Slalom © Charlie Bus productions

"80% des agressions sexuelles sont infligées par des personnes proches de la victime"

Dans Slalom, Charlène Favier raconte l'histoire de Lyz, 15 ans, jeunes championne qui tombe sous la coupe de son entraîneur. Nous avons montré le film à la psychiatre Sabine Afflelou qui a participé il y a quelques années à l'une des rares enquêtes sur les violences sexuelles dans le sport en France. Elle nous éclaire sur les mécanismes psychologiques à l'œuvre dans ces situations.

 

Vous avez mené une grande enquête sur le sujet des violences sexuelles dans le sport, il y a un peu plus de dix ans. Quelles seraient, pour vous, les particularités de ces violences ?

Il s'agit de violences dites "verticales", infligées par une personne qui a autorité sur une autre personne (pour les violences entre pairs, on parle de violences "horizontales"). On voit bien le mécanisme à l'épreuve dans le film : dès le début, l’héroïne a l’impression que la victoire ne s’obtiendra que grâce à son entraîneur. Une camarade le lui fait d’ailleurs remarquer : "si tu veux gagner, tu dois passer par là." Or bien sûr cette idée est fausse. Le rôle de l’entraîneur est de permettre à un talent de se sublimer. Il ne doit pas se poser comme la condition de la victoire. Ce positionnement ouvre la voix à ces violences verticales : un majeur abuse de son influence et il se sert du gain comme appât. Dans le film, Fred promet une qualification aux Jeux Olympiques à Lyz, il la manipule en alternant le chaud et le froid. Odieux un instant, il bascule soudainement dans la séduction. Cela entraîne beaucoup de confusion pour la victime.

Lyz est dépeinte au début du film comme une adolescente plutôt solitaire, travailleuse…. Y a-t-il un "profil type" des victimes ?

Il n'y a pas de "profil type" et il est important de le rappeler.Nous pouvons tous et toutes être victimes à un moment de notre vie. En revanche, on peut dire que l’adolescence est source de vulnérabilité. Il s’agit d’une période de turbulence, de questionnements identitaires pendant laquelle la personne a envie de s’émanciper de ses parents et peut agir de manière inconsidérée. Dans le film, Lyz arrive à trouver des ressources intérieures pour dire "non" à son entraîneur. C'est le choix de la fiction. Dans la réalité, les athlètes sont souvent dans le déni et le processus de sortie d’emprise est long et compliqué. Dans Service volé (paru aux éditions Michel Lafon en 2007), la tenniswoman Isabelle Demongeot décrit très justement ce qui lui est arrivé et elle explique qu’il lui a fallu des années pour tout se remémorer. Elle avait des troubles psychosomatiques qui ont poussé son entourage à lui demander si elle avait vécu des violences sexuelles. Elle a d’abord dit non avant de se remémorer brutalement ce qui lui était arrivé.

Le film insiste sur la place particulière que le corps prend dans un entraînement : la pesée en sous-vêtements, les gestes invasifs du coach… Cette dépossession du corps de l'athlète favorise-t-elle les violences sexuelles ?

Absolument. Ces gestes sont très bien montrés dans le film. Nous avions décrit dans  le cadre de notre enquête ces mêmes relations, dans lesquelles l’entraîneur est d’emblée mal positionné. Il fait intrusion dans l’intimité de l’athlète, il pose ses mains sur elle, lui demande de se déshabiller pour la pesée… Ce n’est pas à l’entraîneur d’effectuer ces gestes mais au médecin, à l’infirmière, au personnel soignant. Ce sont des facteurs de vulnérabilité. La caméra montre d’autres gestes : l’entraîneur pose sa main sur la taille de Lyz, il lui met une tape sur les fesses… J’ai souvent abordé ces questions lors de séances de prévention avec des athlètes. Il y a toujours une personne pour dire "ce n’est rien", "c’est un geste amical", "c’est gentil", "tu le connais bien"… Oui ils se connaissent mais il faut savoir que 80% des agressions sexuelles sont infligées par des personnes extrêmement proches de la victime. Le curseur est déplacé lorsque l’on est dans le monde du sport. Ces gestes semblent banals alors qu’ils sont déjà un premier pas vers la dérive de la violence sexuelle.

Dans Slalom, Fred n'est pas présenté comme un récidiviste. Est-ce que cela correspond à la réalité ?

Là encore, il s'agit d'un choix fictionnel. On constate que très souvent, dans les profils d’agresseurs sexuels dans le milieu du sport, on retrouve plutôt ce que nous appelons des prédateurs, qui vont chercher des proies. Ils sont attirés par les milieux où elles sont présentes et où ils peuvent exercer une autorité.

Avant la première agression, Fred multiplie les attentions envers Lyz… Comment les agresseurs resserrent-ils leur emprise sur leurs victimes ? Comment ces mécanismes de domination et d’emprise se mettent-ils en place ?

Fred utilise l’appât du gain : la sélection et la médaille. Il fait comprendre à Lyz que tout repose sur lui et non pas sur ses dons à elle. Fred commence par la déposséder de son estime d’elle-même en la maltraitant, puis il passe à la flatterie et à la séduction. Mais à la différence des prédateurs, il lui demande pardon et ne semble pas savoir où il en est. Après la première scène, il semble déboussolé. Les prédateurs, au contraire, jouissent de ces situations. Ils normalisent les violences et menacent les victimes de sanctions et d’abandon si elles parlent.

