassiné, mais il y reste très peu de temps. Malcolm X est un homme du nord. Son QG est à Harlem et son audience se compose surtout de jeunes Noirs issus des ghettos du nord du pays. Il connaît peu le sud et on ne peut pas dire qu’il y joue un rôle important. Par contre, à partir de la fin 1966, il inspire ce qui deviendra le Black Power regroupant des militants du SNCC, du CORE, et de tous ces jeunes qui vont radicaliser leurs positions à l’instar de Stokely Carmichael, l’un des chefs du SNCC, puis du Black Panther Party. Ils se mobilisent contre les inégalités socio-économiques qui persistent à la fin des années 60 et contre les violences policières.

Comment réagissent les autres pays face à tous ces évènements ?

La Marche de Selma est suivie de près dans le monde entier. A l’ONU, les États-Unis sont attaqués sur cette question. En France, de nombreuses émissions, dont Cinq colonnes à la une, traitent de la Marche de Selma. L’URSS apostrophe les États-Unis en leur reprochant de donner des leçons de démocratie et de liberté dans le monde face au soi-disant communisme oppresseur alors qu’ils perpétuent des crimes raciaux sur leur propre sol et empêchent une partie de leur population de voter. De plus, au début des années 60, de nombreux pays d’Afrique acquièrent leur indépendance. C’est la période de la décolonisation, du tiers-mondisme. Les dirigeants américains craignent de renvoyer une image négative auprès des pays nouvellement indépendants comme l’Inde ou les pays africains. Cela explique en partie pourquoi le gouvernement américain bascule sur cette question, malgré les réticences de Johnson qui sont bien montrées dans le film.

La presse a joué un rôle important dans le combat pour les droits civiques.

Les mouvements pour les droits civiques et les stratégies de non-violence ont une condition essentielle : la présence des journalistes. Chaque citoyen américain possède un poste de télévision et il faut montrer la violence des partisans de la ségrégation afin de faire basculer l’opinion publique. Devant les caméras, la police ne peut pas agir en toute impunité. La question de la présence de la presse est bien posée dans le film. Martin Luther King fait allusion à Bull Connor, le shérif de la ville de Birmingham en 1963 : il est le chef d’une police qui violente les femmes, les personnes âgées, les manifestants pacifistes à terre. Ces images bouleversent l’Amérique et créent des élans militants. La présence de caméras et de journalistes dissuade la police d’avoir recours à des moyens extrêmes tels que ceux utilisés par la police sud-africaine à la même époque, qui tire à la mitraillette sur des manifestants pacifistes noirs à Sharpeville.

En parlant d’images, quelle est la place du monde afro-américain et de son histoire dans le cinéma américain ?

Le sujet des droits civiques est récent dans le cinéma américain, il n’a pas beaucoup de place à Hollywood. Dans son film Le Majordome sorti en 2013, Lee Daniels revisite, à travers le personnage du fils du majordome de la présidence, l’histoire des droits civiques aux États-Unis. C’est la première fois qu’un épisode aussi important que les Freedom Rides apparaissait à l’écran. La reconstitution par Ava DuVernay de la charge de la police sur les marcheurs pacifistes sur le pont Edmund Pettus de Selma, au-dessus de la rivière Alabama, est saisissante et n’avait jamais été montrée auparavant.
La question de l’esclavage n’a pas une place très importante non plus. Le film Twelve Years a Slave, réalisé par Steve McQueen et sorti au même moment que Le Majordome, a fait sensation parce qu’il montrait de façon crue la violence subie par les esclaves. Ce n’est pas ordinaire dans le cinéma américain, loin s’en faut. L’élection de Barack Obama a vraisemblablement favorisé l’installation et la légitimation d’un cinéma auparavant vu comme peu commercial, tout aussi bien que l’émergence d’acteurs « bankable », sur qui on peut miser financièrement. Un argument avancé par les producteurs d’Hollywood était en effet que ce type de sujets n’intéressait pas les Américains, ou du moins, pas au delà du monde noir américain. Le succès du film Le Majordome les a contredit. Des fictions dont le casting était presque entièrement noir pouvaient attirer du public. Même constat pour Twelve Years a Slave. Ce ne sont pas des films communautaires.

Quelle est la résonnance de ce film aujourd’hui ? Existe t-il encore des barrières aux droits civiques des noirs américains ?