Comment le stress des compétitions s’ajoute-t-il aux difficultés vécues ? En quoi ce milieu rend-il les victimes particulièrement vulnérables ?

Cela dépend vraiment des personnes. Certains enfants sont vraiment fragilisés par le double objectif des parcours sportif et scolaire qui représente une pression importante : ils doivent être bons à l’école et dans leur discipline. Ils n’ont plus vraiment d’espace de sociabilisation à eux, ils sont très seuls et leurs emplois du temps sont très remplis. Certains le supportent très bien et d’autres beaucoup moins bien. Ce milieu peut rendre les jeunes très vulnérables, et il est aussi assez cruel : peu d’entre eux feront carrière.

Lyz est en section sport-étude, ce qui l’isole de sa famille puisqu’il faut vivre à la montagne. Sa mère fait des sacrifices pour lui permettre de suivre cette formation.  Est-il fréquent que les parents, même présents, ne se rendent compte de rien ?  

Oui. Cela a été le cas des parents d’Isabelle Demongeot que je citais plus haut. Ses parents vivaient à proximité. Ils voyaient leur fille régulièrement, ils estimaient son entraîneur. Il peut y avoir une forme d’abandon de l’enfant au sein de l’institution. Mais il arrive aussi que des parents bienveillants et très présents ne voient rien.

Pourtant Lyz montre des signes de mal-être : ses notes à l’école baissent, elle est insolente voire agressive, elle commence à boire… Ces changements de comportement sont-ils fréquents dans les cas de violences sexuelles ?

Là encore, nous pouvons voir toutes sortes de réactions. Dès qu’il y a une rupture brutale de comportement chez un enfant, il faut être en alerte et se questionner sur ce qui a pu se passer. Dans le film, Lyz n’est plus une enfant mais une adolescente. À son âge, les changements et les conduites à risque sont fréquents. Certains comportements sont cependant plus spécifiques à un stress post-traumatique suite à une violence sexuelle : une jeune femme qui se remet en danger régulièrement, qui se réexpose à des situations à risque… Nous observons aussi le contraire : une jeune femme qui s’éteint, qui ne veut plus sortir sans donner de raisons particulières, qui commence à avoir des troubles du comportement alimentaire, des conduites de mutilation, des signes de dépression… Et parfois, il n’y a aucun symptôme et la personne peut en apparence oublier ce qui s’est passé. Le trauma réapparaît plus tard sous forme de maux divers dans le corps et la tête. Ce phénomène de dissociation psychique a beaucoup été étudié autour de #metoo.

Justement, au moment de la première agression, Lyz ne dit rien, elle semble subir l’acte. Pouvez-vous expliquer ce phénomène de dissociation ?

Très schématiquement, il s’agit d’un mécanisme de défense psychique qui tend à protéger des émotions et notamment de l’effroi que ressentent les victimes au moment d’actes intolérables. Comme si le système limbique, qui est au centre du cerveau et qui est l’endroit où siègent les émotions, s’enflammait. Pour protéger le fonctionnement du neocortex, un court-circuit se déclenche. Nous pourrions utiliser l’image d’un disjoncteur qui protège le fonctionnement mental raisonnant. Cela entraîne une sorte d’anesthésie et l’événement n’est plus encodé par le cerveau. La dissociation permet de survivre à l’horreur qui est en train de se passer. Au même titre, nous observons aussi d’autres mécanismes de défense comme l’amnésie lacunaire, la confusion mentale ou des attitudes paradoxales (comportements inappropriés). Le problème réside dans le fait qu’après l’événement, ces mécanismes continuent à s’activer même quand le danger n’est plus là. La victime devient alors très symptomatique.

Quels moyens pourraient-ils être mis en place pour que ces jeunes sportifs et sportives soient mieux protégés ? Y a-t-il des bonnes pratiques à généraliser ?

Beaucoup se joue déjà au niveau de l’information auprès des athlètes. Il est important de discuter autour des pratiques dans les vestiaires, de ce que l’on peut accepter ou refuser de la part d’un entraîneur ou de ses pairs. Il faut savoir où mettre le curseur et ne pas se laisser berner par le contexte.
L’autre aspect se joue du côté de la sélection de ces entraîneurs. Il faut bien les recruter (vérifier les antécédents), notamment du côté des bénévoles. Il est aussi très important de les encadrer, de les former préventivement à la réalité de ces violences et de ne pas les laisser prendre une place prépondérante auprès de l’athlète. Il ne faut ni confier totalement un adolescent ou une adolescente à un entraîneur ni leur déléguer l’autorité parentale et affective. L’entraîneur n’a pas à connaître la vie amoureuse de son athlète. Mettons des cadres clairs de part et d’autre et n’acceptons pas les dérives autoritaires. Quand l’entraîneur donne l’impression d’être le seul par qui la victoire arrive, l’abus a déjà un peu commencé.

Sabine Afflelou est est psychiatre à Bordeaux. Elle a participé à la création du Centre d'Accompagnement et de Prévention pour les Sportifs au CHU de Bordeaux en 2001. En 2008, elle a mené une enquête nationale avec Greg Décamps et Anne Jolly sur les contextes de survenue et les incidences psychologiques des violences sexuelles dans le sport en France.

Par Pauline Le Gall

Slalom

de Charlène Favier 92 minutes 2021
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