La question de la ségrégation ne se pose plus sur le terrain de la loi, puisqu’elle est interdite depuis 1964 mais des discriminations, en particulier résidentielles, demeurent. Même si chacun est théoriquement libre d’aller s’installer où il veut aux États-Unis, il existe des quartiers à dominante blanche et des quartiers à dominante noire avec une forte dimension de classe. Les quartiers noirs sont restés noirs tout en s’appauvrissant car les classes moyenne et supérieure noires les ont quittés dans les années 70 pour s’établir dans des endroits plus agréables. Ce phénomène s’appelle « l’hyper-ghetto ». Sans parler des innombrables discriminations dans l’accès au marché du travail, l’avancement professionnel, l’éducation, la justice, les rapports avec la police. La mort de ce jeune afro-américain non armé abattu par un policier blanc dans la ville de Ferguson (Missouri) et les émeutes qui ont suivi montrent que la question des violences policières est loin d’être résolue. Le taux de chômage des Noirs est deux fois plus important que celui des Blancs. On pourrait multiplier ainsi tous les indicateurs sociaux pour montrer que ce n’est pas du tout la même chose d’être noir ou blanc aux États-Unis.

Et concernant le droit de vote ?

La situation n’est plus celle d’avant 1965, mais il y a beaucoup à dire sur l’exercice du droit de vote aux États-Unis. Le Parti républicain, tout puissant dans le sud des États-Unis, s’efforce par tous les moyens de restreindre l’exercice du droit de vote des groupes qui lui sont hostiles, en particulier les minorités. Il lui est impossible de les en empêcher mais il peut leur mettre des bâtons dans les roues en limitant par exemple le nombre de bureaux de vote dans les quartiers noirs ou hispaniques. Une personne qui devra attendre six heures debout avant de voter risque plus facilement de se décourager qu’une autre qui ne patientera qu’une heure... D’ailleurs le vrai scandale de l’élection du président républicain Georges Bush en 2000 n’était pas tant la question des trous sur les bulletins de vote que le fait qu’une partie de la population noire dans l’ouest de la Floride n’avait pas pu voter. Elle avait été renvoyée chez elle au prétexte qu’elle n’avait pas les bons papiers… La Cour suprême a d’ailleurs récemment levé les mesures qui avaient été mises en place après le vote de la loi en 1965 (Voting Rights Act) pour protéger le droit de vote des noirs dans le sud. Les juges considèrent que l’état d’exception qui était celui du sud quant aux droits civiques depuis 1965, n’a plus lieu d’être. Cette décision va encore favoriser les menées du Parti républicain pour limiter le droit de vote des minorités. Sachant qu’on perd assez facilement son droit de vote aux États-Unis, pour une condamnation pénale par exemple. Or le nombre d’afro-américains en prison ou en liberté conditionnelle, « on probation » comme on dit là-bas, est très élevé.

D’anciens ségrégationnistes siègent-ils au sein du Parti républicain ?

Tout à fait. Le début des années 60 est un moment historique puisqu’il correspond au basculement du sud du Parti démocrate vers le Parti républicain. Jusqu’en 1964-1965, les Blancs partisans de la ségrégation, les suprématistes du sud des États-Unis étaient membres du Parti démocrate. Le Parti était dans une situation intenable. Dans le sud des États-Unis, il était partisan de la discrimination alors que dans le nord il était du côté du monde ouvrier et en faveur de la justice sociale. D’ailleurs, dans les années 30, en dépit de toutes les mesures sociales qu’il avait prises, dont la création de la sécurité sociale, le président démocrate Franklin D. Roosevelt n’avait pas du tout touché à la ségrégation. Il avait besoin des élus démocrates du sud pour sa majorité au Congrès.

Vous avez évoqué les évènements survenus à Ferguson, pouvez-vous nous parler de la réaction du président Barack Obama suite à ces évènements ?

Il n’est toujours pas allé à Ferguson ! C’est tout à fait significatif de son éloignement stratégique du monde noir. Une distance qu’il avait théorisé dès 2004 en considérant que s’il voulait un jour être élu président, il fallait qu’il s’éloigne du monde noir pour ne pas être vu comme le candidat des Noirs ni que sa candidature ne soit perçue seulement comme une candidature de témoignage. Il s’est présenté d’emblée comme le président de tous les Américains. Il s’est distancié davantage du monde noir que certains de ses prédécesseurs tant il craignait d’être vu comme trop favorable aux Afro-Américains, d’où la tiédeur de sa réaction initiale à l’égard des évènements de Ferguson. Cela lui est reproché aujourd’hui. Son ministre de la justice Eric Holder, plus engagé sur cette question, s’est rendu sur place. Le monde noir américain n’a pas vu sa situation significativement améliorée depuis l’élection d’Obama. Reste à savoir, alors qu’il entame la deuxième partie de son deuxième mandat et n’a plus rien à perdre, s’il va faire un peu plus pour la justice qu’il n’a fait jusqu’à présent…

Propos recueillis par Magali Bourrel

 

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